
[Piero Gobetti (1901-1926) est un penseur libéral italien. Il fait partie de toute une scène d’intellectuels tournés vers la modernisation de l’Etat italien, mis à mal dans son rapport avec les masses suite à la Grande guerre. Typiquement, on trouve parmi ses influences l’idéaliste libéral Benedetto Croce et le pré-fasciste George Sorel. Il se rapproche aussi momentanément d’Antonio Grasmci pendant le bienno rosso. Contrairement à la plupart des libéraux modernisateurs, il s’oppose dès le départ au fascisme. Il meurt en 1926 à Neuilly-sur-Seine, ayant fui l’Italie après avoir été durement rossé par des Chemises noires.
C’est que Piero Gobetti ne cherche pas à assécher la lutte des classes comme le ferait un fasciste. Il compte plutôt sur la compétition productive des classes et des peuples, par exemple pour diriger ou influencer l’Etat. Si l’on veut, c’est un libéralisme qui va jusqu’au bout en valorisant la compétition entre groupes sociaux.
Il est entendu que c’est une vision réactionnaire qui combine les contraires. Tout comme il est clair que, dans le texte publié ici, Gobetti ne voit pas le parcours du matériau humain qui a donné naissance à la Belgique. Il voit le peuple flamand sans voir la nation belge, incomplète mais réelle. Il prend en fait le point de vue bourgeois, jouant intelligemment sur les aspirations flamandes romantiques pour faire passer l’équilibre fragile de la Belgique à un niveau supérieur. Il prévoit d’ailleurs l’intégration des revendications démocratiques flamandes par le régionalisme. En quelque sorte, son texte pose la ligne noire qui a abouti à la situation actuelle.
Il y a des remarques qui font écho aux enseignements du matérialisme dialectique, comme la stabilisation du pays qui passe par un vecteur international. On comprend d’ailleurs mieux le caractère provincial des masses : la dépendance extrême au commerce mondial menace toujours d’un repli sur la base domestique étroite. Dialectiquement, ce repli résigné va avec la soumission à l’expérimentation capitaliste et l’hyper-activité à l’internationale, en premier lieu au sein de l’Union européenne aujourd’hui. Il ne faut pas comprendre ce trait belge comme une conséquence fortuite du contexte économique. Au fond, le caractère provincial exprime la production de la nation belge comme “anti-nation” née d’une défaite.
Comme l’a vu Mariategui, ce texte est aussi pertinent sur la nature petite-bourgeoise du socialisme belge : monarchiste et conciliant à la Vandervelde, Anseel et Bertrand, ou carrément oligarchique à la Jules Destrée (et Henri de Man). L’exemple de la tarification des tickets de train est très bien trouvé.
C’est ainsi un document utile pour saisir la question belge, de par la ligne bourgeoise mais perspicace de son auteur.]
La force de la Belgique réside dans l’équilibre établi entre l’agriculture, l’industrie et le commerce. Il en résulte l’heureuse médiocrité des terres fertiles et enclavées. Ses relations avec l’étranger sont extrêmement délicates : aucune audace ne lui est permise en toute impunité ; toutes les crises mondiales se répercutent avec une grande sensibilité sur son commerce, sur sa capacité d’expansion, menaçant à tout moment de la contraindre à se replier sur les positions sûres, mais insupportables, de son équilibre domestique.
Les Belges sont un peuple casanier et provincial, entraîné par une situation absurde et fortuite à jouer sans cesse un rôle supérieur à ses forces dans la vie européenne. Même ses paysages ont une saveur provinciale d’intimité, comme on le voit dans les tentatives architecturales de Bouts et dans les réalisations les plus stylisées de Van der Weyden.
Dans la campagne d’Anvers, on ne trouve en effet ni les improvisations atmosphériques d’une terre latine, ni même le souvenir des collines du Hainaut ; le pays présente des limites fermes et évidentes, sans ressources impressionnistes ni lumières trop magiques, et on peut y reconstituer sereinement la grande passion naturaliste et l’assurance des visions de Bruegel l’Ancien, le plus excellent des peintres flamands et le plus conscient de sa terre.
