[Article publié pour la première fois dans la revue Crise n° 47]

Que nous dit Yashar Daralshafa, dans son document « De la stratégie de la gauche révolutionnaire des années 1970 à l’instrument de « l’axe de la Résistance » pour justifier l’ordre établi du capital » ?

Disons, dans les grandes lignes, qu’il expose le problème qui est arrivé en 1979 : les révolutionnaires ont lutté pour renverser le Shah, mais ce sont les islamistes qui ont profité d’une situation particulière pour apparaître comme les grands vainqueurs.

Une large partie de la gauche a alors considéré que les islamistes possédaient une double nature et les a soutenus. Ils ont payé dans le sang cette dramatique erreur. Yashar Daralshafa pose alors, en 2026, la question de la nature du régime et il dit : il n’y a pas lieu de considérer que le peuple en soit une composante. Au contraire même, le régime est terroriste et les couches dominantes, au-delà de leurs différences, ont leurs intérêts qui s’entremêlent.

Il n’y a, ainsi, aucune raison de considérer que la République islamique d’Iran ait une dimension « anti-impérialiste » ; c’est une sorte de capitalisme zombie qui cherche sa place dans l’ordre mondial. C’est vraiment très fort et très juste ; c’est d’autant plus marquant que Yashar Daralshafa ne connaît pas la thèse du capitalisme bureaucratique.

S’il l’avait connu, il aurait pu disposer d’une conclusion réelle à son long exposé, qui parvient malgré tout à bien souligner que l’Iran n’est pas un pays « dépendant » ni un pays « indépendant », ni encore quelque chose entre les deux. L’Iran dispose d’un régime qui lui est propre, qui est installé en tant que tel et qui se fonde sur un capitalisme correspondant à sa réalité concrète.

Et ce n’est pas cette particularité qui fait qu’il aurait une dimension anticapitaliste, social-révolutionnaire ou anti-impérialiste.

Il ne faut donc pas voir en la République islamique d’Iran quelque chose qu’on pourrait modifier ou influencer, pas plus qu’il ne faut lui attribuer un rôle historique positif. Le régime est ce qu’il est, une dictature terroriste correspondant à une situation concrète qu’il s’agit d’analyser.

Mais comment l’analyser justement ? Yashar Daralshafa prend l’exemple de la période du Shah et il dit qu’à l’époque, il était très difficile de lutter, mais il fallait bien trouver une voie, et celle-ci ne pouvait pas être simplement observatrice, contemplative.

Pour autant, il ne faut pas tomber dans le populisme et prendre ses vœux pour la réalité. Il faut lutter et de la dignité du réel vient un aperçu du mouvement historique, qui permet justement alors d’avancer en voyant ce qui est positif et ce qui est négatif, et en agissant en fonction.

Tout cela est très juste, mais Yashar Daralshafa sous-estime la dimension scientifique de l’idéologie. Il fait ici l’erreur typique du mouvement ouvrier iranien, qui soit passe à une pratique immédiate fétiche du syndicalisme, soit à une théorisation généralisée hors sol, comme Mansour Hekmat, dont la logique de « pratique théorique » est la même que celle du Français Louis Althusser.

Plus concrètement, Yashar Daralshafa rate le concept de capitalisme bureaucratique, produit par la science qu’est le maoïsme, car la situation iranienne, au-delà de ses particularités, relève d’une situation générale.

Comment ce concept est-il né ? Lorsque l’Internationale Communiste a regardé les pays du tiers-monde, dans les années 1920-1930, elle était bien ennuyée. Le prolétariat y était, en effet, très faible, voire franchement marginal. Appeler à la révolution socialiste n’aurait pas eu de sens. On avait par contre des paysans, opprimés de manière horrible dans une logique coloniale ou dans le prolongement de celle-ci.

Les pays du tiers-monde ont donc été définis comme coloniaux ou semi-coloniaux ; il fallait qu’ils luttent pour leur indépendance véritable. Ce n’est pas tout : il y avait aussi une vraie importance du féodalisme dans ces pays. C’était un féodalisme importé par le colonialisme.

Ce dernier s’est trouvé des alliés locaux dans les campagnes, ou bien a donné naissance à une nouvelle féodalité au cours du processus colonial. En Inde, il a par exemple pu faire des collecteurs d’impôts dans les campagnes des propriétaires terriens ; en Amérique devenue latine, les colons sont devenus une noblesse utilisant la main-d’œuvre indienne asservie.

Il y avait donc une dimension anti-féodale absolument nécessaire à toute libération des masses. La solution alors proposée par l’Internationale Communiste était la révolution anti-féodale d’indépendance nationale.

Par qui devait-elle être portée ? Là apparaissait un nouveau problème. Il fut tout de suite pris en considération qu’il y avait une bourgeoisie nationale. Celle-ci était, par contre, très faible ; il y avait à ses côtés, comme concurrent, une autre bourgeoisie, « compradore », c’est-à-dire servant d’intermédiaire aux pays capitalistes devenus impérialistes.

