Nous sommes vers 1500 ans avant notre ère, sur le territoire qui est désormais celui du Pendjab, au nord du sous-continent indien.

La diffusion des langues indo-européennes, le Pendjab est en bas à droite (wikipédia)

La diffusion des langues indo-européennes, le Pendjab est en bas à droite (wikipédia)

La population est répartie en clans, ceux-ci relèvent de tribus à la fois en alliance et en compétition.

Elles forment, ce qui est typique dans ces cas-là, une sorte de confédération, nommée ici Pañca Kṣitīyaḥ (les « cinq tribus ») avec les Puru (qui fusionnent avec la tribu des Bharatas), ainsi que les Yadu et les Turvaśa d’un côté, les Anu et les Druhyu de l’autre (et de manière secondaire).

Le mode de vie est semi-nomade, avec la culture de l’orge à laquelle vient s’associer celle du riz, mais surtout la lutte perpétuelle pour l’accès aux pâturages et à l’eau, voire aux troupeaux eux-mêmes.

Les animaux ici concernés sont les vaches, les moutons, les chèvres, mais aussi les chevaux, qui permettent de tirer des chariots disposant d’un conducteur et d’un tireur à l’arc, avec vraisemblablement des flèches utilisant le cuivre ou le bronze (qui consiste en un alliage entre le cuivre et l’étain), le fer n’ayant pas encore été découvert. Dans un tel contexte, ce qui compte, c’est la réussite.

Tout échec signifie un recul sur le plan de la vie quotidienne, en termes d’accès à la nourriture, de perpétuation de cette nourriture, sans parler de la possibilité d’une expansion.

Pour cette raison, les rites religieux sont directement assimilés à la réussite : celle de pouvoir se marier, ou encore d’avoir une descendance, de disposer de chevaux, de se procurer du bétail, de profiter d’une longue vie, d’avoir de la pluie pour les récoltes, de triompher de ses ennemis, de posséder de nombreuses vaches.

C’est pourquoi le plus ancien écrit indien, les Védas, a lui-même comme base la plus ancienne le Rig-Véda, qui consiste en les hymnes pour les sacrifices.

Les tribus et les cours d’eau mentionnés dans le Rig-Véda (wikipédia)

Les tribus et les cours d’eau mentionnés dans le Rig-Véda (wikipédia)

Sacrifier, c’est faire une demande à un dieu pour une réussite bien particulière.

On ne prie pas le dieu lui-même et il n’y a d’ailleurs ni temple, ni représentation du dieu, ni culte précis aux contours bien délimités.

On instaure un rapport avec un dieu, concernant le domaine particulier qu’il représente, au moyen du sacrifice ; le dieu est satisfait et il permet alors la réussite.

Il faut bien comprendre qu’on se situe ici dans l’aventure tribale et dans la bataille permanente pour la réussite.

Le sacrifice ne relève pas d’un effet comptable, comme par exemple lorsque les prêtres aztèques arrachent le cœur d’une victime pour offrir son énergie vitale au soleil.

On ne se situe pas dans le vitalisme, ni dans une vision du monde où il y aurait une certaine énergie répartie possiblement de manière différente selon l’action « magique ».

On est bien avant une telle vision cohérente, organisée, rationalisée de l’univers.

Manuscrit du Rig-Véda datant du 19e siècle

Manuscrit du Rig-Véda datant du 19e siècle

Le monde des Indo-aryens – car c’est d’eux qu’il s’agit – relève de l’immédiateté et de l’obtention de la réussite dans la bataille de la vie quotidienne.

C’est ce qui rend les hymnes du Rig-Véda si puissants et évocateurs ; sa source tient en une humanité qui se projette toute entière dans l’affirmation du maintien de sa vie quotidienne, de sa reproduction, voire de son agrandissement.