De cette Belgique, miroir du commerce mondial, point d’observation de premier ordre pour analyser l’équilibre et les crises économiques, Anvers est la capitale naturelle. Rien d’autre, si ce n’est ses environs, ne témoigne qu’elle soit la patrie de Bruegel et de Teniers. Elle conserve plutôt, dans ses échanges commerciaux, l’esprit de Van Dyck et de Rubens, citoyens d’Anvers épris de Londres et de Rome. Mais l’aptitude à élaborer des civilisations purement littéraires en assimilant, avec l’audace qui a caractérisé les deux maîtres du XVIIe siècle, les vertus les plus éloignées de la race, n’est pas propre à l’esprit flamand.
Avant la guerre, Anvers était le deuxième port d’Europe, à égalité avec Hambourg. C’est la place que lui attribue la civilisation moderne. Et si les statistiques indiquent que la ville est désormais quadrilingue, que les Allemands et les Anglais se partagent le port avec les Français et les Belges, il n’en reste pas moins que c’est de la rivalité entre Anvers et Rotterdam que toute la Belgique puise son élan vers l’indépendance. Ce qui est curieux, c’est que pour rallier Anvers contre les Orange, les rebelles de 1830 ont dû la bombarder. Mais tel est le style des Flamands tardifs, qui agissent en dernier pour se montrer les plus durs et les plus inébranlables. Ce n’est que de là que pourra naître, si elle naît, une troisième civilisation flamande rivalisant avec celle qui émerge aux Pays-Bas.
Le système ferroviaire, minutieusement organisé pour le confort de la petite bourgeoisie, le socialisme d’État optimiste et mercantile, le socialisme des catholiques de gauche, les réformes sociales paternalistes prétendent jeter les bases de cette nouvelle civilisation marchande qui, en l’état actuel des choses, ne pèche que par un manque d’ascétisme et un excès de médiocrité. L’avenir de la Belgique réside toutefois dans cet avenir des Flamands. Le paysan rustre du Nord sera toujours, dans ses relations individuelles, inférieur à la souplesse et à la cordialité d’un Wallon : mais c’est uniquement de lui que dépend que la Belgique ne cède pas à la tentation facile de devenir une province française.
Entrez dans une maison d’Anvers, ou parcourez les longues rues menant aux quartiers populaires : partout, vous verrez le même visage obstiné et patient, les mêmes yeux lents, étonnés et fidèles, et même chez les commerçantes, la sincérité timide et la brutalité archaïque du paysan : il t’apparaîtra clairement que les qualités et la force de ce peuple ne manquent pas dans sa volonté obstinée de conserver son caractère rural, même sur les quais d’un port international. L’impression de métropole improvisée que donne Bruxelles, un Milan à la mesure des âmes suisses, s’estompe ici. Pas de faux parisianisme, pas de parasitisme lié à la capitale et au siège royal.
La question, à plus long terme, est de savoir si l’esprit catholique pourra s’exprimer sous une nouvelle forme de civilisation incarnée par les démocraties flamandes.
À la définition de la Belgique donnée par Napoléon (Le champ de bataille de l’Europe), Élysée Reclus en a substitué une plus moderne : Le champ d’expérience de l’Europe. Depuis trente ans, nos socialistes la considèrent comme le champ d’expérience du socialisme. Elle fut le berceau du socialisme d’État positiviste et petit-bourgeois qui s’identifie à la Deuxième Internationale et qui, dans toute l’Europe, a réduit la doctrine de la rédemption du prolétariat à une affaire de compromis parlementaires et de négociations avec les classes dominantes.
En Belgique, cette démocratie « possibiliste » a d’emblée été marquée par la volonté de la classe dirigeante ; elle était ouvertement monarchique et constitutionnelle, avec très peu de velléités de rébellion ; elle était même colonialiste et se contentait de résister, par pur respect des formes, aux initiatives les plus autoritaires et barbares de Léopold II, homme de l’ancien régime et du droit divin, voire de l’esclavage. La pratique de la lutte des classes n’était pas compatible avec les exigences idylliques mêmes d’une industrie expérimentale et d’une agriculture qui rapproche et harmonise toutes les classes.
