Max Stirner (1806-1856) est aux côtés de Ludwig Feuerbach et de Bruno Bauer (1809-1882) le second grand « hégélien de gauche », c’est-à-dire les disciples de la pensée de G.W. Hegel assumant le progressisme, la critique radicale de la religion.

Mais si Ludwig Feuerbach pave la voie à Karl Marx et Friedrich Engels, Max Stirner pave la voie à l’anarchisme. Son œuvre la plus célèbre, L’Unique et sa propriété (1844), est une attaque contre Ludwig Feuerbach.

Max Stirner considère qu’en défendant la nature, Ludwig Feuerbach ne peut pas se passer de Dieu : sa pensée serait finalement religieuse malgré lui.

Max Stirner est en fait un individualiste, il n’a que faire d’une division entre l’individu « limité » et sa conscience qui comprend l’universel. Ce qu’il critique chez Ludwig Feuerbach, c’est sa tentative de faire de l’être humain à la fois un individu et à la fois une composante d’un grand « tout » qui serait la nature.

A ses yeux, cela nuit à l’individu, à sa dignité, à son affirmation la plus complète. Si on connaît les philosophies d’Avicenne et d’Averroès, on voit bien que Max Stirner affirme que l’individu « pense » et qu’il n’y a pas de dimension universelle (ou unique) dans la pensée des humains.

Voici ce que dit Max Stirner :

« Autrefois, dit-il [il s’agit de Ludwig Feuerbach, dont Max Stirner résume la position], nous ne cherchions et n’apercevions notre essence que dans l’au-delà, tandis qu’à présent que nous comprenons que Dieu n’est que notre essence humaine, nous devons reconnaître cette dernière comme nôtre et la transposer de nouveau de l’autre monde en ce monde.

Ce Dieu, qui est esprit, Ludwig Feuerbach l’appelle « notre essence ». Pouvons-nous accepter cette opposition entre « notre essence » et nous, et admettre notre division en un moi essentiel et un moi non essentiel ? Ne sommes-nous pas ainsi de nouveau condamnés à nous voir misérablement bannis de nous-mêmes ?

Que gagnons-nous donc à métamorphoser le divin extérieur à nous en un divin intérieur ? Sommes-nous ce qui est en nous ?

Pas plus que ce qui est hors de nous. Je ne suis pas plus mon cœur que je ne suis ma maîtresse, cet « autre moi ». C’est précisément parce que nous ne sommes pas l’Esprit qui habite en nous que nous étions obligés de projeter cet Esprit hors de nous : il n’était pas nous, ne faisant qu’un avec nous, aussi ne pouvions-nous lui accorder d’autre existence que hors de nous, au-delà de nous, dans l’au-delà.

Ludwig Feuerbach étreint avec l’énergie du désespoir tout le contenu du Christianisme, non pour le jeter bas, mais pour s’en emparer, pour arracher de son ciel par un dernier effort cet idéal toujours désiré, jamais atteint, et le garder éternellement (…).

À la doctrine théologique de Ludwig Feuerbach, opposons en quelques mots les objections qu’elle nous suggère : « L’être de l’homme est pour l’homme l’être suprême. Cet être suprême, la religion l’appelle Dieu et en fait un être objectif ; mais il n’est, en réalité, que le propre être de l’homme ; et nous sommes à un tournant de l’histoire du monde, parce que désormais pour l’homme ce n’est plus Dieu, mais l’Homme qui incarne la divinité . »

À cela, nous répondons : l’Être suprême est l’être ou l’essence de l’homme, je vous l’accorde ; mais c’est précisément parce que cette essence suprême est « son essence » et non « lui » qu’il est totalement indifférent que nous la voyions hors de lui et en fassions « Dieu », ou que nous la voyions en lui et en fassions l’ « Essence de l’homme » ou l’« Homme ».

Je ne suis ni Dieu ni Homme, je ne suis ni l’essence suprême ni mon essence, et c’est au fond tout un que je conçoive l’essence en moi ou hors de moi.

Bien plus, toujours l’essence suprême a été conçue dans ce double au-delà, au-delà intérieur et au-delà extérieur ; car, d’après la doctrine chrétienne, « l’esprit de Dieu » est aussi « notre esprit » et « habite en nous » Il habite le ciel et habite en nous, nous ne sommes que sa « demeure ».

Si Ludwig Feuerbach détruit sa demeure céleste et le force à venir s’installer chez nous avec armes et bagages, nous serons, nous, son terrestre logis, singulièrement encombrés. »

Max Stirner dessiné par Friedrich Engels, en 1842.

Max Stirner dessiné par Friedrich Engels, en 1842.

En clair : Max Stirner n’en a rien à faire de ce qu’Aristote, Avicenne et Averroès appelle l’intellect, il s’oppose à la pensée comme universelle, au nom de l’individu qui n’est pas son « essence » mais seulement un individu, dont il fait naturellement l’éloge ultra-individualiste.

Max Stirner a ici en fait donné l’argument à la française, c’est-à-dire le point de vue laïc qui rejette la religion comme conception et institution, mais ne l’interprète pas comme expression de la réalité humaine en quête d’elle-même.

Dans la pensée française, façonnée par René Descartes, la réalité humaine naturelle ne saurait, en effet, formuler quelque chose de raisonnable, et a fortiori à travers des élucubrations religieuses.

Or, la base de Ludwig Feuerbach et du marxisme est justement que l’être humain formule la rationalité de sa propre réalité naturelle et sociale.

Max Stirner, ici, pave la voie à l’anarchisme, mais aussi à l’existentialisme, c’est-à-dire l’affirmation de l’individu « pensant » et la négation de la nature comme réalité à laquelle appartient l’être humain.


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