La bourgeoisie nationale était donc inquiète : il fallait qu’elle s’allie avec le prolétariat et les masses paysannes, mais en même temps elle ne le voulait pas. Et finalement l’Internationale Communiste a compris que tout le processus devait être guidé par le prolétariat, ce qui a donné la victoire de la révolution chinoise, qui consistait en une révolution démocratique, à la fois anti-féodale et anti-impérialiste, mais dirigé par le prolétariat, dans le cadre d’une « révolution ininterrompue », par étapes.

Cependant, il y avait quelque chose que l’Internationale Communiste n’avait pas vu, alors que José Carlos Mariátegui l’avait analysé. Les choses ne restent pas ce qu’elles sont : le capitalisme compradore se développe ; les féodaux des campagnes se développent également.

Le maoïsme se fonde précisément sur ce constat pour analyser les pays du tiers-monde. Il est alors constaté que les capitalistes compradores et les féodaux modernisés combinent leurs forces et cela donne un capitalisme bureaucratique. L’Iran est précisément un tel capitalisme bureaucratique, qui peut justement être « expansionniste », et non pas impérialiste, car pour cela il aurait fallu une base capitaliste authentique.

Et « l’Axe de la résistance » est un outil de ce capitalisme bureaucratique.

Lorsque Yashar Daralshafa décrit l’imbrication économique des couches dirigeantes, et de la fusion avec l’État, il présente clairement un capitalisme bureaucratique tendant au capitalisme bureaucratique monopoliste d’État.

Rappelons ces enseignements essentiels du Parti Communiste du Pérou, dans son document de 1988 au sujet de La révolution démocratique au Pérou :

« S’appuyant sur les thèses du Président Mao, il [=Gonzalo] nous dit que le capitalisme bureaucratique a cinq caractères :

1) Ce capitalisme bureaucratique est le capitalisme que l’impérialisme développe dans les pays arriérés et qui comprend les capitaux des grands propriétaires terriens, des grands banquiers et des magnats de la grande bourgeoisie ;

2) Il exploite le prolétariat, la paysannerie et la petite bourgeoisie et limite la moyenne bourgeoisie ;

3) Il passe par un processus qui fait que le capitalisme bureaucratique se combine avec le pouvoir de l’État et devient capitalisme monopoliste étatique, compradore et féodal ; il en découle qu’en un premier moment il se développe comme grand capital monopoliste non étatique, et en un deuxième moment – quand il se combine avec le pouvoir de l’État – il se développe comme capitalisme étatique ;

4) Étant arrivé au plus haut degré de son développement, il fait mûrir les conditions pour la révolution démocratique ;

5) Confisquer le capitalisme bureaucratique est la clé pour mener à bonne fin la révolution démocratique, et est décisif pour passer à la révolution socialiste.

Le Président Gonzalo voit que le capitalisme bureaucratique est le capitalisme engendré par l’impérialisme dans les pays arriérés, qu’il est lié à la féodalité caduque et soumis à l’impérialisme, phase supérieure du capitalisme ; qu’il n’est pas au service des majorités, mais à celui des impérialistes, de la grande bourgeoisie et des propriétaires terriens (…).

Tout cela prouve l’aspect politique du capitalisme bureaucratique, qui n’est pas assez souligné, et que le Président Gonzalo considère comme un aspect clé, car le capitalisme bureaucratique fait mûrir les conditions pour la révolution et, aujourd’hui, quand il entre dans son étape finale, il fait mûrir les conditions pour le développement et le triomphe de la révolution.

La vision que le Président Gonzalo a du capitalisme bureaucratique est aussi très importante ; il le voit conforté par le capitalisme monopoliste non étatique et par le capitalisme monopoliste étatique, en s’appuyant sur la différenciation qu’il a établie entre les deux factions de la grande bourgeoisie : la bureaucratique et la compradore, afin de ne se mettre à la remorque d’aucune des deux, problème qui mena notre Parti à une tactique erronée durant 30 années.

Il est important d’avoir cette conception, car c’est de la confiscation du capitalisme bureaucratique par le Pouvoir Nouveau que découlera le triomphe de la révolution démocratique et l’avance vers la révolution socialiste.

Si l’on ne visait que le capitalisme monopoliste de l’État on laisserait la voie libre à l’autre partie, le capitalisme monopoliste non étatique ; ainsi, la grande bourgeoisie compradore se maintiendrait économiquement et pourrait reprendre le dessus pour s’emparer de la direction de la révolution et frustrer son passage à la révolution socialiste. »

Quand on lit cela, on comprend pourquoi les États-Unis veulent un changement de régime par en haut. Tout comme en 1979, la superpuissance impérialiste américaine constate que le régime iranien est carbonisé. Il tente alors de réussir, à l’envers, ce qu’il a échoué en 1979 : mener une « révolution » par en haut pour remplacer le régime tout en faisant en sorte qu’il reste en place.

Et Yashar Daralshafa ne dit pas autre chose que ce qu’on lit là, lorsqu’il dit qu’il ne faut pas se mettre à la remorque des réactionnaires bureaucratiques islamistes sous prétextes de s’opposer aux « compradores ». Ces factions sont en concurrence, mais de manière relative seulement et de toute façon, dans la situation iranienne présente, elles s’entremêlent fondamentalement, dans ce qu’on doit appeler un capitalisme monopoliste bureaucratique d’État.

