Le Rig-Véda consiste en des hymnes, mais qui en est à l’origine, et qui les lit durant les cérémonies ?

Ce sont les mêmes personnes, même si naturellement l’expansion et le passage des générations font qu’il s’agit ensuite d’une catégorie de personnes bien déterminées.

On ne doit pas parler de prêtres, ce serait impropre : c’est le terme de chamane qui correspond à ce dont on parle ici.

Si le Rig-Véda parle bien des brāhmaṇa qui s’occupent de la prière, « g » (retranscrit couramment Rig) signifie vers, strophe, hymne et « veda » connaissance.

Autrement dit, la connaissance n’est pas possible sans passer par l’intermédiaire qu’est les hymnes et d’ailleurs ceux-ci ont comme auteurs des ṛṣi, des voyants.

« Reconstitution » moderne d’une cérémonie védique, au Kerala en Inde, au début du 21e siècle

« Reconstitution » moderne d’une cérémonie védique, au Kerala en Inde, au début du 21e siècle

Les hymnes n’ont pas été mis par écrit avant des siècles et il y a ainsi une confusion entre les voyants-auteurs et les récitants-brahmanes, ce qui correspond parfaitement à une situation où une population tribale vit sur le tas, espère conjurer le sort par des offrandes envers des dieux et s’appuie pour cela des chamanes « inspirés ».

On retrouve bien entendu dans ce cadre un psychédélique, dénommé « soma ».

Jusqu’à présent, il n’a pas pu être défini en quoi cela consistait, ni même s’il s’agissait d’une plante ou d’un champignon.

La dimension psychédélique elle-même a été mise en doute, mais il va de soi qu’on ne saurait en réalité avoir aucun doute à ce sujet.

Le Rig-Véda en parle comme un moyen d’être exalté et en connexion avec les dieux, ces derniers eux-mêmes en consomment, voire même en vivent par des stocks gigantesques comme Indra.

Il est ici absolument évident, du point de vue du matérialisme dialectique, qu’on est dans le cadre d’une humanité dont la conscience émerge, qui sort de la découverte pénible et inquiétante du bonheur et du malheur, de la joie et de la souffrance, autrement dit qui a dépassé l’animalité mais en paie le prix par une conscience traumatisée.

Statue népalaise du 16e siècle représentant le dieu Indra

Statue népalaise du 16e siècle représentant le dieu Indra

Dans un tel contexte, les drogues permettant un paradis artificiel ne pouvaient qu’être considérées comme un tremplin pour entrevoir le monde du bonheur permanent, celui des dieux bons, par opposition aux démons qui apportent les maladies, les souffrances, la mort.

Le rôle des chamanes est ici historiquement exemplaire et essentiel.

Ce sont eux qui sont à la pointe des expériences faites en ce domaine ; ce sont eux qui mettent les mots, forcément poétiques, sur les ressentis extrêmes connus au moyen des drogues psychédéliques.

Typique de ce genre d’état, les chamanes ne se considèrent évidemment pas comme les auteurs des hymnes : le Rig-Véda relève de la « shruti », terme signifiant audition, oreille et par là connaissance révélée.

Et ce qui est marquant ici, c’est qu’on a une véritable machine de guerre intellectuelle et poétique.

Le Rig-Véda consiste en un peu plus d’un millier de vers, pour à peu près 10 600 strophes (l’hymne le plus court a une seule strophe, la plus longue 58).

Tout cela a été formulé, sélectionné et mémorisé, transmis oralement et cela pendant des générations.

Agni, représenté au 18e siècle

Agni, représenté au 18e siècle

Cela signifie également un immense travail sur la langue et ici il faut bien comprendre qu’on n’est plus simplement dans le langage immédiat du paysan qui laboure son champ ou du chariot sur son char.

Les visions ont été prétextes à une savante élaboration, à travers la découverte de différents modes et de différents temps pour les verbes, de nuances dans les infinitifs, du rôle précis des multiples déclinaisons.

Pour les chamanes, cela n’était pas qu’une grammaire aride qui se formait, c’était au contraire la découverte d’un horizon nouveau dans l’expression, qui ne pouvait qu’être porté par les dieux.

