La Bhagavad-Gītā est un saut qualitatif.
Qui y a intérêt ?
Les masses qui voient le mode de production se moderniser, alors qu’une telle modernisation implique un pouvoir central qui se renforce et qui abîme, altère, efface des forces locales.
Kṛṣṇa qui débarque littéralement pour dire poussez-vous tous de là, adorez-moi tous sans exception et tout ira bien, le reste est secondaire…
Cela ne peut que correspondre à tout un arrière-plan historique unificateur.
La loi s’instaure et parvient à se maintenir, à être en vigueur ; c’est de moins en moins la règle de l’arbitraire.

De l’eau est versée sur les mains d’Arjuna, pour confirmer qu’il choisit Kṛṣṇa auprès de lui, plutôt que ses armées, début du 16e siècle
Plus directement, en affaiblissant l’importance des Védas, la Bhagavad-Gītā disqualifie les brahmanes qui se sont imposés comme les vecteurs fondamentaux du pouvoir au moment de la conquête de l’Inde par les Indo-aryens.
L’étape où il fallait un noyau dur bien condensé pour maintenir l’expansion est terminée, et cela définitivement.
En ce sens, la Bhagavad-Gītā accompagne la mise en place des Mahājanapadas, les 16 grandes janapadas qui sont nées de la fusion des unes avec les autres.
Elle pave même la voie à la voie impériale : il est évident que la mise en avant si importante de Kṛṣṇa obéit à une logique unificatrice, de dépassement de l’étape précédente.
Cependant, cette unification repose sur une dynamique religieuse et politique : religieuse, car on est dans l’hindouisme, politique étant donné qu’il s’agit d’une révolution contre les mentalités tribales, pour imposer un cadre plus large, plus centralisé.
La Bhagavad-Gītā est un manuel de citoyenneté dans une démarche qui tend au féodalisme, à la cristallisation d’une société organisée, structurée à grande échelle, où le pouvoir central peut donner des ordres, dans la mesure où il ne s’adresse plus à des gens qui ne comprennent rien en raison de leurs mentalités tribales ou qui ont des allégeances claniques paralysant le tout.
Or, le processus d’unification a une autre dimension, de nature économique.
Les marchands et les commerçants ont émergé comme classe, en prenant toujours plus d’importance dans le cadre des centres urbains et des routes commerciales.
Et avant même que n’émerge la Bhagavad-Gītā, ils ont développé un système qui leur est propre : le bouddhisme.

Le temple bouddhiste Mahabodi en Inde, du 6e siècle mais des éléments datent du 3e siècle avant notre ère
Voici la clef. Lorsqu’on pense au Bouddha, on pense à un non-violent qui porte un message universel de compassion.
La vie est souffrance, elle est portée par le désir, il faut donc cesser de désirer, chasser de son esprit toute volonté de provoquer la souffrance.
C’est effectivement le message du Bouddha – sauf qu’il n’est pas universel.
Qu’est-ce que cela veut dire ?
Subjectivement, le Bouddha était effectivement ainsi ; il ne s’agit pas de remettre en cause sa ferveur et son sens de la compassion.
Cependant, objectivement, le Bouddha avait une lecture accompagnatrice de la compassion.
Il ne propose nullement une lecture universelle, une démarche morale valable pour tout le monde.
Ce que dit le Bouddha, c’est que pour une infime minorité une sortie du monde, pour atteindre le nirvāṇa, est possible en suivant ses règles.
Pour les autres, c’est-à-dire tout le monde, la réincarnation est inévitable.

Complexe d’Elora, initialement bouddhiste, taillé dans la roche, avec des grottes, 7e – 11e siècles
Les règles du bouddhisme sont un idéal qui ne peut pas être atteint par les masses et d’ailleurs le bouddhisme ne condamne pas ceux qui mangent des animaux, même s’il désapprouve.
Quelle différence alors avec l’hindouisme, puisque pareillement les actes passés déterminent alors si on vit mieux ou pas dans la prochaine vie ?
Elle est très simple et essentielle : dans le bouddhisme, il n’y a pas de différenciation entre prêtres (brahmanes), guerriers (kshatriyas), marchands, commerçants, artisans, agriculteurs (vaishyas), serviteurs (shudras).
Il n’y a donc pas de hiérarchie établie pour la réincarnation. Ce n’est pas tout : dans sa vie, on peut également progresser socialement selon le Bouddha.
On a là quelque chose de fondamental : alors que dans l’hindouisme, on a un modèle médiéval, avec une certaine portée semi-esclavagiste prononcée, dans le bouddhisme le statut social n’est pas du tout figé.
Et cela correspond à l’idéologie des marchands et des commerçants.
C’est la bourgeoisie qui parle ici, disant la même chose que les protestants américains qui s’imaginent réussir dans les affaires en raison d’une certaine prédestination, d’un certain accord avec Dieu.

Ruines de l’université de Nālandā dans le nord-est de l’Inde ; elle avait accueilli jusqu’à 10 000 moines ; son histoire commence au 3e siècle avant notre ère, avant sa destruction en 1200 lors de l’invasion musulmane
L’un des textes les plus connus du bouddhisme est ainsi le Sigalovada Sutta, le discours (du Bouddha) à Sigala, le fils d’un vaishya aisé.
Il a été mis par écrit des siècles après le décès de Siddhārtha Gautama, connu comme le Bouddha, 600 ou 500 ans avant notre ère.
C’est un élément-clef du dispositif, car il s’adresse aux laïcs ; il expose la nature de la société humaine telle que le bouddhisme la conçoit, au-delà des considérations religieuses et du rôle des religieux.
Autrement dit, il présente le véritable programme social du bouddhisme. Ici, tout repose sur six directions.
On a le Nord, où sont expliqués les droits et devoirs des parents dans leur rapport aux enfants (et inversement).
On a le Sud avec les maîtres et les élèves ; on a l’Ouest avec les époux.
On a l’Est pour les amis. Ce sont des conseils très simples : on partage avec son ami, l’ami ne nous abandonne pas dans le malheur, etc.
On est, à chaque fois, dans une logique d’échange contractuel : je fais ci, tu fais ça. C’est tout à fait bourgeois.