C’est ce qui fait que la révolution iranienne est à l’ordre du jour, justement. Le système est tellement centralisé et arc-bouté sur des réseaux qui s’entremêlent dans les couches dominantes, il rend tellement tout irrespirable, qu’il ne peut qu’aller dans la fuite en avant ou s’effondrer directement.

La question de « l’Axe de la résistance » :
la faillite des révolutionnaires à travers le monde

Ce qu’on appelle « axe de la résistance » consiste en l’alliance régionale autour de la République islamique d’Iran, la plupart du temps autour de l’Islam chiite, mais pas nécessairement.

Le coeur du dispositif consiste en la force al-Qods (Jérusalem en arabe), une unité d’élite du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, qui organise autour de 180 000 miliciens dans différents pays et régions : Irak, péninsule arabique, Syrie, Liban, Jordanie, Israël / Palestine, Afghanistan, Pakistan.

Il y a également des forces alliées : le Hezbollah (« parti de Dieu » en arabe) au Liban, le Hamas à Gaza ainsi que le Front Populaire de Libération de la Palestine (qui n’est pas du tout « marxiste », mais clairement national-révolutionnaire), les Houthis du Yémen. Il y avait également bien entendu la Syrie de Bachar al-Assad avant que son régime ne s’effondre en décembre 2024.

La résistance désigne l’opposition tant à la présence américaine dans la région qu’à Israël dont l’existence n’est par ailleurs pas reconnue, le pays étant défini comme « l’entité sioniste ».

Il y a ici, naturellement, deux possibilités. La première est de considérer que cet « axe de la résistance » joue un rôle directement ou indirectement positif, car « anti-impérialiste ». La seconde est de considérer qu’il s’agit d’un produit expansionniste du capitalisme bureaucratique iranien.

On pourrait ici faire des citations innombrables, mais ce n’est pas nécessaire. Les tenants de la première solution représentent l’écrasante majorité, voire la quasi-totalité des révolutionnaires dans le monde.

Bien sûr, seule une minorité attribue à « l’axe de la résistance » une nature ouvertement progressiste. C’est une part importante toutefois, avec toujours des courants attribuant à la dimension nationaliste ou religieuse une importance particulièrement marquée.

Cela ne change toutefois rien au problème, car au fond il y a toujours une valorisation, fut-elle indirecte, de la République islamique d’Iran.

On pourra trouver le drapeau de celle-ci dans un rassemblement « anti-impérialiste » à Paris à côté de représentants du Parti Communiste Français ou de Révolution Permanente. Et il suffit de lire le communiqué du premier mars 2026 du Parti du Travail de Belgique, rédigé par son secrétaire général Peter Mertens, pour constater comment la question du régime iranien est toujours contournée, évitée, pour ramener l’Iran à un simple pays victime.

« Les bombardements illégaux ont commencé à peine quelques heures après que le médiateur Oman a déclaré que Téhéran était prêt à faire de nouvelles concessions dans les négociations sur le programme nucléaire. « La paix est à portée de main », a déclaré le ministre des Affaires étrangères Badr Albusaidi.

Mais pour Washington et Tel-Aviv, les négociations ne servaient qu’à gagner du temps.

Dans un message vidéo, le président américain Trump a expliqué de quoi il en retourne vraiment : « Tenez-vous prêts car si les attaques s’arrêtent, vous devrez renverser le régime. » Pour Washington, l’Iran est un « obstacle » à la domination américaine dans la région. Il s’agit de pétrole, de routes stratégiques de transit et d’intérêts géostratégiques.

Trump et Netanyahu plongent le monde entier dans le chaos pour contraindre les pays à marcher au pas. Ils affichent un mépris total pour le droit international. Ce n’est pas en qualifiant leurs bombardements illégaux de « préventifs » qu’ils les rendent légitimes.

C’est au peuple iranien de décider de son propre avenir. Nous nous tenons du côté de l’humanité et du droit international, contre l’idée qu’Israël et les États-Unis puissent bombarder qui ils veulent, quand ils le veulent. Notre pays et l’Union européenne doivent condamner immédiatement et sans ambiguïté ces attaques illégales. No War on Iran ! »

Il n’y a pas un mot sur le régime iranien et cela malgré la sanglante répression ayant eu lieu deux mois plus tôt. C’est particulièrement révélateur de la logique unilatérale que dénoncent Yashar Daralshafa et d’ailleurs l’ensemble des révolutionnaires iraniens conséquents, qui n’ont aucune envie de se retrouver à défendre le régime sous prétexte que la superpuissance impérialiste américaine se déchaîne.

Ce qui compte, ce sont les masses ; ce sont elles qui font l’Histoire. Il n’y a aucune raison de converger avec la République islamique d’Iran, un régime terroriste qui n’a rien qui puisse être « anti-impérialiste ». Il faut se battre pour la révolution et non pas faire des calculs pragmatiques-machiavéliques pour s’appuyer sur des forces réactionnaires pour soi-disant parvenir à quelque chose.


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