De nombreux historiens considèrent que juste avant la période du Bouddha et de Mahāvīra, il y a eu tout un processus de la part d’hommes devenant des ascètes, consistant à mener une vie errante, dans une quête éperdue de sortie de la réincarnation.

Cela aurait été le mouvement des śhramanes (« ceux qui s’efforcent »).

Cela aurait produit toute une culture dont seraient sortis le bouddhisme et le jaïnisme, dont de nombreux symboles et concepts sont les mêmes ou du moins similaires, comme le tumulus dénommé stūpa.

Mais en abordant les choses ainsi, on rate en fait l’essentiel.

C’est qu’en réalité, l’accélération civilisationnelle n’a bien évidemment pas été en mesure d’absorber toutes les forces présentes.

Les langues officielles en Inde ; le gouvernement a comme langue officielle le hindi, mais a été obligé d’y maintenir l’anglais à ses côtés

Les langues officielles en Inde ; le gouvernement a comme langue officielle le hindi, mais a été obligé d’y maintenir l’anglais à ses côtés

Des traditions religieuses pré-hindouistes se sont maintenues ; certaines ont été intégrées, d’autres ont vécu en parallèle, parfois en indépendance.

Tout cela provoque l’implosion de l’hindouisme de l’Inde antique, alors que le bouddhisme est progressivement amené à la disparition la plus complète en raison de l’échec de l’élan bourgeois.

Au Cachemire se développe ainsi le Shivaïsme, qui fait du dieu Shiva le dieu principal de l’hindouisme.

C’est là une construction à partir du mysticisme local bien entendu, néanmoins la diffusion de cette lecture de l’hindouisme va être reprise par des pouvoirs régionaux afin d’avoir leur propre dispositif religieux.

On a ainsi la dynastie des Pallava, qui a dominé l’Inde du Sud-Est de la fin du 3e siècle au 9e siècle, qui a profondément appuyé le shivaïsme, à partir de Mahendravarman Ier qui était auparavant un jaïn.

Le territoire maximum de la dynastie Pallava (wikipédia)

Le territoire maximum de la dynastie Pallava (wikipédia)

La dynastie Chola qui la suit, jusqu’au 13e siècle, est quant à elle directement shivaïte.

Le Cachemire a également développé le tantrisme – tantra signifie règle, méthode, traité – une lecture mystico-magique de l’hindouisme, qui aura par la suite un grand succès dans sa version bouddhiste au Tibet.

Mais le tantrisme fut également puissant au Bengale et en Assam, deux autres territoires tout à fait à la marge. Le tantrisme n’a pas existé de manière isolée toutefois, il a largement influencé les autres religions, ainsi que les cultes de Shiva ou de Vishnou.

Shiva et Pārvatī, vers 1800

Shiva et Pārvatī, vers 1800

Au Bengale justement, au 15e siècle, le culte de Vishnou s’est transformé en culte de son énergie, de nature féminine, la Shakti.

Le maintien d’un culte de la déesse-mère est ici absolument flagrant, et on la même perspective en Assam et au Tripura, ainsi que dans les régions himalayennes.

Les déesses dont on parle ici sont Kali, Durga, Tripura Sundari ou Chandi.

Représentation de la déesse Mahākālī, soit la grande Kālī

Représentation de la déesse Mahākālī, soit la grande Kālī

Gaṇesha, ce dieu a tête d’éléphant si connu, n’émerge dans l’hindouisme qu’entre le 4e et le 9e siècle ; son véhicule est un rat, dont il est une fois tombé, se cassant une défense.

Il provient de la région du Maharashtra (dans le centre-ouest de l’Inde) et il est évidemment le produit du maintien de traditions qui, refaisant surface finalement, s’intègrent alors au panthéon indien.

On a compris ici que loin des centres de pouvoir, des centres religieux, l’influence des traditions locales se faisait d’autant plus sentir.

C’est d’autant plus vrai que l’unification généralisée s’enlise ou repart en arrière.

Il apparaît ici comme tout à fait évident que Vishnou, qu’on retrouve au centre de la Mahābhārata et de la Bhagavad-Gītā, ainsi que du Rāmāyaṇa, aurait dû devenir le dieu central unique de l’hindouisme, avec même un passage progressif au monothéisme.

L’échec de l’unification politique, économique, culturelle, idéologique, religieuse l’empêcha.

Représentation du 10e siècle du temple d’ Airavatesvara au Tamil Nadu, Shiva est au centre, alors que Brahma et Vishnou s’inclinent vers lui (wikipédia)

Représentation du 10e siècle du temple d’ Airavatesvara au Tamil Nadu, Shiva est au centre, alors que Brahma et Vishnou s’inclinent vers lui (wikipédia)

Il y eut pourtant des tentatives significatives, correspondant à l’accélération civilisationnelle.