La médiocrité est aussi l’ennemie du désespoir. Un pays où l’on expérimente ne peut que cultiver la discrétion dans les gestes, le calme modeste et optimiste. D’ailleurs, même si, de 1848 à 1900, les artisans et le travail à domicile ont presque complètement disparu en Belgique, l’instinct petit-bourgeois est resté présent chez l’ouvrier de la grande industrie qui est parfois à la fois agriculteur et ouvrier et qui, habitant toujours à trente ou quarante kilomètres de l’usine, échappe à la vie et à la mentalité de la ville, école du socialisme intransigeant.
L’observation de Marx, selon laquelle la Belgique est le paradis des capitalistes, n’a pas poussé le prolétariat à lutter ; au contraire, elle lui a inspiré un instinct de compromis et de partage des bénéfices.
Nous allons évoquer un symptôme ferroviaire curieux de ce désir inné de partager les privilèges. Dans tous les pays civilisés, la politique tarifaire ferroviaire tend à garantir aux voyageurs des différentes classes des avantages et un confort pratiquement identiques, de sorte que le choix d’une classe ou d’une autre se fasse presque exclusivement en fonction de la présence ou non de compagnons de voyage, ou de la préférence pour une catégorie plutôt qu’une autre. C’est un système parfaitement démocratique : égalité des chances et diversité des désirs !
Les chemins de fer belges l’appliquent en offrant à tous la possibilité de voyager en troisième classe, même sur les trains directs, à des prix qui restent encore aujourd’hui dérisoires ; cependant, dans les troisièmes classes belges, on voyage presque aussi mal qu’en Italie. Mais l’astuce petite-bourgeoise propose, moyennant un supplément de quelques lires (récompense pour les vertus de l’économie et du travail !), une deuxième classe qui n’a rien à envier à la première en matière de décorum et d’élégance. Voilà un idéal ferroviaire très peu marxiste. L’intransigeance, la lutte politique sans compromis, au placard !
On peut mettre en doute la capacité de la Belgique à s’exprimer avec une identité spirituelle autonome tant que le flamingantisme reste une sorte de résistance passive face aux influences françaises, allemandes et néerlandaises qui s’opposent. Certes, les socialistes n’ont pas su donner au flamingantisme des orientations originales. Le parti catholique a toujours fait preuve de plus d’audace et de cohérence que le parti ouvrier. La défense des intérêts individuels présentée comme une lutte pour les libertés est une idée traditionnelle chez les catholiques belges et les a souvent amenés à défendre les intérêts des plus humbles. Les libéraux, quant à eux, ont péché par autoritarisme, mais n’ont jamais trahi leur grande idée d’État : le principe de la laïcité. Entre ces deux positions tranchées, les socialistes auraient pu être le parti de l’avenir s’ils n’avaient pas édulcoré leur idéal de lutte des classes ; au lieu de cela, ils ont adopté une position équivoque, ni anticléricale ni antinationaliste.
Dès 1885, lors de la fondation du parti, la proposition des ouvriers de Gand de l’appeler « parti socialiste » avait été rejetée. On s’était alors mis d’accord sur un compromis : on avait accepté le nom de « Parti ouvrier », proposé par Bruxelles.
Ce furent les années romantiques de la propagande d’Alfred Defuisseaux et du Catéchisme du peuple, de la défense du suffrage universel et du droit de grève. La lutte pour la législation sociale se déroula alors elle aussi avec une belle énergie et contribua à renforcer la dignité du prolétariat. Dans la lutte contre l’ingérence de la Cour, dans la dénonciation des scandales du Congo, le parti aurait pu trouver sa noblesse de combat. Il a formé les masses à la vie politique en les faisant participer aux travaux du Parlement.
Les grèves générales de 1891 et 1893 contre le régime censitaire, celle de 1913 pour le suffrage universel sans vote multiple, furent des exemples remarquables de maturité populaire et de développement démocratique. La faiblesse de cette lutte résidait dans l’absence de grandes utopies, dans le manque d’objectifs, de sorte que l’énergie des masses devait se briser contre l’esprit conciliant des dirigeants. On sait que le scrutin de liste rigide laissait la désignation des députés à la direction du parti et plaçait les dirigeants dans une position de sécurité stable. Ils n’ont pas su orienter les ferments populaires vers une nouvelle civilisation, ils les ont empoisonnés par le réformisme.
