L’émission télévisée Aktenzeichen XY ungelöst [Affaire numéro XY : non élucidée] constitue une incroyable et gigantesque escroquerie de masse. Un vendredi soir par mois, plusieurs millions de téléspectateurs allemands et autrichiens se lancent à la recherche de criminels et aident la police à les retrouver. On leur raconte les horreurs commises par des méchants bien vivants, ils deviennent des témoins oculaires lorsqu’on découvre des indices et ils attendent résolument devant leur poste, non seulement de 20 heures à 21heures, mais jusqu’à 22 h 30, les premiers résultats, les derniers indices apportés par Eduard Zimmermann1, dont l’objectif « comme nous le savons tous » est de mettre un terme à la montée de la criminalité.

Cette escroquerie se déroule en deux volets. Tout d’abord, on donne aux téléspectateurs l’impression que quelque chose se passe réellement, qu’il ne s’agit pas simplement de paroles en l’air − ici il y a de l’action − et c’est pourquoi, selon Zimmermann, cette émission est si populaire. Ensuite, on fait croire aux téléspectateurs qu’ils ont joué un rôle actif, parce qu’on leur a permis de prendre part à l’action et parce que celle-ci est menée dans leur intérêt personnel. Le bandit que nous capturons ensemble aujourd’hui ne nous roulera plus, ni toi ni moi. Tout cela n’est qu’une escroquerie parce qu’en fait rien ne se passe, et vous pouvez être à peu près sûrs que le criminel ou le meurtrier ou le voleur, aujourd’hui sur la sellette, n’est pas celui qui vous agressera demain ou après-demain.

En un an, trente des quarante-cinq personnes recherchées ont été capturées ; une maigre trentaine sur les milliers qui opèrent en toute liberté. Cette lutte contre la criminalité n’est en rien une réussite. C’est pourtant le contraire que l’on clame dans cette émission. Et le rôle attribué aux téléspectateurs est une ineptie, ne serait-ce que sur le plan statistique : le 13 décembre, on a demandé à des millions de téléspectateurs de rester devant leur poste jusqu’à 22 h 30 pour leur annoncer le sort de deux escrocs, deux escrocs parmi des milliers. Pourquoi tout ce remue-ménage ? Et pourquoi les téléspectateurs se laissent-ils prendre au piège ?

L’émission est bien structurée. C’est un spectacle, un polar de divertissement. En fait, il fait partie des programmes de la Zweites Deutsches Fernsehen2, qui émet en Allemagne et en Autriche. Il y a peut-être même davantage de téléspectateurs que nous ne l’imaginons − nous trouvons cette émission particulièrement exaspérante − qui ne se laissent pas prendre du tout à cette escroquerie, mais qui la regardent juste pour se divertir. Pourtant… Examinons de plus près le concept d’Eduard Zimmermann, à la lumière des propos qu’il a tenus lors de la dixième émission pour se justifier et expliquer ce qu’il voulait et quel était pour lui l’objectif de cette émission. Il y a enfin un peu d’action, on fait enfin quelque chose, a-t-il dit. De plus, si nous ne parvenons pas à arrêter la montée de la criminalité, un nouvel homme fort risque de … et ainsi de suite. Par ailleurs, nous devons vraiment tenir compte des victimes de la criminalité, a-t-il précisé, des gens qui sont dévalisés ou agressés. Ce sont aussi des êtres humains.

En fait, le problème c’est qu’il n’y a pas d’action. Et l’action des téléspectateurs mise en exergue est tout aussi illusoire. Le message que l’on cherche à transmettre, dans cette émission, fait probablement vibrer la corde sensible des gens, nombreux, qui ont besoin de sortir de leur rôle de subalternes à leur travail et de leur rôle de consommateurs chez eux, qui veulent échapper à leur impuissance permanente, au sentiment de ne pas être les acteurs de leur propre vie mais les objets d’intérêts extérieurs. Le sentiment de n’avoir aucune influence et de savoir qu’« en haut lieu » ils font, de toute façon, ce qu’ils veulent, le sentiment d’être isolés dans leur salle de séjour, le désir de taper du poing sur la table − cette émission répond à tous ces besoins, c’est pourquoi on tolère cette escroquerie : elle répond au besoin d’agir soi-même, au besoin de compter, d’être davantage qu’un rouage, d’être une personne à qui l’on s’adresse personnellement et dont la personnalité a son importance.

Comme nous le savons, les Allemands en ont marre de la politique. En général, ils placent sur un même pied l’engagement politique et le national-socialisme, qui les a pris au piège. Alors arrive M. Zimmermann, et il leur raconte qu’ils doivent contribuer à la lutte contre la criminalité, sinon un nouvel Hitler surgira et le fera à leur place. Ce qui fait d’Hitler un chasseur de criminels − mais un chasseur de criminels qui a dépassé son objectif − et c’est pourquoi chacun de nous doit ouvrir l’œil, nettoyer le pays, être son propre homme fort et être grand. Cela rend aux Allemands le sentiment de grandeur qu’Hitler leur avait donné. Par la même occasion, cela justifie rétroactivement la dévotion des Allemands pour Hitler et pourrait réveiller leur goût pour l’engagement politique et restaurer la continuité historique − l’ensemble du corps social allemand se remettrait des humiliations d’après-guerre.