On a ainsi l’empire Maurya, mis en place par Chandragupta Maurya à partir de l’extension du Magadha, le plus grand des seize Mahajanapadas.

L’empire Maurya à son apogée

L’empire Maurya à son apogée

Sa grande figure fut le célèbre Ashoka, qui se convertit au bouddhisme dans une tentative de généralisation administrative-idéologique ; sa conversion suit une bataille sanglante et on comprend la symbolique : désormais une nouvelle ère commence, c’en est fini de la période des guerres.

Il y eut ainsi sous son règne des constructions d’hôpitaux, de routes et de puits ; des édits gravés à travers tout le pays.

Cette unification par en haut, marquée par une profonde centralisation, échoua par manque de moyens ; l’empire Maurya n’aura finalement duré que de vers 321 avant notre ère à 185 avant notre ère.

Une autre tentative eut lieu avec l’Empire Gupta, né de l’élargissement relatif d’un petit territoire sous Chandragupta Ier, puis de conquêtes militaires par son fils Samudragupta.

L’Empire gupta à son apogée (wikipédia)

L’Empire gupta à son apogée (wikipédia)

L’empire formalisa la religion hindouiste, avec la construction des temples en pierre et en brique, tout en restant ouvert aux autres religions dans une tentative de conciliation générale des intérêts divers, avec un grand souci de décentralisation et l’utilisation généralisée de la vassalisation.

Cela ne tint bien évidemment pas et l’empire ne dura que de 320 à 550 de notre ère.

On arrive ici à l’épuisement absolu de l’élan civilisationnel, de l’accélération historique qu’a connue l’Inde antique.

Il n’y a, à partir de là, plus que des empires ne dépassant pas des horizons régionaux.

L’Empire des Pallava et celui des Chola avait son noyau dur au Tamil Nadu ; l’Empire Pala, du 8e au 12e siècle, eut comme base le Bengale et le Bihar ; l’Empire Gurjara-Pratihara dominait le nord et l’ouest du 8e au 10e siècle ; au centre / sud on trouve les empires Chalukya, Rashtrakuta, puis de nouveau Chalukya du 6e au 12e siècle.

La période se ferme alors avec la généralisation de la position d’Adi Shankara, qui vécut au 8e siècle, bien qu’aucun document ne parle de lui avant le 11e siècle et qu’il devint une figure légendaire au 14e siècle, sous la forme d’un héros spirituel.

On a ici un processus qui aboutit à fonctionnaliser son approche.

Représentation imagée, de 1904, d’Adi Shankara

Représentation imagée, de 1904, d’Adi Shankara

Le principe est très simple : Adi Shankara nie la réalité, pour lui tout est Brahman. Par conséquent, toutes les variétés de l’hindouisme… ne sont que des manières différentes, mais valables, d’appréhender Brahman.

On a ici la naissance de l’hindouisme, mais aussi sa défaite historique.

C’est d’ailleurs durant la même période que naissent les mots hindou et hindouisme, qui vont prendre le dessus sur des définitions pratiques comme Vaishnava (dévot de Vishnou), Shaiva (dévot de Shiva), Shakta (dévot de la déesse-énergie).

Le passage du védisme à l’hindouisme n’est pas allé jusqu’au bout, il n’a pas réussi la grande unification, même s’il a unifié des masses à vaste échelle.

Ganesha, vers 700, est de l’Inde

Ganesha, vers 700, est de l’Inde

Lorsque Adi Shankara remet en cause la réalité, il utilise des idées nouvelles mais marginales dans l’hindouisme, car l’accélération civilisationnelle avait une portée pratique, s’appuyant sur une charge matérialiste.

Avec lui, l’hindouisme devient une théologie à la fois nihiliste dans la mesure où le monde n’existe pas et relativiste puisque cinq divinités principales sont reconnues (Ganesha, Shiva, Vishnu, Devi c’est-à-dire la déesse, et Surya c’est-à-dire le soleil).

Naturellement, tout le monde n’était pas d’accord avec Adi Shankara et il y eut de nombreuses critiques envers ses conceptions.

Cependant, cela ne changeait plus rien, car elles émanaient de conceptions intellectuelles peut-être plus ou moins formellement justes, mais dans tous les cas liées à des territoires en particulier, à une approche en particulier.

Même la conception d’Adi Shankara, aussi unificatrice qu’elle pouvait l’être dans sa réaffirmation au 14e siècle, avait comme base l’empire Vijayanagara et comme acteur idéologique-religieux Vidyāraṇya.

Cet empire avait réussi à contrôler toute la partie sud de l’Inde, et à se maintenir du 14e au 17e siècle ; il tentait de trouver une voie unificatrice pour lui-même.

Cependant, il faisait déjà face aux sultanats mis en place dans le cadre de l’invasion musulmane et on doit déjà parler de néo-hindouisme au sens strict.


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