Anseele, Vandervelde, Bertrand ne représentent pas une classe dirigeante supérieure à celle des libéraux de Frère Orban et des catholiques de Bernaert ou du féroce réactionnaire Woeste. Ils ont placé les ouvriers belges à l’avant-garde du coopérativisme et de l’épargne, mais les ont privés d’un idéal de lutte. Après trente ans de vie politique, ils se retrouvent à incarner naturellement un socialisme aristocratique et oligarchique, et à perpétuer les fonctions conservatrices.
Le 21 mars 1904, à l’occasion de la célébration en Belgique du centenaire du Code civil français, Jules Destrée et Max Hallet présentaient au Parlement le volume du Code du travail, c’est-à-dire le recueil des lois qui avaient comblé les lacunes du Code napoléonien en matière de contrats de travail et de législation ouvrière. Ils pensaient y voir le monument de l’œuvre socialiste en Belgique. Face à de tels « monuments » du socialisme, il est légitime d’exprimer d’emblée, à titre préliminaire, nos réserves. Il suffit d’attendre que le « socialisme de Destrée » soit mis à l’épreuve en 1919.
La crise du socialisme est la crise de toute la période de vingt ans qui a précédé la guerre. Elle se manifeste aujourd’hui sous la forme d’un opportunisme inévitable, dû à la pénurie de nouvelles classes dirigeantes.
On peut toutefois considérer comme achevée en 1925 une crise politique bien plus dangereuse, qui a duré six ans, mettant en évidence tous les maux historiques du pays et remettant même en cause l’existence même de l’État. Au Parlement, on a eu une image fausse de cette crise, car la lutte politique, qui y avait toujours été apprivoisée et atténuée au profit des pouvoirs en place, a été carrément supprimée après 1914.
Trente ans de gouvernement clérical avaient été fructueux sur le plan administratif, mais avaient favorisé une éducation à l’hypocrisie politique du modératisme. Les questions essentielles avaient été occultées : le problème de l’unité, le danger du séparatisme, étaient restés comme un cauchemar empêchant les clarifications spirituelles les plus nécessaires.
Après la guerre, ce cauchemar de la défense et de l’indépendance dans un petit État se transforma en exaspération nationaliste. Le dogme de la patrie étouffa la libre discussion, favorisa l’obscurantisme et l’ignorance.
On assista à ce que Picard appela la « frénésie de la répression ».
Pendant la guerre, la Belgique n’avait pas pu se livrer sans retenue à la politique des ligues d’action anti-allemandes. Destrée, bel exemple de socialisme fasciste, avait dû prononcer en Italie ses discours et rédiger ses articles à la manière d’Hervé ou de Mussolini. La réaction, sous l’égide de la politique de Clémenceau, a voulu prendre sa revanche en s’enivrant de la victoire. Le C.P.N. (Comité de politique nationale) maintint la Belgique sous une terreur patriotique et s’imposa par les méthodes totalitaires bien connues.
La stratégie de l’apolitisme fut expérimentée comme la plus acceptable et la plus infaillible. On prôna l’horreur des sectarismes, la nécessité de l’union et de l’action nationale. La véracité du vieil axiome selon lequel la politique nationaliste est toujours la plus contraire aux intérêts de la nation s’est vérifiée mathématiquement.
En effet, l’idée même d’une politique nationaliste dans un pays qui n’est pas une nation semble ridicule. Le désaccord entre Wallons et Flamands s’est accentué, avec le risque d’une guerre civile.
L’économie belge n’avait pas été gravement touchée par la guerre. Elle pouvait être facilement remise sur pied (les mines de charbon avaient été laissées par les Allemands en excellent état, car ceux-ci avaient intérêt à en assurer l’exploitation pendant toute la durée du conflit). La réaction, contrainte par sa logique internationale au front unique avec la France, s’est lancée dans une expérience protectionniste qui ne pouvait qu’être fatale pour un pays à forte production et à forte exportation qui limitait ses importations aux produits de première nécessité. Cette politique protectionniste d’inspiration francophile a ruiné l’économie des Flandres.
