La thèse est bien connue : il existe historiquement en Inde des castes. En fait, selon le matérialisme dialectique, il est incorrect de poser le problème ainsi.
Ces castes ne sont, en effet, nullement une organisation arbitraire, de type raciale, mise en place par des envahisseurs indo-aryens qui auraient une conception organisée de leur supériorité « humaine ».
Il y a ici une incompréhension fondamentale de la nature de l’Inde dans la situation d’échec de l’accélération civilisationnelle.

Le temple Srirangam au Tamil Nadu, existant depuis le 3e siècle avant notre ère et une construction en pierre du 9e au 17e siècle
Il faut voir les choses ainsi. Initialement, les tribus indo-aryennes semi-nomades qui pénètrent dans le sous-continent indien ont un fonctionnement primitif et fonctionnel.
Il y a les guerriers qui protègent, les autres qui travaillent et certains qui font les rituels.
Il ne peut pas y avoir d’esclavage organisé comme dans une cité-État, néanmoins il y a toujours quelques personnes capturées et réduites dans une situation de servitude.
Cela forme ce qu’on appelle les quatre varṇāḥ, avec les brahmanes (les prêtres), les kshatriyas (les guerriers), les vaishyas (les commerçants, les marchands, les agriculteurs), les shudras (les serviteurs).
La catégorie des « intouchables » s’est ajoutée pour désigner les chasseurs-cueilleurs vivant à la marge des sociétés mises en place.

Temple de Rani ki vav, au Gujarat (wikipédia)
Un document connu ici consiste en les Manusmṛti (Lois de Manu), datant d’entre le 2e siècle avant notre ère et le 2e siècle de notre ère, qui en rappelle les principes.
Or, les varṇāḥ ne correspondent pas au fameux principe des « castes ».
Ces dernières sont appelées jātayas et chaque jāti a une base bien différente d’une varṇā.
Pour faire simple, on doit considérer les choses ainsi : les varṇāḥ sont le fétiche organisationnel indo-aryen de la période de pénétration du sous-continent indien ; les jātayas sont le produit décadent d’une société indienne dont l’accélération civilisationnelle s’est épuisée.
L’Inde antique, en panne d’unification, s’est retrouvée, avec une multitude de peuples, de métiers, de régions, de langues.
Les varṇāḥ relevaient d’une dimension théorique universelle, alors que les toutes différences ethniques, professionnelles, régionales, linguistiques formaient une réalité concrète particulière.
Les varṇāḥ se sont ainsi fait absorber par les sous-divisions.
Mais quelles étaient-elles ?

Temple de Hoysaleswara au Karnataka, Durga comme Mahishasuramardini écrasant un démon, 12e siècle
Regardons simplement le cours de l’histoire : au début, il y a la famille, ensuite on a le clan qui est une famille très élargie, enfin on a la tribu qui regroupe des clans.
La dimension tribale a déjà une dimension politique et économique, elle était incompatible avec le principe des varṇāḥ et le nouveau pouvoir hindouiste ; elle implique trop une contre-loyauté, une contre-centralisation.
Par contre, le clan était parfaitement adapté pour s’intégrer dans une varṇā et s’y installer et, de toute façon, c’était la dimension courante dans les villages.
On a ici la clef du système des castes ; il faut ici expliquer comment cela fonctionne.
Toute personne, relevant du système des castes au sein de l’hindouisme, fait partie d’une varṇā, et au sein de celle-ci d’une jāti.
La jāti se définit par le clan.
La personne qui fait partie de ce clan est, naturellement, soumise au clan : c’est le principe patriarcal.
C’est là l’aspect principal. La soumission sociale au niveau de la société, avec les varṇāḥ, est l’aspect secondaire.
Une personne indienne opprimée par le système des castes l’est doublement : par la hiérarchie générale des varṇāḥ, par sa soumission dans le clan qui est le premier niveau et la base même du processus.
Voilà pourquoi le système des castes se maintient, au grand étonnement des commentateurs et des historiens.

