On trouve à la même époque que Siddhartha Gautama, qui sera connu comme le Bouddha, une figure nommée Mahāvīra.
Lui aussi venait d’une famille Khsatriya, le Bouddha étant un fils d’un chef de clan des Shakyas et Mahāvīra venant de la noblesse de la « république » des Licchavis.
Leur activité religieuse se situe également dans la même partie de l’Inde antique, la région de la plaine du Gange (soit dans les actuels Bihar et Uttar Pradesh).
Sur le plan social, on retrouve les mêmes protagonistes : les commerçants et les marchands.
Pareillement que pour les monastères bouddhistes, les temples jaïns servaient de lieu de dépôt et de crédit.
En pratique, les communautés bouddhistes et jaïnes coexistaient au même endroit, en ayant une dynamique similaire.
Comment expliquer cet étrange phénomène ?

Temple jain à Ranakpur, 15e siècle
Pour les historiens, le Bouddha aurait développé sa propre religion de son côté, après avoir connu l’ascétisme jaïn, mais sans avoir été convaincu.
Au fond, il s’agirait de deux mouvements parallèles, simplement produits indépendamment par des ascètes et des penseurs itinérants en quête de vérité mystique, et trouvant ensuite un écho dans les villes.
Une telle lecture est naturellement invraisemblable tellement il y a de points communs… et de différences.
La preuve absolue étant ici que Mahāvīra n’est pas le fondateur du jaïnisme, seulement sa dernière grande figure : la religion jaïn avait 200-300 ans d’âge au moment de l’activité du Bouddha.
Que s’est-il passé ?
Il faut d’abord voir quels sont les grands principes du jaïnisme, ou plus exactement le grand principe, qui est bien connu de tous les gens prenant le parti des animaux.
Le jaïnisme exige le refus de faire mal à un être vivant, mais pas seulement : il faut aller dans le sens de l’amitié dans son rapport à tous les êtres vivants.
Les jaïns ont accordé une grande insistance sur la dimension pratique et chez eux, la pratique prime sur le « mental », contrairement au bouddhisme.
Ainsi, faire du mal à un animal, même sans faire exprès, est condamnable dans le jaïnisme, mais pas dans le bouddhisme.
Il y a une prévoyance dans le jaïnisme qu’il n’y a pas dans le bouddhisme et les jaïns se tournent ouvertement vers les animaux, il existe ainsi un Charity Birds Hospital très connu depuis 1956 dans la vieille ville de Delhi.

Temple d’Adinath (« premier seigneur », c’est-à-dire Rishabhanatha, le premier Tîrthankara), le sanctuaire principal du complexe jaïn de Ranakpur au Rajasthan, 15e siècle
La tradition jaïn implique également, et ce y compris pour les laïcs, d’exclure la consommation d’œufs, de miel, ainsi que d’acheter et de porter du cuir.
Le régime est ainsi lacto-végétarien, mais il faut encore préciser qu’est évité tout ce qui pousse sous la terre (comme les pommes de terre, les oignons, l’ail, les carottes, les radis, les navets ou le gingembre), en raison de la destruction par arrachage de racine ainsi des risques pour les formes de vie minuscule.
Un ascète jaïn ira jusqu’à balayer légèrement devant lui pour éviter de tuer un petit être vivant et, pour éviter tout risque, un marchand ou commerçant jaïn ne sera pas actif ni dans le commerce de l’eau, ni dans celui du bois, ni même dans l’agriculture.
Le jaïnisme interdit également le mensonge et la tromperie, ce qui implique de faire des affaires honnêtes seulement.
Tout cela pour dire que le jaïnisme exige la cohérence absolue et souligne le primat de la pratique.
La vision du monde est panthéiste : il n’y a pas de Dieu créateur ou souverain ; l’univers éternel a ses propres lois.
Les explications relatives à celles-ci sont celles de la réincarnation, mais avec des emprunts multiples à différents peuples, dans un grand bricolage extrêmement compliqué où il y a des cieux et un enfer, des divinités qui ont accumulé un bon karma pour en arriver là, 24 Tirthankaras (« ceux qui créent un gué ») ou Jinas (les « vainqueurs ») qui ont réussi à quitter les cycles des réincarnations et sont des maîtres spirituels, un temps conçu comme une roue infinie (kalamandala) divisée en périodes de progrès (Avasarpini) et de déclin (Utsarpini), chacune subdivisée en ères aux durées et caractéristiques mesurées avec précision.

Les 24 Tirthankaras (« ceux qui créent un gué »), représentés en 1850
Le jaïnisme est extrêmement compliqué, en fin de compte, et on peut voir que le bouddhisme apparaît comme un réformateur du jaïnisme.
Ce dernier prône un ascétisme rigoureux : lui propose la « voie du milieu ».
Le principe de non-violence est absolu chez les jaïns : le Bouddha le réduit à un idéal et affirme que les circonstances décident avant tout.
La discipline monastique est stricte au possible chez les Jaïns : le Bouddha pose des exigences avec modération.
Enfin, le jaïnisme pose une responsabilité personnelle extrêmement grande, en posant la continuité d’une âme éternelle dans les cycles de la réincarnation.
Le Bouddha se débarrasse de cela, en expliquant qu’il n’y a pas de soi permanent, que la réincarnation n’implique donc pas la continuité de la personnalité.
Cela permet de supprimer l’exigence personnelle – qui est somme toute la même dans le jaïnisme que dans le protestantisme – afin de proposer une politique des petits pas pour les laïcs.

Temple jain à Ranakpur, 15e siècle
La tradition mentionne notamment trois débats du Bouddha avec des Jaïns, qui naturellement sont convaincus et abandonnent leur religion.
On a ainsi Upāli, un chef de clan directement disciple de Mahāvīra ; le Bouddha prend dans son cas l’hypothèse d’un ascète en train de méditer si fort qu’il provoque une pluie torrentielle qui tue une immense quantité de petits êtres vivants et d’insectes.
Il n’avait pas l’intention de le faire, donc il est innocent et l’accent sur la pratique du jaïnisme serait faux.
On a également le général Sīha, qui dirige la protection d’une ville.
Le Bouddha propose le pragmatisme : même si ce n’est pas idéal, il peut exercer son métier, à condition de ne pas avoir d’intentions cruelles.
On a l’ascète Dīgha Nakha (« ongles longs »), à qui le Bouddha explique qu’il est incohérent de tout rejeter, car c’est s’attacher au fait de tout rejeter : il ferait de considérer que tout est impermanent.
Il est évident que le bouddhisme est une correction fondamentale du jaïnisme ; ce dernier représente la démarche la plus cohérente, la plus naturelle sur le terrain de l’Inde antique.
Le bouddhisme est une tentative de modification générale du jaïnisme dans le sens d’une expansion facilitée parmi les masses.
Le jaïnisme, avec ses exigences de préservation de l’intégrité de la conduite personnelle, était un système moral complet, ce que le bouddhisme n’a jamais justement proposé, contrairement aux apparences.