Les tribus semi-nomades de l’époque du Rig-Véda confient aux prêtres-chamanes l’ensemble du rituel, consistant en la récitation des hymnes d’une part, en le don d’offrandes-sacrifices de l’autre.
Cela permet l’activation d’un contact avec un dieu bien déterminé, qui est satisfait de ce qu’on lui donne et, en échange, permet au sort d’aller dans le bon sens.
On s’adresse toujours au dieu sous la manière d’une demande, dans le cadre de la rude existence menée alors.
Le rite a ici, très clairement, comme but de permettre la continuation du mode de vie, du mode de production permettant à l’humanité de vivre.
L’intervention du dieu est un soutien, un support, un avantage ; se tourner vers lui est à la fois nécessaire objectivement et la tentative subjective de pousser les choses dans le bon sens, comme ici avec cette demande faite à Indra.
« 1. Chaque jour nous appelons à notre secours le dieu célèbre par ses actions brillantes, comme le fermier appelle sa (vache) nourricière.
2. Approche de notre sacrifice ; tu aimes les libations, bois celles que nous t’offrons ; et si tu es satisfait, toi qui es riche, accorde-nous des troupeaux de vaches. »
Il faut ici cerner un problème de fond absolument essentiel, qui va conditionner le védisme et l’hindouisme. Et qui amène à une conception qui est incontournable pour quiconque veut comprendre l’Inde : il y a une assimilation des concepts de vénération, de dévotion, de prière et de célébration, d’offrande et de sacrifice. C’est, en effet, qu’on est confronté à un paradoxe évident. Le Rig-Véda parle de ce qui est destiné aux dieux : on a du beurre clarifié, du lait, des céréales, différents aliments, des animaux, ainsi que du soma en tant que boisson issue d’une plante ou d’un champignon psychédélique. Or, hormis les animaux, il n’y a pas de sacrifice, et pourtant le Rig-Véda considère que cela en est un.
Cet aspect est lié à un autre, qui est celui de la comptabilité, ici macabre. Le principe primitif est normalement celui de l’équivalence, avec l’analogie en toile de fond : si on veut obtenir quelque chose, on doit sacrifier l’équivalent pour l’obtenir. Et ici, on trouve toujours les sacrifices humains. Cela relève de la considération vitaliste des êtres humains primitifs : la vie appelle la vie, la mort appelle la mort. Il faut sacrifier ses ennemis, afin de s’approprier leur énergie vitale, ou plus exactement de fournir cette énergie à un dieu qui va alors faire pencher la balance du bon côté. C’est l’étape qui suit le cannibalisme, où l’on fait un fétiche de son ennemi et où on le mange pour l’anéantir et se l’assimiler sur le plan énergétique (tant matériellement que symboliquement). Le Rig-Véda parle donc d’un sacrifice comme s’il y avait de « l’énergie vitale » apportée dans le processus, sans pourtant qu’il n’y ait de sacrifices humains. Et c’est tellement vrai que même la notion de vitalisme a disparu, puisqu’il s’agit somme toute de plaire aux dieux par des offrandes, de les renforcer par celles-ci, sans que cela ne mette en jeu « l’énergie » présente dans l’univers. Le sacrifice-offrande active le dieu, il ne bouleverse pas la comptabilité énergétique universelle. Voici un exemple avec l’hymne consacré à l’ashvamedha, le sacrifice du cheval. Le cheval continue son existence dans le monde divin ; cela fait plaisir aux dieux, qui alors sont satisfaits et choisissent que le bien-être parvienne aux sacrificateurs. L’énergie vitale du cheval ne s’est pas convertie en force magique favorable, elle est devenue « transcendante » et aide indirectement à la faveur des dieux.
« 1. Que ni Mitra ni Varuṇa, Aryaman, Āyu, Indra, Ṛbhukṣin ou les Maruts ne nous blâment, lorsque nous proclamons, lors du sacrifice, les vertus du cheval rapide issu des dieux.
2. Lorsque les prêtres présentent l’offrande préparée devant le cheval — lequel a été lavé et paré de riches ornements —, la chèvre aux couleurs variées qui le précède en bêlant devient une offrande agréée par Indra et Pūṣan.
3. Ce bouc, part de Pūṣan destinée à tous les dieux, est amené en premier avec le coursier rapide, afin que Tvaṣṭā [le producteur de toutes formes] le prépare conjointement avec le cheval, comme une offrande préliminaire agréée pour le repas sacrificiel.
4. Lorsque, au moment de la cérémonie, les prêtres conduisent le cheval — l’offrande consacrée aux dieux — pour lui faire faire trois fois le tour du feu sacrificiel, c’est alors la chèvre, part dévolue à Pūṣan, qui marche en tête, annonçant le sacrifiant aux dieux.
