Ce qui est marquant dans le Rāmāyaṇa, c’est qu’avant cette œuvre, Rāmā était inconnu : on ne le trouve ni dans les Védas, ni dans les Brāhmaṇas, ni dans les Āraṇyakas, ni dans les Upanishads.

Les historiens sont d’ailleurs certains que le début et la fin – l’incarnation de Vishnou en Rāmā et la mort de Rāmā redevenant Vishnou – sont des ajouts réalisés par la suite.

Rāmā apparaît donc comme une figure qui n’est pas indo-aryenne et a été intégrée dans l’hindouisme.

On a la même chose dans le Mahābhārata avec une figure qui est même appelée Kṛṣṇa, ce qui veut dire « sombre », « bleu-noir » en sanskrit.

Là encore, c’est une incarnation de Vishnou, dans une interprétation ajoutée plusieurs siècles après que l’œuvre soit apparue.

L’œuvre a ainsi, comme le Rāmāyaṇa, été modifiée jusqu’au 3e siècle de notre ère ; elle est par contre un peu plus âgée – elle date du 9e siècle avant notre ère – et elle est bien plus longue, avec 100 000 vers (soit quatre fois le Rāmāyaṇa, trois fois la Bible).

Manuscrit du 17e siècle : Vyasa, censé être l’auteur du Mahābhārata, le conte à Ganesha

Manuscrit du 17e siècle : Vyasa, censé être l’auteur du Mahābhārata, le conte à Ganesha

Il est vrai qu’ont été ajoutés à l’histoire originelle des traités de politique, de droit et de morale, des textes philosophiques, des histoires secondaires, etc.

Traditionnellement, on considère que le Mahābhārata s’appuie sur une guerre locale inter-clans survenue autour du 9e siècle avant notre ère, dans la région de Kurula (soit aujourd’hui la région de Delhi/Haryana).

Dans l’œuvre, tout prend bien sûr des proportions démesurées : il y aurait eu cinq millions de combattants, ce qui est absurde.

On a au départ de l’histoire une famille royale, avec les Pāṇḍavas (cinq frères vertueux) et les Kauravas (cent frères dirigés par le jaloux Duryodhana).

Dépossédés de leur royaume lors d’un jeu de dés truqué, les Pāṇḍavas et leur épouse commune, Draupadī, sont condamnés à treize ans d’exil.

À leur retour, face au refus de Duryodhana, chef des Kauravas, de leur rendre leurs terres, la guerre devient inévitable.

La bataille gigantesque sur le champ de Kurukṣetra dure 18 jours et se solde par un massacre quasi total des deux camps.

Splendide guerrier du Mahābhārata, sur le champ de Kurukṣetra, à Angkor Wat (wikipédia)

Splendide guerrier du Mahābhārata, sur le champ de Kurukṣetra, à Angkor Wat (wikipédia)

L’épisode le plus connu, qui joue un rôle-clef dans l’hindouisme, est cependant la partie appelée Bhagavad-Gītā, le chant du bienheureux. Kṛṣṇa avait proposé ses conseils ou sa propre armée ; naturellement, Arjuna, principal commandant des Pāṇḍavas, choisit les conseils, tandis que Duryodhana récupère donc les armées de Kṛṣṇa.

L’œuvre est au sens strict un dialogue entre Kṛṣṇa et Arjuna, où le premier enseigne, pour l’aspect fondamental, qu’on ne peut pas échapper à l’action dans ce monde, mais qu’il faut agir selon son devoir sans être attaché aux fruits ou aux résultats de ses actes.

Tour cela est fort intéressant et, de manière erronée, les historiens indiens progressistes ont considéré qu’il fallait voir cela sous un angle religieux, que même si la Bhagavad-Gītā pouvait présenter des choses intéressantes, ce serait en substance une œuvre réactionnaire.

Ce serait une production purement idéologique à visée anesthésiante ; le sens profond de l’œuvre serait de valider la vassalité dans le cadre d’une féodalité se mettant en place.

Il va de soi que c’est absurde ; bien au contraire, de par l’élan historique de l’hindouisme comme saut qualitatif, la présence d’une œuvre philosophico-religieuse au cœur du Mahābhārata, même en tant qu’ajout tardif, a une signification positive.

Quelle est-elle ?

Et tout d’abord, pourquoi a-t-elle sa place dans le Mahābhārata ?

Kṛṣṇa et Arjuna, représentation du 19e siècle

Kṛṣṇa et Arjuna, représentation du 19e siècle

C’est que la Bhagavad-Gītā intervient alors qu’Arjuna est en larmes, brisé, abattu à l’idée d’aller combattre des gens de sa propre famille, des gens de qualité.

C’est qu’on n’est pas ici à une époque où des royaumes se sont fondés, loin des autres, pour finalement se confronter.

La situation est celle de clans, de tribus ayant pris le contrôle de territoires et entrant en compétition violente ; les liens du sang entre les élites, à une telle époque, sont extrêmement importants.

Arjuna est conscient du caractère délétère d’une telle situation et, dans les faits, il perçoit qu’un conflit violent serait propice à un effondrement de toutes les valeurs possibles.

Cette inquiétude est tout à fait conforme à l’esprit des guerriers issus des tribus et qui ont été façonnés comme bras armé d’une organisation sociale qui est le noyau dur vers lequel tout doit revenir : le mode de vie tribal implique que la vie de la tribu prime sur le reste.

De facto, une guerre totale inter-tribale ne peut qu’aboutir à une catastrophe.

Kṛṣṇa dit qu’Arjuna a tort, car l’essentiel n’est pas d’éviter l’ampleur de ses actions ; ce qui compte, c’est le rapport qu’on a sa propre action.

Autrement dit, l’action compte moins que l’état d’esprit avec lequel on l’aborde. Cette conception est bien sûr le prolongement de l’idée d’implication qu’on trouve dans les sacrifices du Rig-Véda.

Cependant, avec la conquête du sous-continent indien et l’intégration de nombreux autres peuples, il y a l’acquisition du dieu-univers.

Celui-ci est passif, mais constitue l’énergie du monde ; au sens strict, c’est lui qui est l’univers et tout le reste n’est qu’un mode d’existence de cet univers.

C’est là où intervient Kṛṣṇa, ce dieu d’origine non indo-aryenne, qui va être considéré comme un avatar de Vishnou.

Car ce que dit Kṛṣṇa à Arjuna, c’est qu’il faut avoir une mentalité stable, étant donné que l’univers est ce qu’il est.

Les êtres vivants passent, mais l’âme du monde reste, et cette âme du monde se confond avec l’univers lui-même.

Quatre manuscrits de la Bhagavad-Gītā, 19e siècle

Quatre manuscrits de la Bhagavad-Gītā, 19e siècle

Dans le cas concret d’Arjuna, Kṛṣṇa lui dit que le monde est ce qu’il est, qu’il serait prétentieux de voir un sens à sa propre existence dans un tel ensemble ; autrement dit, le particulier s’efface devant l’universel.

Il faut donc savoir être à la hauteur des exigences relatives à sa propre position historique. Arjuna doit, par conséquent, faire ce qu’il a à faire.

« En considérant aussi ton propre devoir (svadharma), tu ne dois pas hésiter ; car pour un guerrier (kṣatriya), il n’existe pas de plus grand bien qu’un combat juste et conforme au devoir.

Heureux sont les guerriers, ô fils de Pṛthā, qui obtiennent un tel combat venu à eux d’eux-mêmes, comme une porte du ciel grand ouverte. »


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