La politique fiscale nationaliste fut elle aussi des plus désastreuses qu’on puisse imaginer : hésitant à instaurer des impôts par démagogie, le gouvernement tenta, par le biais de deux emprunts successifs, de pourvoir non pas aux besoins les plus exceptionnels, mais au budget ordinaire. Et lorsque les emprunts ne suffirent plus, on recourut à la planche à billets. Ce n’est pas la guerre, mais le protectionnisme, les emprunts et l’inflation qui ont créé une situation de terreur dans l’économie belge, situation à laquelle Janssen est aujourd’hui confronté. Les plus rusés, quant à eux, comptaient vivre des réparations et des colonies. Le pays était entre les mains des mandataires de l’alliance française.
La politique étrangère fut le point culminant de cette réaction. Avec ses revendications sur le Luxembourg et le Limbourg néerlandais, la Belgique s’est discréditée et n’a rien obtenu. À Versailles, elle s’est montrée vassale de la France. Il faut considérer que la situation intérieure de la Belgique est si délicate qu’un simple glissement de l’équilibre international suffit à compromettre son unité. L’équilibre entre Wallons et Flamands doit s’accompagner d’une politique de paix. Or, les aspirations concernant la Rhénanie faisaient pencher la balance d’un seul côté. En se battant pour l’accord entre la France et l’Allemagne, la Belgique aurait sauvé non seulement son commerce, mais aussi son unité ; elle se serait ainsi montrée l’artisan d’une politique autonome et digne. Theunis a voulu suivre Poincaré dans ses chimères.
Après 1830, l’État s’était consolidé grâce à un jeu d’équilibre d’une grande finesse, en tirant habilement parti des sympathies européennes. La prospérité et la paix constituaient les fondements sur lesquels reposait cette nationalité encore incertaine. Cet équilibre reposait sur les trois partis. Lorsque l’expression de la volonté populaire risquait de susciter des inquiétudes trop vives, les astuces du système électoral permettaient d’y remédier avec aisance. C’est ainsi que trente ans de gouvernement catholique furent possibles grâce à une loi électorale qui attribuait trois voix à tous les ecclésiastiques. Le suffrage universel sans vote plural suffit pour que, en novembre 1919, la majorité cléricale tombe.
La crise du catholicisme belge, qui s’était déjà annoncée plusieurs années auparavant avec le retrait du baron de Broqueville en raison de la scission entre l’ancienne et la nouvelle droite, devenait ainsi retentissante. La désorientation qui s’ensuivit ne fut pas la raison ultime du remplacement de la politique réactionnaire de l’Union sacrée par la politique conservatrice traditionnelle du parti catholique.
Après la guerre, les démocrates-chrétiens comme Poullet se sont soudainement retrouvés plus proches des socialistes flamands tels que Huysmans que de leur propre parti de droite. Ce phénomène s’explique par la composition du parti. Là où la démocratie chrétienne a réussi à recruter des adhérents après que l’organisation socialiste s’y était imposée, il est naturel qu’elle accueille surtout des ouvriers assujettis.
On assiste à un « ouvriérisme » idyllique, à un catholicisme modéré fondé sur la charité. Mais en Flandre, où l’organisation socialiste est relativement récente, les groupes catholiques concurrents en sont venus à mener de longues grèves pour obtenir des augmentations de salaire contre les classes patronales catholiques ; ils ont lutté contre les petits commerçants, presque tous catholiques, pour défendre les coopératives. À l’ancien idéal de De Man, celui des syndicats mixtes regroupant patrons et ouvriers, le père Rutten a opposé le mouvement syndical chrétien. Cette gauche catholique n’a pu s’opposer ouvertement au cléricalisme et prendre des initiatives originales que cette année-là, grâce à la tactique de Poullet : en effet, les forces financières du parti, par un phénomène analogue à celui observé au sein du P.P.I.1 , étaient toujours restées entre les mains des éléments conservateurs. Ainsi, au cours des six premières années de l’après-guerre, la politique de l’Union sacrée menée par les trois gouvernements successifs de Delacroix, Carton de Wiart et Theunis ne rencontra pas d’obstacles majeurs au sein du parti catholique.
Mais le véritable héros de cette parenthèse réactionnaire d’après-guerre est le parti libéral. Il incarnait la dictature de l’oligarchie wallonne francophile. Theunis fut, avec beaucoup d’habileté, l’artisan de la politique des réparations. Aujourd’hui, les électeurs belges lui ont infligé une défaite encore plus définitive que celle du 11 mai de Poincaré et de Millerand. Le libéralisme francophile, après avoir bercé les esprits avec les clichés anti-allemands les plus banals, doit céder la place à la coalition flamande de Poullet.