5. Toi, l’invocateur des dieux, le ministre du rite, celui qui présente l’offrande, qui allume le feu, qui broie le Soma, qui dirige la cérémonie, le sage (superviseur de l’ensemble) : fais déborder les fleuves grâce à ce sacrifice bien ordonné et bien conduit.
6. Qu’il s’agisse de ceux qui taillent le poteau (du sacrifice), de ceux qui le portent, de ceux qui fixent à son sommet les anneaux auxquels le cheval est attaché, ou de ceux qui préparent les récipients où la nourriture du cheval est apprêtée : que les efforts de tous répondent à notre attente.
7. Puisse mon vœu s’accomplir de lui-même, tel qu’il a été formé : que le coursier au dos lisse vienne combler l’attente des dieux ; nous l’avons dûment préparé pour la nourriture des dieux ; que les sages voyants se réjouissent maintenant.
8. Puisse le licou, ainsi que les entraves de pied et de tête, les sangles et tout autre élément du harnais — sans oublier l’herbe placée dans sa bouche — puissent tous ces objets t’accompagner, ô coursier, parmi les dieux.
9. Que ce que les mouches consomment de la chair crue du cheval, ce qui macule la brosse ou la hache, ce qui souille les mains ou les ongles du sacrificateur — que tout cela soit avec toi, (ô cheval), parmi les dieux.
10. Tout brin d’herbe non digéré tombant de ce ventre, toute parcelle de chair crue pouvant subsister : que les sacrificateurs purifient le tout de toute imperfection et fassent cuire cette offrande pure afin qu’elle soit parfaitement apprêtée.
11. Quelle que soit la partie de ta chair sacrifiée qui tombe de ta carcasse alors qu’elle rôtit au feu — s’échappant de la broche —, qu’elle ne soit laissée ni à terre ni sur l’herbe sacrée, mais qu’elle soit offerte tout entière aux dieux avides.
12. Que leurs efforts profitent à ceux d’entre nous qui surveillent la cuisson du cheval, qui disent : « Il est odorant, donnez-nous-en donc », et qui réclament la chair du cheval comme aumône.
13. Le bâton que l’on plonge dans le chaudron où bout la chair, les récipients qui servent à distribuer le bouillon, les couvercles des plats, les broches, les couteaux : tout fait honneur au cheval.
14. Puissent le mouvement du départ, celui du séjour et celui du roulement sur le sol ; l’entrave du cheval, l’eau qu’il a bue et l’herbe qu’il a mangée — puissent toutes ces choses t’appartenir parmi les dieux.
15. Ne laisse pas l’odeur de fumée d’Agni te faire pousser un cri, ô cheval ; ne laisse pas se renverser le chaudron incandescent et odorant ; les dieux agréent le cheval qui a été choisi, conduit autour du feu, offert avec piété et consacré par l’exclamation « vaṣaṭ ».
16. La couverture qu’ils étendent sur le cheval, les ornements d’or dont ils le parent, les liens de tête et les entraves : tout cela, ils l’offrent aux dieux comme une offrande agréée.
17. Quiconque a stimulé ton allure, du talon ou du fouet, alors que tes forces faiblissaient — je déverse tout cela dans de saintes prières, en offrande versée à la louche.
18. La hache pénètre les trente-quatre côtes du cheval rapide ; les bien-aimés des dieux (les sacrificateurs) le découpent avec habileté, de sorte que les membres restent intacts, en procédant articulation par articulation.
19. Il est un sacrificateur du cheval rayonnant, qui est le Temps ; deux autres le maintiennent fermement ; quant aux membres que je découpe en temps voulu, je les offre au feu, façonnés en boulettes.
20. Que ton corps précieux ne t’afflige point, toi qui t’en vas véritablement vers les dieux ; que la hache ne s’attarde pas dans ton corps ; que le sacrificateur avide et maladroit, manquant les points précis, ne mutile pas inutilement tes membres de son couteau.
21. En vérité, en cet instant, tu ne meurs pas et tu ne subis aucun mal, car tu rejoins les dieux par des voies propices. Les chevaux d’Indra et les coursiers des Maruts seront attelés, et un coursier sera placé au timon, à la place de l’âne des Aśvins, pour te conduire au ciel.
22. Que ce cheval nous apporte une richesse qui assure notre subsistance, avec une abondance de vaches, d’excellents chevaux et de progéniture mâle ; que ce coursier plein d’ardeur nous préserve du mal ; que ce cheval, offert en oblation, nous procure la vigueur du corps. »