L’humanité, passant du langage à la langue, de la quantité à la qualité, de l’expérience brute à la systématisation raffinée, ne pouvait qu’être émerveillée par la nouvelle complexité découverte.

Agni au 15e siècle, récupéré par le bouddhisme tibétain, en liaison avec la médecine

Agni au 15e siècle, récupéré par le bouddhisme tibétain, en liaison avec la médecine

Voici un hymne du Rig-Véda, en entier : il faut se mettre à la place des gens à l’époque pour qui cette langue était proche de ce qu’ils connaissent, mais passant un cap dans la complexité, dans l’agencement des mots, dans la subtilité des nuances.

C’était un choc et il ne pouvait qu’être de manière divine.

« Je glorifie par des rites sacrés le puissant Ciel et la Terre, qui accroissent le sacrifice et que l’on doit contempler avec dévotion lors des cérémonies saintes ; tous deux, chérissant leurs fidèles comme leurs propres enfants, sont vénérés par les dévots et nous accordent ainsi, avec bienveillance, des bénédictions désirables.

En vérité, j’apaise par mes invocations l’esprit du père bienveillant ainsi que le grand amour spontané de la mère (de tous les êtres).

Avec bienveillance, les parents ont assuré, grâce à leur excellente protection, l’immortalité vaste et multiforme de leur progéniture.

Ces enfants qui sont les vôtres, auteurs de bonnes œuvres et d’heureuse prestance, vous reconnaissent comme leurs grands parents, forts de l’expérience de votre bienveillance passée ; assurez une stabilité ininterrompue aux activités de votre progéniture — qu’elles soient statiques ou dynamiques — car leur existence ne dépend que de vous.

Ces sœurs prévoyantes et intelligentes (les rayons de lumière), issues d’un même sein, unies à jamais et demeurant dans une même demeure, mesurent toutes choses ; conscientes de leurs fonctions et resplendissantes, elles se déploient dans des directions sans cesse nouvelles à travers le firmament radieux.

Nous implorons aujourd’hui le soleil divin — dont nous nous sommes assuré la faveur — afin d’obtenir la richesse tant désirée.

Ô Ciel et Terre bienveillants, accordez-nous des richesses, sous forme d’habitations et de troupeaux par centaines. »

Il y a beaucoup de recherches à faire pour voir le rapport entre le fait de parler en strophes ou plus exactement en segments lors d’épisodes de troubles mentaux.

Force est en tout cas de considérer que les hymnes du Rig-Véda n’ont pas été formulés d’un coup ; il y a à l’arrière-plan des expériences psychiques racontées et une sélection des morceaux importants.

Puis, il y a l’utilisation de techniques très précises, conformes relativement à la formulation initiale, pour faciliter l’apprentissage et l’autocorrection.

La structure rigide des strophes est ainsi le fondement même du Rig-Véda et ce qui a permis la vérification que tout restait correct.

Autour de 40 % des strophes ont 4 vers de 11 syllabes (Triṣṭubh), autour de 25 % 3 vers de 8 syllabes (Gāyatrī), autour de 12 % 4 vers de 12 syllabes (Jagatī). Il existe encore quelques autres types de strophes, notamment Paṅkti (5 vers de 8 syllabes).

Manuscrit du Rig-Véda, 19e siècle

Manuscrit du Rig-Véda, 19e siècle

On se rappellera ici qu’il n’y a pas de rimes dans ces strophes ; ce qui compte, c’est le mètre (c’est-à-dire la longueur des vers) et le rythme ; cela accentue d’autant plus la considération de ce sanskrit védique comme langue divine.

Une erreur dans la récitation serait non seulement entendue techniquement, mais en plus elle ne permettrait pas à l’hymne de correspondre à la langue divine et de permettre le contact avec les dieux.

Et comme il n’y a pas de temple, l’hymne a d’autant plus d’importance : il est non seulement le temps de la récitation, mais le lieu même du rapport au sacré.

Cette confusion du temps et de l’espace correspond, bien entendu, à la situation de tribus semi-nomades espérant le meilleur au moyen de sacrifices – sacrifices qui sont en fait des offrandes.

 


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