Depuis cent ans, le pays est sans cesse en état d’alerte à chaque nouvelle résurgence de la question flamande. L’esprit national et l’unité de la race sont immédiatement remis en question. « Eh ! la Belgique – écrit Norbert Wallez dans Le XXe Siècle du 6 août – la Belgique est l’un des endroits au monde où les sangs les plus hétérogènes se sont le plus fréquemment et le plus profondément mélangés : les Romains et les Gaulois y avaient pénétré par le sud, les Germains par l’est, les Frisons par le nord, les Normands, les Espagnols et les Italiens par le littoral, Bruges et Anvers ». Le Frontpartij, qui a repris le flambeau des militants et a remporté plusieurs milliers de voix lors des dernières élections, réclame la séparation administrative entre la Flandre et la Wallonie. Si Vandervelde et Poullet ne répondent pas franchement aux tendances autonomistes, l’unité belge pourrait être compromise, malgré la rhétorique nationaliste de Destrée, et une situation à l’irlandaise pourrait se présenter.
Le flamingantisme ne présente plus aujourd’hui les dangers d’autrefois, à l’époque où Pol de Mont, l’un de ses chefs, saluait l’Allemagne comme « la grande Patrie ». D’autre part, l’orangisme de Gand a disparu. L’indépendance n’est plus menacée. Le flamingantisme ne sera ni néerlandais ni germanophile. Dans le vieux proverbe flamand : « Que voulez-vous y faire ? La Hollande est protestante », on ne percevrait plus aucune note de regret. La solide économie wallonne est une garantie pour l’activité flamande la plus audacieuse. Cela signifie un soutien sûr.
Le régionalisme ne sera pas non plus du séparatisme. Il faut se rendre compte qu’en Belgique règne une atmosphère naturelle de municipalisme, d’attache locale. La révolution de 1830 est également née de ce sentimentalisme domestique, qui, pour plus de dignité, s’est appelé défense des droits communaux. C’était un attachement presque philistin aux libertés individuelles, non accompagné d’une grande passion pour la liberté. Le libéralisme fut battu en 1884 non pas parce qu’il était autoritaire, mais parce qu’il avait, dans la question de l’enseignement, troublé les intérêts tranquilles de la liberté scolaire subventionnée. C’est dans ces habitudes d’une légalité bien ordonnée que l’on reconnaît l’individualisme modéré typique de la Belgique.
La vie belge souffre de ce manque d’héroïsme. Sous la tranquillité, sous la résignation, frémit un trouble des esprits qui pressentent le caractère provisoire de cette sécurité apparente.
Le sentiment d’absence d’héroïsme doit nous expliquer les élans soudains de dignité et d’altruisme chez ce peuple utilitariste et calculateur qui, en 1830 comme en 1914, à tous les grands tournants de son histoire, sait se comporter avec le désintéressement d’un seigneur.
Seule sa fonction internationale, d’ailleurs, peut être la garantie de sa stabilité. L’aventure même du Congo s’est achevée sur cet enseignement. La politique de Léopold II espérait exploiter les Noirs, utiliser la colonie comme une arme impérialiste. Or, on a vu que le Congo ne peut être pour la Belgique qu’une source de responsabilité. Avant même de servir de grands intérêts économiques, la Belgique y a mis en jeu sa fierté civique. C’est pourquoi le Congo est le seul sujet de production littéraire chez un peuple qui, en matière de livres, est resté une province française. Le voyage au Congo fait désormais partie des coutumes locales.
C’est dans ce même esprit de dignité internationale et de libéralisme que la Flandre doit assurer l’avenir de ses industries textiles, qui font sa gloire et pour lesquelles elle cherche à l’étranger des matières premières et des débouchés. Le Hainaut, qui a pu organiser à lui seul un cycle industriel minier et métallurgique complet et autonome, jouit d’un privilège dont la Flandre est dépourvue. Mais seules les difficultés du commerce international sont propices à la manifestation du génie commercial des peuples. Gand, Bruges et Anvers portent cet enseignement dans leur histoire et dans leur destin.
Anvers, août.