Dans le 10e et dernier Livre du Rig-Véda, qui est plus tardif que les autres, on trouve un vers très connu de l’hindouisme, largement commenté et considéré comme la clef véritable du védisme né dans la suite du Rig-Véda.

Ce vers sonne de manière très étrange et pourtant (ou justement) il est pour ainsi dire l’alpha et l’oméga de toute cette conception religieuse du monde commencée avec le Rig-Véda :

« Par le sacrifice, les dieux offrirent le sacrifice. »

Ce vers relève de l’histoire du sacrifice de Purusha, l’être cosmique initial, décrit systématiquement comme le principe cosmique pur, sans forme, indestructible. Il est défini de la manière suivante dans le 10e Livre :

« Purusha est véritablement tout ceci (le monde visible), tout ce qui est et tout ce qui sera ; il est aussi le seigneur de l’immortalité, car il s’élève au-delà (de sa propre condition) pour servir de nourriture (aux êtres vivants). »

On doit comprendre que Purusha est un être impersonnel ; il est l’univers lui-même. Et il s’est mis de côté, dans un sacrifice réalisé par les dieux, pour permettre à toutes les choses d’exister.

Cela présuppose naturellement que les dieux existent au préalable, avant même que les choses existent.

Mais d’où viennent-ils alors ?

C’est d’autant plus un problème que dans le 10e Livre, un hymne explique qu’au début il n’y avait initialement ni l’être, ni le non-être, et que le désir a ensuite donné naissance au monde. Et il se conclut par une mise en doute généralisée :

« Celui dont cette création a surgi, c’est lui qui peut la soutenir, ou peut-être pas (nul autre ne le peut) ; celui qui en est le surveillant dans le ciel suprême, lui assurément le sait, ou peut-être ne le sait-il pas (nul autre ne le sait). »

Tout cela semble incompréhensible : on a d’une part une sorte d’univers mystérieux qui donne naissance à la réalité, sans qu’on soit certain de rien, et de l’autre on a des dieux sacrifiant l’être primordial pour permettre l’existence des choses.

Heureusement, grâce au matérialisme dialectique, nous avons pu constater que dans les premières religions, il y avait toujours deux niveaux.

Il y a d’un côté les dieux, qui connaissent différentes aventures, qui sont humanisés à différents degrés, et il y a de l’autre un dieu impersonnel constitutif de l’énergie vitale du monde.

Cela est vrai depuis les Mayas jusqu’aux Égyptiens, et c’est inévitablement également le cas ici.

Il y a le dieu-univers passif et les dieux humanisés actifs, avec finalement un dieu « national » qui l’emporte et fusionne avec le dieu-univers, ce qui donne le monothéisme, dans des conditions historiques précises.

En quoi cela nous éclaire-t-il ici ? Récapitulons : nous avons des tribus semi-nomades pleines d’espérances ; elles procèdent à des rites constitués d’offrandes et de prières pour demander à tel ou tel dieu d’agir en leur faveur.

Les dieux ne sont pas mis en mouvement en raison d’une action énergétique chez eux – comme par exemple dans la conception américaine allant des Amérindiens jusqu’aux Incas en passant par les Mayas et les Aztèques – mais parce qu’ils sont satisfaits et profitent de ce qu’on leur a donné.

Paradoxalement, cet effort de fournir des offrandes est considéré comme un sacrifice, même si les seuls réels sacrifices dans les faits sont animaux.

C’est qu’il s’agit d’un cadeau des dieux : « Par le sacrifice, les dieux offrirent le sacrifice ».

On a alors la solution. Là où en Amérique le sacrifice était objectif, dans le Rig-Véda il est subjectif. Là où en Amérique le sacrifice était mécanique, dans le Rig-Véda il implique la participation mentale.

C’est ce qui explique l’effondrement en Amérique lors de la colonisation : les sacrifices n’étant plus efficaces, tout le système s’effondre.

En Inde, la colonisation – qu’elle soit musulmane ou britannique – a produit inversement une remise en question et une réaffirmation du sens de l’engagement, que ce soit dans le mysticisme de Chaitanya au 16e siècle ou la démarche de Mohandas Gandhi au 20e siècle.

C’est en ce sens que dans le Rig-Véda, c’est bien un sacrifice et non pas simplement une offrande.

Une offrande est un cadeau, quelque chose que l’on remet et, en Amérique, les auto-mutilations sanglantes récurrentes relevaient d’un tel don d’énergie vitale.

Dans le sacrifice du Rig-Véda, cette offrande est un sacrifice, car on reconnaît l’effacement de soi-même dans l’acte de donner et le sacrificateur a autant d’importance que le sacrifié ou que ce qui est sacrifié.

C’est d’ailleurs un leitmotiv du Rig-Véda : celui qui sacrifie est comme le sacrifié, et inversement.

Et la raison de cela est la permanence du culte du feu, là où en Amérique on avait le culte du sang.


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