Le jaïnisme est, si on regarde les choses de manière matérialiste dialectique, le vrai bouddhisme, car il pose les bases d’un rapport non destructeur à la réalité ; le bouddhisme réduit totalement le sens de l’exigence, assume le pragmatisme et le sens de l’adaptation, nie le sens de la connexion personnelle au monde éternel en prétendant qu’absolument tout est impermanent.
La question animale révèle absolument ce fait et si les historiens disent couramment que le bouddhisme a poussé l’hindouisme à l’ahimsā, il est évident que c’est le jaïnisme qui en est à l’origine.

Représentation au 10e siècle, du Gujarat, du 23e « victorieux » jaïn, Pārśvanātha, qui vécut au 8e-7e siècles avant notre ère
Mais l’important n’est pas ici de hiérarchiser au sens strict ; ce qui compte, c’est de voir qu’on a une accélération civilisationnelle, et que justement pousser le principe pratique jusqu’à refuser la violence envers les animaux est tout à fait cohérent sur le plan de l’accélération civilisationnelle.
C’est la fin du meurtre et, parmi les refus de la destruction par l’alcool, les drogues, etc., cela fait partie de l’anticipation du Communisme, du rapport enfin non destructeur avec la Nature.
L’humanité est sortie de la Nature et amorce son retour en elle, en conservant les acquis de la civilisation.

Stèle dans un sanctuaire animal (wikipédia), à Tiruvallur au Tamil Nadu,en l’honneur de Thiruvalluvar, fameux auteur du Tirukkuṟaḷ (les vers sacrés) entre le 4e siècle avant notre ère et le 5e siècle
Le texte de la stèle
Poète Divin Thiruvalluvar
Quiconque refuse de manger de la chair animale, toutes les créatures vivantes lui rendront hommage, les mains jointes.
Couplet 260, Renoncement à la viande
Toutes les espèces vivantes salueront et béniront ceux qui ne consomment pas de viande et qui ne tuent aucune vie à cette fin.
Inaugurateur de la Statue Sacrée
Dr R. Thirunavukarasu, I.P.S., Directeur adjoint de la police
(Loi et Ordre), Tamil Nadu
Date : 15.01.2021 Jour de Thiruvalluvar
Si vous demandez ce qu’est la voie vertueuse, c’est celle qui ne tue aucune créature vivante.
Couplet 324, Non-violence
Le chemin de la plus haute vertu consiste à protéger le principe selon lequel aucune vie ne doit être tuée.
Le véganisme est un mode de vie conforme au code moral du Kural « Ne fais pas de mal » (Inna Seyyamai), dans lequel la société humaine, autant qu’elle le peut, s’abstient de consommer et de porter tout produit provenant de toute créature vivante capable de ressentir la douleur, n’interfère pas avec leur vie et ne les utilise pas pour ses besoins.
On aurait pourtant tort de croire que l’Inde antique a mis unilatéralement cela en avant.
C’est d’ailleurs aussi la raison pour laquelle on peut comprendre qu’on a ici une expression du besoin de Communisme, une formidable anticipation historique provoquée par une accélération civilisationnelle.
Si l’élan avait été unilatéral, il serait forcé ; la nature inégale de l’élan positif dans le rapport aux animaux reflète sa nature authentique, sa signification en tant qu’anticipation.
C’est que le concept d’ahimsā relève d’un processus non systématique, l’époque ne permettant pas autre chose.
L’hindouisme, le bouddhisme, ainsi que le jaïnisme apportent au monde, historiquement, la préfiguration du principe de non-violence et de refus du sang coulé…
Tout en affirmant que cette validation universelle ne l’est pas. Le jaïnisme n’a ainsi jamais cherché à convertir.
Le bouddhisme, lui, s’est volontairement propagé, mais considère que ses valeurs sont idéales et que tout le monde ne peut pas être à la hauteur, voire personne.

