Adi Shankara est aujourd’hui une figure majeure de l’idéologie de l’État indien ; il est mis en avant, par en haut, comme figure intellectuelle, culturelle et religieuse.

Le gouvernement indien a notamment construit une immense statue monumentale de lui (la Statue of Oneness), d’une taille de 108 pieds (soit quasiment 33 mètres), à Omkareshwar, dans l’État du Madhya Pradesh, accompagnée d’un grand complexe culturel et philosophique.

Pourtant, les partisans d’Adi Shankara dans l’hindouisme ne sont qu’une minorité tout à fait infime, à la marge.

C’est ici qu’on comprend le problème fondamental et pourquoi, à partir de la mise en avant d’Adi Shankara au 14e siècle, l’hindouisme apparaît comme unitaire, mais en même temps totalement désorienté et en réalité profondément fragmenté.

Le problème ne vient pas d’Adhi Shankara ; sa mise en avant n’est elle-même qu’un symptôme.

La vérité est que l’accélération civilisationnelle a été trop rapide pour être complète ; elle a rapproché formidablement les masses sur un vaste territoire, elle a apporté des choses exceptionnelles comme le rapport non-destructeur aux animaux, mais n’a pas réussi à procéder à une unification généralisée.

Pour cette raison, l’hindouisme actuel est davantage un néo-hindouisme, c’est une réactivation de l’hindouisme qui a existé jusqu’au 14e siècle sans parvenir à s’unifier.

Au sens strict, on entend par néo-hindouisme des bricolages revivalistes ou modernistes, comme la Brahmo Samaj fondée en 1828 par Raja Ram Mohan Roy (1772–1833), l’Arya Samaj fondée en 1875 par Dayānanda Sarasvatī, ou encore des tentatives de réactualisation éthique et spirituelle comme celle de Swami Vivekananda dans la seconde moitié du 19e siècle ou celle de Mohandas Karamchand Gandhi dans la première partie du 20e siècle.

Néanmoins, l’immense succès du Bharatiya Janata Party (Parti indien du peuple) correspond à l’Hindutva, c’est-à-dire une sorte de super-nationalisme indien dont les fondements sont l’hindouisme exigeant l’hégémonie sur tout ce qu’a produit l’Inde, et rejetant catégoriquement ce qui n’en vient pas.

Il y aurait ainsi des sciences indiennes, une politique indienne, une économie indienne.

Le penseur à l’origine de ce concept façonné au début du 20e siècle, Vinayak Damodar Savarkar, se revendiquait lui-même athée, ce qui ne doit pas étonner, car on est ici dans un fondamentalisme du même type que celui qui se développe dans les pays musulmans au même moment.

On est dans la petite-bourgeoisie inventant une utopie dans le passé qu’il suffirait de « réactiver » ; le FLN algérien ne disait pas autre chose dans les années 1950.

L’assassin de Gandhi se situait ainsi directement dans la perspective de l’Hindutva et on devine qu’il y a une obsession : « revenir » à avant le Raj britannique, à avant l’Empire moghol.

Car ce sont l’invasion musulmane et le colonialisme britannique qui ont réussi, en définitive, à réellement unifier administrativement le pays, au moins relativement.

Cette réalité historique est impossible à accepter pour un hindouisme qui n’est pas parvenu à structurer sa propre unification.

Camion au Tamil Nadu ; on lit en haut « Thiru Annamalaiyar » soit « Seigneur de la montagne sacrée d’Annamalai » où l’on trouve un temple shivaïte, « Sri Anandayi Amman Thunnai » soit « Avec la protection de la déesse Anandayi Amman », « Sri Venkateswara » qui est une forme de Vishnou

Camion au Tamil Nadu ; on lit en haut « Thiru Annamalaiyar » soit « Seigneur de la montagne sacrée d’Annamalai » où l’on trouve un temple shivaïte, « Sri Anandayi Amman Thunnai » soit « Avec la protection de la déesse Anandayi Amman », « Sri Venkateswara » qui est une forme de Vishnou

Il faut donc comprendre que l’hindouisme s’est transformé en néo-hindouisme à portée directement politique ; les élites hindoues y voient le moyen d’unifier le pays au-delà de ses cultes différents, de ses centaines de langues et de peuples, notamment en calomniant les musulmans du pays.

Cela ne veut nullement dire, bien entendu, que les larges masses hindouistes se reconnaissent dans l’Hindutva.

Cependant, malheureusement, le caractère non « fini » de l’hindouisme les pousse mécaniquement en ce sens.

Le seul moyen de contrer cela est de réactiver l’accélération civilisationnelle.


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