Le lyrisme du Rig-Véda marque les esprits ; on reconnaît un engagement sans failles, avec un sens très précis de la formule, au moyen d’une langue – le sanskrit védique – extrêmement compliquée, puisque reposant sur des déclinaisons avec 8 cas, une quinzaine d’infinitifs, cinq modes (l’indicatif, l’impératif, l’optatif, le subjonctif, l’injonctif), trois accents tonaux (et non pas tonique : il s’agit de la mélodie de la syllabe pouvant être élevée, non élevée, modulée).

Les traductions sont donc forcément incapables de retranscrire l’intensité d’une telle langue ; idéalement il faut en fait surtout entendre les hymnes en profitant d’une traduction mot à mot.

Voici l’hymne 10 du Livre 1.

« 1. Les chantres (du Soma) te célèbrent par des hymnes, ô Celui aux cent forces d’action [= Indra] ; les récitants du vers de louage te louent, toi qui es digne de louange ; les Brahmanes t’élèvent bien haut, telle une perche de bambou.

2. Indra, celui qui dispense (les bénédictions), connaît celui qui l’adore — lequel a accompli de nombreux actes de culte (avec le Soma recueilli) sur les crêtes de la montagne — et vient (par conséquent) accompagné de la troupe (des Maruts [les dieux des vents venant du nord-ouest et tempêtes, compagnons de guerre d’Indra]).

3. Indra, buveur de Soma, après avoir attelé tes coursiers vigoureux, à la longue crinière et pleins de vigueur, approche-toi pour entendre nos louanges.

4. Viens, ô Prospérité [= Indra] (à ce rite qui est le nôtre) ; réponds à nos hymnes, réponds (à nos louanges), réponds à (nos prières) ; sois propice, Indra, à notre sacrifice, et (accorde-nous une nourriture) abondante.

5. L’hymne, source de prospérité, doit être répété à Indra, celui qui repousse de nombreux ennemis, afin que le puissant qui peut [= Indra] s’adresse (avec bienveillance) à nos fils et à nos amis.

6. Nous recourons à Indra pour son amitié, pour la richesse, pour une puissance parfaite ; car lui, le puissant Indra, dispensateur de richesses, est capable (de nous protéger).

7. Indra, grâce à toi, la nourriture est partout abondante, facile à obtenir et parfaitement excellente ; toi qui brandis la foudre, ouvre les enclos des troupeaux et procure-nous d’amples richesses.

8. Le ciel et la terre ne sauraient te contenir lorsque tu détruis tes ennemis ; tu peux commander aux eaux du ciel ; envoie-nous généreusement de la pluie.

9. Ô Toi dont les oreilles entendent tout, prête une oreille prompte à mon invocation ; garde mes louanges dans ton cœur ; conserve près de toi cet hymne, comme les paroles d’un ami.

10. Nous te connaissons, toi qui répands généreusement tes bienfaits et entends notre appel au cœur des batailles ; nous invoquons ta protection aux mille vertus, toi qui dispenses l’abondance.

11. Viens vite, Indra, fils de Kuśika [= une lignée de sages] ; bois avec joie la libation ; prolonge une vie digne d’éloges ; fais de moi un Ṛṣi [= un voyant] richement doté (de biens).

12. Puissent nos louanges t’entourer en toute occasion, ô toi qui es digne de louange ; puissent-elles accroître ta puissance, ô toi qui jouis d’une longue existence ; et, t’étant agréables, puissent-elles nous procurer de la joie. »

Le Rig-Véda est une œuvre admirable en ce qu’elle reflète tout le vécu, au sens le plus strict, d’une humanité face à un mode de production précaire, où il faut espérer pouvoir parvenir à s’en sortir.

C’est une demande à la fois humble et courageuse faite à un dieu, dans le but de pouvoir surmonter une situation.

Et les situations s’accumulant historiquement, la demande s’est faite prière, hymne.

C’est à force de répétition des demandes qu’est née la prière-hymne, dans le systématique d’un mode de production où les mêmes situations se revivent inlassablement, sans modification profonde ni changement brutal.

Le dieu doit distribuer, puis il doit redistribuer, exactement comme un mode de production permet la vie humaine ainsi que la reproduction de celle-ci.


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