Le mont Kailash, lieu de la « libération » du premier « victorieux » jain, Rishabhanatha, au bout de 592.704 × 1018 années
L’hindouisme limite lui l’ahimsā aux brahmanes, avec pareil un sens élitiste de la « clarté mentale » permise par cette manière de vivre.
Le plus simple est de voir ce que dit la tradition de l’hindouisme au sujet des aliments. Il est naturellement tout à fait faux de réduire la question animale à celle de l’alimentation, néanmoins c’est ici justement révélateur.
On trouve une division des aliments suivant les trois « gunas » : sattva, rajas, tamas, consistant respectivement en la vérité et la connaissance, l’activité et le désir, l’inertie et la destruction.
Par sattva, on entend donc l’harmonie, la paix intérieure, la sagesse et la compassion ; les aliments qui vont avec sont les fruits frais et les légumes de saison, les céréales complètes (riz basmati, avoine, etc.), les légumineuses douces, les amandes et les graines, ainsi que le lait frais, le ghee (beurre clarifié) et les herbes aromatiques douces.
Par rajas, on parle concrètement de la passion, de l’agitation ; les aliments concernés sont les épices fortes, les stimulants (comme le thé), l’oignon et l’ail, ce qu’on mange rapidement.
Par tamas, il faut comprendre la lourdeur, l’obscurité ; on retrouve ici la viande, l’alcool, les aliments gras.
On l’aura compris, seuls les brahmanes sont concernés par le concept de sattva ; les guerriers, les marchands, les shudras peuvent faire de même, mais ils n’en ont pas l’obligation idéologique et aucune condamnation n’existe s’ils ont une pratique non conforme à l’ahimsā.
Qui plus est, suivre cette approche revient à renforcer l’hégémonie idéologique des brahmanes.

Autour de 20 000 rats vivent dans le temple de Karni Mata au Rajasthan
Il faut également voir ce qui a permis, dans le mode de production, cette reconnaissance du caractère barbare du meurtre d’un animal. Les Indo-aryens semi-nomades mangeaient de la viande, mais accordaient une importance fondamentale aux animaux formant le « bétail ».
Or, quand ils se sont installés, il a fallu opérer conformément à l’environnement.
Ainsi, dans les sols argileux lourds des deltas et des vallées fluviales indiennes, le labourage exigeait une force de traction considérable que seuls les grands ruminants pouvaient fournir : impossible de se passer des buffles (qui par contre ont besoin d’eau et de boue pour réguler leur température corporelle), ou des zébus – les vaches dans leur variante indienne – moins forts mais plus polyvalents.
On trouve ainsi les zébus dans les régions semi-arides et les zones de savane ou de forêts claires, qu’on trouve dans une grande partie de l’Inde.
Et ils sont incontournables au niveau de l’alimentation dans l’Inde antique : en plus du labour, les vaches zébus fournissent du lait (partagé avec les veaux), du yaourt, du beurre frais et du beurre clarifié (le fameux ghee).
Il faut ajouter à cela les bouses des zébus comme fertilisants, avec une élaboration très savante, ainsi que comme combustibles.

Affiche indienne de 1897 en faveur de la vache, à l’intérieur de la vache se trouvent représentées 84 divinités
On comprend ici pourquoi la vache est devenue sacrée : elle était au cœur du mode de production, de reproduction de la vie quotidienne, et ce à une très vaste échelle, avec une vaste population qui n’aurait jamais pu subsister si les ressources agricoles étaient gâchées pour produire une viande qui aurait été insuffisante en quantité.
La vache était d’autant plus le symbole de la civilisation qu’elle était présente dans les zones agricoles – par opposition aux forêts denses, où étaient historiquement présents les chasseurs-cueilleurs.
Le dieu Shiva utilise ainsi comme moyen de transport un zébu, du nom de Nandī, représenté en posture de dévot et qui veille également à l’ordre cosmique et à la protection des lieux saints.