Une figure bouddhiste, Bihar en Inde, début du 8e siècle
Ce n’est cependant pas tout. Il y a, en effet, la règle des quatre parts du Bouddha. Une fois une richesse, le revenu doit être divisé en quatre parties égales.
Tout se révèle alors, puisqu’une partie seulement va aux dépenses quotidiennes et au plaisir.
Une autre partie va être conservée, économisée pour faire face aux imprévus – il ne manque plus que la banque, qui n’existe pas alors mais dont l’émergence découlerait de fait d’une telle accumulation.
Et effectivement les monastères bouddhistes se créant au fur et à mesure vont servir de banque, prêtant du capital à intérêt !
Enfin, les deux dernières parties qui restent… doivent être réinvesties dans les affaires.
On est ici directement dans le capitalisme, dans un appel forcené à l’accumulation de capital, à l’investissement.
Pourquoi cela ?
Pour une raison simple : les commerçants et les marchands sont apparus de manière extrêmement rapide avec la mise en place des grandes villes lors de la conquête de l’Inde.
Au fur et à mesure que se mettaient en place les Janapadas et les Mahājanapadas, le pouvoir centralisateur formait des villes toujours plus massives, fournissant un espace pour les activités commerciales et marchandes.
Tout cela se déroulait toutefois à l’ombre des guerriers, mais aussi des prêtres.
Le bouddhisme prône donc une vague massive d’accumulation, afin d’ancrer le capitalisme et d’ainsi ne plus pouvoir être évincé par le pouvoir, tellement les activités commerciales et marchandes seraient incontournables.
Quant aux brahmanes, ils sont liés à une période précédente, étrangère à la bourgeoisie, et ils sont donc rejetés.
Le Bouddha lui-même a pratiqué l’ascétisme et a conclu que cela ne servait à rien.
Son message ne prend pas le principe des castes en compte et le revendique ; les Védas sont explicitement rejetés.
Les prêtres ne sont plus du tout des privilégiés vivant au sein des communautés de manière mariée comme les brahmanes omniprésents, mais des célibataires vivant à l’écart dans des monastères et faisant l’aumône.
Il faut bien ici parler de bourgeoisie – mais en quoi consiste-t-elle ?

Bouddha et des adorants, Cachemire, début du 8e siècle
On a déjà le capital commercial avec les commerçants, on a le capital marchand avec les marchands.
On a le capital financier qui se met en place avec les monastères.
Ces derniers servaient également de capital foncier, car on leur léguait des terres, qu’ils louaient ensuite.
On a, à côté de cette bourgeoisie naissante ou émergente, même des corporations, puisque les artisans sont organisés en guildes bien encadrées et centralisées, qui profitent des prêts de monastères.
L’argent est bien sûr généralisé et parfaitement maîtrisé et surveillé, avec le paṇa (unité standard), l’ardhapaṇa (demi), le māṣaka et la kākiṇī (petites pièces en cuivre).
On a clairement tout le dispositif pour une avancée bourgeoise historique.
Pourquoi, dans ce contexte, le Bouddha était-il alors non-violent, notamment relativement à la question animale ?
Tout simplement parce que la bourgeoisie est une classe révolutionnaire alors.
Elle porte des valeurs positives, civilisationnelles, et effectivement le rapport positif aux animaux en fait partie.
La progression de l’hindouisme dans le sous-continent indien a provoqué l’effondrement du mode de vie des chasseurs-cueilleurs, mettant fin au clanisme, aux meurtres rituels, au cannibalisme.
Et dans cet élan civilisationnel, le principe du refus de la violence en général, et non plus seulement en particulier, l’a emporté. Naturellement, il fallait ici qu’il y ait différentes communautés humaines qui étaient dans une démarche panthéiste pour que le processus prenne un sens idéologique profond.

Bouddha, Cachemire, début du 7e siècle
On parle ici d’un territoire immense, pour une période de l’Histoire dont beaucoup de choses restent inconnues encore.
Néanmoins, il est évident que le refus du meurtre en général correspond ici à l’affirmation de la civilisation et que le processus unificateur de l’hindouisme s’est déroulé tellement rapidement qu’il a provoqué une accélération civilisationnelle hors du commun.
On se rappellera d’ailleurs que le début du protestantisme, avec le hussitisme en Bohême, avait été accompagné de multiples mouvements sociaux-révolutionnaires, dont le principal fut le taborisme. Il est évident que l’émergence du bouddhisme a provoqué, chez les travailleurs des villes mais également dans certaines campagnes, des mouvements « millénaristes ».
Le refus de la violence envers les animaux correspond ici à une anticipation du Communisme, au besoin de communisme des larges masses.
Cela participe d’ailleurs aux interdits du bouddhisme concernant le commerce des armes, celui des êtres humains, celui des poisons, celui des boissons enivrantes.
Il n’y a pas de place pour l’esclavage, le meurtre, la prostitution, la viande, l’alcool, les drogues.
L’affirmation de la civilisation est ici absolument claire.