Zimmermann dit qu’après tout, les victimes, les gens que l’on a volés ou agressés, sont des êtres humains. Quelle étrange déclaration ! Car personne n’a jamais contesté cela. Et associée à la menace de l’homme fort dont les victimes sont les grandes oubliées du discours, elle paraît encore plus étrange. L’émission ne propose pas de traquer des criminels nazis, des gardiens de camps de concentration ni des juges du Tribunal du Peuple comme ce Rehse qu’on a récemment acquitté à Berlin3. Au lieu de cela, Zimmermann demande à son public de s’identifier aux victimes de toutes les espèces de canailles : vendeurs de canassons, violeurs de jeunes filles, voleurs de bijoux, faussaires, videurs de distributeurs. Comment faire cela sans vous apitoyer un tant soit peu sur vous-même ? Sans vous apitoyer sur les humiliations que vous avez subies sans les comprendre à cause de votre passé de national-socialiste, par exemple, ou des territoires perdus à l’Est, ou encore de la dénazification. Comment Zimmermann peut-il, de façon si éhontée, passer sous silence les victimes du national-socialisme quand il évoque la menace de l’homme fort, et réussir à ne parler que des victimes de la petite délinquance ordinaire ? Si une telle chose est possible, c’est parce qu’il fait allusion à l’auto-apitoiement latent mais omniprésent des Allemands, ce produit de l’histoire qu’ils n’ont pas comprise.

Nos lectures − de Freud, Reich, Mitscherlich et bien d’autres − nous ont appris que nous, les Allemands, avons plus de mal que d’autres peuples à gérer notre agressivité refoulée, parce que nous ne pouvons pas haïr ceux que nous devrions haïr, c’est-à-dire ceux qui ont écrasé notre agressivité et continuent de le faire – nos patrons, nos parents, les « haut placés ». Nous haïssions les Juifs et les communistes. Aujourd’hui, on ne peut plus haïr les Juifs, haïr les communistes ne semble plus de mise, et la superstructure démocratique interdit encore de haïr les étudiants. Alors Zimmermann nous propose de haïr les criminels. Il en fait les boucs émissaires de l’histoire allemande- c’est à cause d’eux qu’Hitler est apparu. Il en fait les boucs émissaires de notre présent et il les rend responsables de notre mécontentement politique – pour empêcher l’apparition d’un nouvel Hitler. Mitscherlich écrit : « On cherche des “boucs émissaires” dans les autres groupes mais on entretient activement la non-familiarité avec ces groupes (on ne “veut rien savoir d’eux”), afin que les groupes agressifs puissent, sans contradiction intérieure ni sentiment de culpabilité, les utiliser…4 »

M. Zimmermann et son public connaissent-ils les causes des comportements criminels ? M. Zimmermann et son public connaissent ils la dureté des conditions dans les prisons allemandes ? Sans doute que non. C’est pourquoi il est possible de diaboliser ces délinquants, petits et grands, alors même que leurs méfaits sont des bagatelles comparés aux crimes du national-socialisme. C’est pourquoi on peut canaliser sur eux la haine populaire et c’est pourquoi il est si facile d’ignorer le fait qu’une personne qui a été jetée en pâture à des millions de spectateurs ne s’en remettra jamais, pas même après son jugement ni même à l’issue de sa peine.

Affaire numéro XY : non élucidée constitue une gigantesque escroquerie à l’encontre des téléspectateurs. Et cette escroquerie est possible parce qu’elle répond à un certain nombre de besoins bien réels. Cette émission sert peut-être à tester dans quelle mesure les délinquants peuvent être transformés en objets de haine, en Allemagne et en Autriche, et dans quelle mesure ces méthodes fascistes permettent de mobiliser et de maîtriser les Allemands et les Autrichiens. Zimmermann affirme que le peuple allemand n’est pas un peuple d’informateurs ou de chasseurs de têtes. Nous aimerions qu’il ait raison.

  1. Eduard Zimmermann (1929-2009), journaliste, ancien animateur de télévision et réalisateur de l’émission Aktenzeichen XY ungelöst, dont la première diffusion eut lieu en octobre 1967, et la dixième le 13 décembre 1968
  2. La Zweites Deutsches Fernsehen (ZDF), deuxième chaîne publique de l’Allemagne.
  3. Hans-Joachim Rehse (1902-1969) était juge au Tribunal du Peuple de Berlin sous le Troisième Reich. En cette qualité, il prononça 231 condamnations à mort. En 1968, il fut condamné à cinq ans d’emprisonnement, puis déclaré innocent en appel.
  4. Voir Alexander et Margarete Mitscherlich, Le deuil impossible, Paris, Payot, 1972.

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