Temple khmer de Banteay Srei, 10e siècle, dédié à Shiva et Parvati
Parlons justement de la reproduction du système. Une personne, quand elle va se marier, n’a pas le droit de le faire avec quelqu’un de son clan.
Elle a, par contre, l’obligation de le faire avec quelqu’un de sa jāti.
On évite ainsi la consanguinité au niveau du clan… mais la boucle est tout de même présente et on obtient un goulot d’étranglement génétique.
On ne parvient jamais au stade supérieur, celui de la tribu, puis à celui de peuple comme assemblage de tribus.
C’est là le problème essentiel, non pas de l’hindouisme, mais de l’échec historique de celui-ci à aller jusqu’au bout, ce qui est tout à fait différent.
Ce n’est pas l’hindouisme qui amène la dévalorisation des basses castes, c’est la société elle-même dans la réalité de la répartition sociale au sein du mode de production.
Donnons un exemple actuel jāti.
Les Reddy forment une caste influente de propriétaires terriens et d’agriculteurs originaire des États du sud (Andhra Pradesh et Telangana).
On parle ici d’au moins 10 millions de personnes.
Le processus est en théorie le suivant : il y a d’abord un noyau dur de 30 hommes relevant d’un clan, qu’on va appeler les patriarches.
Chacun a des descendants en se mariant ; 200 ans plus tard, on a de 12 000 à 25 000 personnes.
Les 30 clans sont toujours la référence, par contre les noms de famille sont pris en fonction de la géographie.
Le mariage se fait forcément avec une personne d’un autre clan, parmi les autres 29 clans de la jāti.
Au bout de 400 ans, on a plusieurs centaines de milliers de descendants.
Désormais, la dimension régionale prime et la jāti se voit posséder des niveaux inférieurs, ce qui donne les Panta Reddy, les Motati Reddy, les Pakanati Reddy, etc.
Puis, au bout de 600 ans… la définition en 30 clans est toujours maintenue, mais on est passé à des millions de personnes, qui continuent de se marier au sein de la jāti.

Temple de Prambanan, Indonésie, 9e siècle
On comprend pourquoi le système des castes pose un souci bien plus complexe qu’il n’en a l’air.
Le souci n’est pas de faire progresser une personne socialement sans prendre en considération les castes.
Il existe des « intouchables » millionnaires aujourd’hui en Inde.
Cependant, les castes forment un réseau de type patriarcal, directement clanique, qui bloquent le capitalisme et sa reconnaissance seule des individus.
Il existe une entraide au sein des clans et la continuité des mariages inter-claniques perpétue ces réseaux, qui ne sont même pas féodaux, mais pré-féodaux !
Ce sont les restes non digérés de l’accélération civilisationnelle de l’Inde antique.
Tout le monde a été intégré, mais le niveau de développement n’a pas permis d’effacer les clans.

Temple Maruthamalai Marudhachalamurthy, Tamil Nadu, 12e siècle
Pour donner un exemple significatif : les villes se sont construites lentement en Europe, sur la base de paysans accumulant et devenant marchands, puis commerçants.
En Inde antique, les villes se sont formées extrêmement rapidement dans la foulée de la mise en place des nouveaux pouvoirs, les janapadas et les Mahajanapadas.
De plus, on passe normalement des clans aux tribus, des tribus à la confédération de tribus, puis au peuple.
Ici, on a des peuples construits par les associations claniques assemblées les unes sur les autres, parce que l’expansion indo-aryenne a intégré en bloc des peuples, des tribus, des clans, dans son dispositif.
Le procédé a été simple : lorsqu’on aborde un village, on a un tisserand, un potier, un barbier, un forgeron, des agriculteurs… et on reconnaît leur rôle socialement parlant, en leur ajoutant un brahmane.
Or, les métiers se faisaient déjà de père en fils : par une reconnaissance sociale, on instaure le principe féodal des corporations… mais sans le féodalisme.
Là est le paradoxe de l’accélération civilisationnelle de l’Inde antique : sa progression se fait avec un matériau qui n’est pas transformé suffisamment.
De là vient le parallèle évident avec le monde musulman où l’Islam a été une impulsion féodale par en haut, avec par conséquent le maintien de l’esclavagisme pourtant lié à un autre mode de production.
Et la sentence est la même historiquement : l’Histoire ne se fait plus que dans les centres de pouvoir, les villages vivants désormais totalement à la périphérie afin de soutenir les restes d’une accélération civilisationnelle efficace mais trop rapide pour aller jusqu’au bout.
C’est un retour de vague où les villages se font catapulter hors du développement en raison de l’établissement accéléré de villes.