Le décadentisme-symbolisme consistait en une construction idéologique sur une base sociale très précise : celle de la belle époque. Mais cette base capitaliste passait à l’impérialisme, débouchant sur la terrible, sanglante première guerre mondiale.

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Il va de soi que l’attitude des décadentistes-symbolistes devait évoluer. La quête d’idéal, correspondant au rêve de tranquillité de la bourgeoisie s’imaginant pouvoir vivre éternellement dans le confort, devait nécessairement disparaître.

Un premier témoignage de cette décadence s’est exprimé dans la forme, au moyen d’une remise en cause de la typographie, afin de jouer sur ce plan pour accentuer la dimension poétique, c’est-à-dire la subjectivité la plus totale.

Stéphane Mallarmé a réalisé une œuvre remettant en cause la forme, plaçant des mots librement sur la page pour former une sorte de long poème intitulé « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », publié dans une revue, Cosmopolis, en 1897, puis en 1914 dans La Nouvelle Revue française.

Cosmopolis était une revue internationale – cosmopolite – publiant des textes de Pierre-Joseph Proudhon, Friedrich Nietzsche, d’intellectuels et d’artistes, dans un esprit idéaliste typiquement symboliste, avec des articles en français surtout, mais également en anglais et en allemand.

Dans une « Observation relative au poème Un Coup de Dés jamais n’abolira le Hasard », Stéphan Mallarmé explique la chose suivante :

« Les “blancs” [dans le poème], en effet, assument l’importance, frappent d’abord ; la versification en exigea, comme silence alentour, ordinairement, au point qu’un morceau, lyrique ou de peu de pieds, occupe, au milieu, le tiers environ du feuillet : je ne transgresse cette mesure, seulement la disperse.

Le papier intervient chaque fois qu’une image, d’elle-même, cesse ou rentre, acceptant la succession d’autres et, comme il ne s’agit pas, ainsi que toujours, de traits sonores réguliers ou vers — plutôt, de subdivisions prismatiques de l’Idée, l’instant de paraître et que dure leur concours, dans quelque mise en scène spirituelle exacte, c’est à des places variables, près ou loin du fil conducteur latent, en raison de la vraisemblance, que s’impose le texte (…).

Ajouter que de cet emploi à nu de la pensée avec retraits, prolongements, fuites, ou son dessin même, résulte, pour qui veut lire à haute voix, une partition. La différence des caractères d’imprimerie entre le motif prépondérant, un secondaire et d’adjacents, dicte son importance à l’émission orale et la portée, moyenne, en haut, en bas de page, notera que monte ou descend l’intonation (…).

Le genre, que c’en devienne un comme la symphonie, peu à peu, à côté du chant personnel, laisse intact l’antique vers, au quel je garde un culte et attribue l’empire de la passion et des rêveries ; tandis que ce serait le cas de traiter, de préférence (ainsi qu’il suit) tels sujets d’imagination pure et complexe ou intellect : que ne reste aucune raison d’exclure de la Poésie — unique source. »

C’est là un éloge du subjectivisme, de la poésie devenant en quelque sorte un monde autonome et « musical », ce qui est typique du symbolisme.

Le polonais Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare de Kostrowitzky (1880-1918), connu sous le nom de Guillaume Apollinaire, est celui qui a le plus popularisé cette remise en cause des formes.

Son recueil Alcools, publié en 1913, est un équivalent direct du futurisme italien : on y trouve le même conservatisme révolutionnaire, le même éloge de la vie moderne pour mieux y souligner les traditions, comme le début du poème Zone, qui inaugure Alcools, alors que le poète conte de manière absolument subjectiviste sa balade dans Paris :

« ZONE

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À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

(…)

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Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
C’est le beau lys que tous nous cultivons
C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
C’est l’étoile à six branches
C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur

(…)

Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère

(…)

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

Adieu Adieu

Soleil cou coupé »

Guillaume Apollinaire est celui qui ouvre la voie aux successeurs du décadentisme-symbolisme en remettant en cause le sens des mots, la ponctuation, la forme des phrases, comme au moyen des Calligrammes, publié en 1918, année où il meurt de la grippe espagnole alors qu’il avait été grièvement blessé au front, s’étant engagé volontairement.

Dans le premier calligrame, on a une dénonciation du monde moderne par l’intermédiaire d’un rejet de la cravate, alors qu’en même temps la vie est présentée de manière pratiquement baroque, comme si on était toujours à l’instant de mourir, et avec une logique hermétique typique, puisqu’il faut deviner le sens des mots (Mon cœur placé sur le 1 car on a un cœur, les yeux sur 2 car on a deux yeux, etc.).

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C’était une révolte contre le monde moderne dans le direct prolongement du décadentisme-symbolisme.


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