Karl Marx nous a expliqué, dans Le capital, comment fonctionnait le mode de production capitaliste.
Et il constate qu’il peut y avoir des goulots d’étranglement : c’est la surproduction de capital.
Or, c’est encore plus vrai avec l’accroissement du capitalisme tel qu’on l’a connu.
On sait très bien, par exemple, que les capitalistes vont spéculer, au moyen d’investissements dans des start-ups, tellement ils ont de l’argent de disponible, sans savoir quoi en faire.
Ce n’est pourtant pas tout.
Au 19e siècle, les capitalistes investissaient aisément leur capital, tant moralement que techniquement.
Il y avait bien quelques éléments préférant brûler l’argent, comme les fameux dandys britanniques.
Ceux-ci étaient toutefois souvent richissimes, et cela n’existait qu’à la marge de la société bourgeoise.
Au début du 20e siècle, ce phénomène d’éléments déviants existe encore, mais avec un capital plus grand.
C’est lui qui va, par exemple, amener l’ouverture des cabarets et des affaires nocturnes plus ou moins louches, en rapport direct ou indirect avec les mafias cherchant à laver leur argent sale ou bien à investir.
Il est encore plus grand dans la seconde partie du 20e siècle ; toute la vie autour de la discothèque parisienne du Palace, de 1978 à 1983, consiste en la rencontre entre gens très riches désœuvrés, artistes et aventuriers de la nuit.
Il n’est pourtant pas besoin d’avoir une échelle si grande de capital à disposition pour vivre une vie d’aventure, proprement à soi.
La surproduction de capital, c’est aussi de l’argent qui dort dans les larges masses.
C’est ce qui permet à telle personne d’installer chez elle tout un décorum destiné au modélisme ferroviaire, à une autre d’avoir une moto et de vivre en biker, à encore une autre de collectionner des timbres, à encore une autre d’aller à tous les matchs de son équipe de football préférée et ce y compris en déplacement à l’extérieur.
On ne parle ici pas d’une consommation qui accompagne la vie quotidienne, mais d’une consommation si forte culturellement, avec une importante charge fétichiste, qu’elle est considérée comme la vie quotidienne elle-même.
C’est aux États-Unis que le phénomène a connu une formidable expansion après 1945, dans le cadre du rêve américain.

Cependant, ces fétichismes étaient auparavant isolés : si les collectionneurs de timbres se rencontraient, ils vivaient relativement dans leurs bulles.
Les ponts étaient rares, et même si les fans américains de heavy metal du début des années 1980 étaient reliés par des réseaux, localement ils étaient isolés.
En fait, il fallait toujours qu’une personne dispose d’un certain capital par hasard pour l’investir dans une initiative de socialisation « différente », les capitalistes traditionnels n’y pensant pas ou ne voulant pas.
Il y a alors toujours une dimension démocratique – une démarche conviviale est créée sous la forme d’un café, d’une revue, d’une salle de concerts, etc. – mais en même temps une nature capitaliste, par la dimension commerciale et accumulatrice de capital.
Innombrables sont les exemples de démarches alternatives qui, immanquablement, se sont par la suite retournées en leur contraire.
Avec l’accroissement des forces productives, tout le processus prend bien sûr une dimension encore plus grande.
C’est ce qui explique l’absence de milieux « alternatifs » : il y a tellement de capital partout à disposition, que tout est saturé.
Comment apparaît alors la narration ?
C’est très simple : le capital issu de la surproduction de capital, lorsqu’il parvient à trouver suffisamment de consommateurs, cesse d’en relever et redevient capital.
Il possède toutefois une mémoire de son parcours particulier.
Pour prendre un exemple, facile à voir : le capitalisme gay commence par des lieux de gens marginaux ayant disposé par hasard de beaucoup d’argent, avant de devenir une industrie capitaliste tout ce qu’il y a de plus traditionnelle.
Or, pour justifier son existence, le capitalisme gay est obligé de maintenir l’illusion qu’il relève de la même culture qu’aux origines : c’est là où se produit la narration.
Le véritable discours initial qu’on avait sur le vécu, qu’il soit illusoire ou non, se transforme en narration parfaitement élaborée : la dignité du réel a disparu.
Que les hommes homosexuels des années 1970 aient été des décadents en souffrance ou bien des gens marginalisés de manière non démocratique, cela ne change rien à l’utilisation de leur histoire réelle comme tremplin à une narration fictive.
Pour résumer : à la différence du capitaliste traditionnel, le petit-bourgeois ou le bourgeois « alternatif » qui se retrouve avec du capital va se lancer dans une aventure alternative qui, en définitive, va constituer une expansion du mode de production capitaliste.
Son parcours l’amène à une narration.