Le surréalisme se développe alors que la révolution russe a triomphé en 1917 et qu’un nouveau régime s’est instauré, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Sur le plan des idées et celui de la pratique, le surréalisme n’a strictement rien à voir avec le mouvement ouvrier, ni avec la social-démocratie.

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Toutefois, André Breton va entraîner le surréalisme à se prétendre communiste. La situation était absolument différente d’à la Belle Époque, où la bourgeoisie semblait critiquable pour son confort, mais également invincible.

La guerre de 1914-1918 avait ruiné les prétentions de la société au moins aux yeux d’une partie de la population, alors que la classe ouvrière s’organisait sous l’effet du socialisme en URSS. Apparaître en rupture signifiait pour le surréalisme devoir se rapprocher du communisme.

Ce rapprochement fut prétendu « naturel », mais en réalité il est tardif. Ce n’est pas avant septembre 1925, qu’un texte est publié dans l’Humanité, organe du Parti Communiste – Section Française de l’Internationale Communiste.

Intitulé La Révolution d’abord et toujours !, il s’agit d’un tract violemment « anti-patriotique », écrit en opposition à la guerre française au Maroc, critiquant la bourgeoisie académique… Mais n’abordant nullement le thème de la classe ouvrière, du socialisme, des droits sociaux, etc.

Pire encore, une petite note de bas de page à l’article précise :

« Spinoza, Kant, Schelling, Proud’hon, Marx, Stirner, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Nietzsche : cette seule énumération est le commencement de votre désastre. »

Du point de vue communiste, Baruch Spinoza et Emmanuel Kant ont œuvré au matérialisme. Mais Friedrich Schelling et Friedrich Nietzsche sont des idéalistes, et d’ailleurs le néo-kantisme était tellement puissant que mettre Emmanuel Kant dans la liste est en fait également surprenent. Pierre-Joseph Proudhon et Max Stirner sont des individualistes, appartenant à l’anarchisme, et farouchement opposés à Karl Marx… Quant à Charles Baudelaire, Lautréamont et Arthur Rimbaud, ce sont des auteurs subjectivistes n’ayant jamais assumé un quelconque rapport avec le mouvement ouvrier qui leur a été contemporain…

Les surréalistes étaient, de fait, peu enclins à intégrer le Parti Communiste. Antonin Artaud, Philippe Soupault et Robert Desnos furent ainsi ouvertement contre ; Antonin Artaud critiquant de manière véhemente cet abandon de l’aventure « spirituelle » que serait le surréalisme. Il exprimera son point de vue notamment dans A la grande nuit ou le bluff surréaliste où il justifie une perspective entièrement intérieure, disant notamment :

« Y a-t-il d’ailleurs encore une aventure surréaliste et le surréalisme n’est-il pas mort du jour où Breton et ses adeptes ont cru devoir se rallier au communisme et chercher dans le domaine des faits et de la matière immédiate, l’aboutissement d’une action qui ne pouvait normalement se dérouler que dans les cadres intimes du cerveau. »

Les surréalistes mèneront la vie dure à Antonin Artaud, comme à tous les opposants. Lorsqu’Antonin Artaud met en scène la pièce Le Songe du suédois August Strindberg en juin 1928, les surréalistes viennet perturber la pièce en raison de sa subvention par l’ambassade suédoise et la présence de figures des institutions et de diverses personnalités. Antonin Artaud intervient alors également sur scène pour se justifier :

« Strindberg est un révolté, tout comme Jarry, comme Lautréamont, comme Breton et comme moi. Nous représentons cette pièce en tant que vomissement contre sa patrie, contre toutes les patries, contre la société… »

Pour autant les surréalistes ne pouvaient que se faire jeter du Parti Communiste, non pas tant par ailleurs en raison d’une ligne matérialiste dialectique, que parce les partisans de la « littérature prolétarienne » y prédominaient, dans l’esprit typiquement syndicaliste révolutionnaire français.

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Les surréalistes avaient repris la tradition Dada de la provocation, ils détestaient l’académie ; ils n’avaient pas hésité en mai 1921 à organiser un procès contre Maurice Barrés, accusé de « crime contre la sûreté de l’esprit ». Mais tout cela se voulait une sorte de révolte contre le monde moderne, sans aucune vision sociale ou culturelle, sans lien avec le mouvement ouvrier ni le marxisme.

Ce qui attire André Breton et d’autres dans le Parti Communiste, c’est sa radicalité, son image justement de révolte contre le monde moderne, de force destructrice. L’idéologie, la théorie, l’objectif stratégique, tout cela n’existe tout simplement pas.

Voici par exemple ce que les surréalistes répondent entre autres au diplomate Paul Claudel, ultra-réactionnaire et admirateur d’Arthur Rimbaud, ayant qualifié le surréalisme de menée « pédérastique.

Il y a à la fois une logique « anti-France » typiquement ultra et en fait uniquement révélatrice du refus des académiciens pour promuvoir une nouvelle idéologie, et également une bataille pour Arthur Rimbaud que les catholiques se sont appropriés par l’intermédiaire de sa sœur ayant expliqué qu’il était mort comme un bon catholique.

« Peu nous importe la création. Nous souhaitons de toutes nos forces que les révolutions, les guerres et les insurrections coloniales viennent anéantir cette civilisation occidentale dont vous défendez jusqu’en Orient la vermine et nous appelons cette destruction comme l’état de choses le moins inacceptable pour l’esprit (…).

C’est une singulière méconnaissance des facultés propres et des possibilités de l’esprit qui fait périodiquement rechercher leur salut à des goujats de votre espèce dans une tradition catholique ou gréco-romaine. Le salut pour nous n’est nulle part. Nous tenons Rimbaud pour un homme qui a désespéré de son salut et dont l’œuvre et la vie sont de purs témoignages de perdition.

Catholicisme, classicisme gréco-romain, nous vous abandonnons à vos bondieuseries infâmes. Qu’elles vous profitent de toutes manières ; engraissez encore, crevez sous l’admiration et le respect de vos concitoyens. Écrivez, priez et bavez ; nous réclamons le déshonneur de vous avoir traité une fois pour toutes de cuistre et de canaille. »

Le décalage reste cependant trop grand, et en décembre 1926 André Breton publie dans La Révolution surréaliste un article, Légitime défense, où on lit :

« Purs que nous étions de toute intention critique à l’égard du Parti français (le contraire, étant donné notre foi révolutionnaire, eut été peu conforme à nos méthodes de pensée), nous en appelons aujourd’hui d’une sentence aussi injuste. Je dis que depuis plus d’un an nous sommes en butte de ce côté à une hostilité sourde, qui n’a perdu aucune occasion de se manifester. Réflexion faite, je ne sais pourquoi je m’abstiendrais plus longtemps de dire que L’Humanité puérile, déclamatoire, inutilement crétinisante, est un journal illisible, tout à fait indigne du rôle d’éducation prolétarienne qu’il prétend assumer. »

La solution va pourtant arriver pour le surréalisme, avec le trotskysme. L’article d’André Breton Légitime défense avait en effet été provoqué par le texte La Révolution et les intellectuels du surréaliste Pierre Naville (1904-1993), qui va devenir l’un des principaux représentants du trotskysme français.

Si le communisme version soviétique refuse le surréalisme, alors le surréalisme va soutenir le trotskysme dans sa quête d’apparence radicale.


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