De manière marquante, l’accélération civilisationnelle indienne a tout à fait ressenti les problèmes internes, sources de décélération.
Cela a donné naissance, au fur et à mesure à partir de 400 avant notre ère avec une montée en puissance jusqu’à l’an 1000, au concept de Kali Yuga, l’ère de Kali, la déesse de la destruction.
Commencée à la mort théorique de Krishna en 3102 avant notre ère, cette période de crise doit durer 432 000 années, ayant été précédée du Dvapara Yuga, l’âge de bronze ou de la division, d’une durée traditionnelle de 864 000 ans.
Celui-ci a été précédé par le Treta Yuga, c’est-à-dire l’âge d’argent ou du rituel, d’une durée traditionnelle de 1 296 000 ans, avec auparavant bien entendu le Satya Yuga (ou Krita Yuga), l’âge d’or ou de la vérité, d’une durée traditionnelle de 1 728 000 ans.

Temple vishnouite de Chennakeshava, Karnataka, 12e siècle
De manière notable, et en même temps surprenante, le nom de chaque période provient d’un jeu de dés indien, bien antérieur et remontant à l’âge védique.
Il est d’ailleurs mentionné dans les textes et est omniprésent dans la culture de l’Inde antique ; dans le Mahābhārata, Yudhishthira perd face à un tricheur, en ayant misé d’abord ses richesses, ses trésors, son or et ses gemmes, puis son royaume, ensuite ses frères un par un (Nakula, Sahadeva, Arjuna et Bhima), lui-même et à la fin sa femme Draupadi ! Les dés ont quatre faces et consistent en des noix de vibhitaka, des pièces, des graines, des bâtonnets, des os.
On imagine que le résultat forme un paquet d’éléments, qu’on rassemble par paquets de quatre.
S’il ne reste rien, on a le meilleur score (Satya). S’il en reste trois, on a le presque meilleur (Treta), 2 on a le presque moins bon (Dvapara) et 1 le moins bon (Kali).
Les noms de chaque Yuga se fondent directement sur ces résultats.

La scène de la partie de dés dans la sére Mahabharat (2013-2014)
Ce concept s’est imposé pour deux raisons.
Tout d’abord, il a une nature idéologique : les brahmanes ont besoin de valoriser l’époque des Védas et donc de présenter un âge lointain d’où vient une sagesse secrète, toujours pervertie mais maintenue par les vrais fidèles.
Cette nostalgie fictive prétexte à une narration traditionaliste est un concept puissant, qui sera repris partout dans le monde.
Cette dimension a été si présente que, à la suite de l’expression de ce concept de Kali Yuga, est apparue une division religieuse où Brahmā devient l’auteur de la création du monde, Vishnou le responsable du maintien du monde, Shiva l’acteur de la destruction.

Un personnage (positif car en vert) de Kathakali
Ensuite, ce concept a une valeur historique sur le plan du ressenti. L’accélération civilisationnelle indienne est inégale, déséquilibrée.
Les perturbations ont insufflé un doute profond et le jaïnisme est, de fait, très marqué par cette impression que toute chose peut être considérée sous de très nombreux angles différents.
Il a lui-même accepté le principe de la décélération, avec ses périodes dénommées « aras ».
Le premier ara, c’est l’âge d’or où les arbres magiques fournissent tout aux êtres humains qui ne font pas d’efforts, n’ont pas de religion ; il a duré trois palyopamas (soit trois fois au moins années).
Le deuxième ara a duré deux palyopamas, avec des conditions qui commencent légèrement à décliner.
Le troisième ara a duré un peu moins d’un palyopama ; période de transition où la peine équilibre la joie, on voit apparaître les premiers rois, les maîtres de sagesse, les fondateurs de la civilisation pour enseigner les règles de vie aux humains.
Le quatrième ara, de moins de 40 000 ans, est celui où la douleur commence à l’emporter ; ici naissent les 24 « victorieux » du jaïnisme.
Le cinquième ara est notre époque elle-même ; âge de malheur, de conflits, de dégradation morale et religieuse, et de diminution de la taille et de la longévité humaine, qui dure 21 000 ans.
Le sixième a la même durée et c’est la catastrophe générale, la dégradation complète, avant la reprise du cycle.
Ce qui est intéressant, bien entendu, c’est qu’il y a dans une telle lecture l’esprit très clair que la « roue tourne ».
Les choses ne resteront pas comme elles sont : avec le temps, la transformation complète arrive, et dans le bon sens pour vraiment très longtemps après un parcours sinueux finalement relativement court.
Il y a une dimension révolutionnaire sous-jacente, alors qu’en apparence, on a la même logique que pour le Kali Yuga qui lui exprime la nostalgie réactionnaire !

Une représentation de Bharatanatyam
Le bouddhisme est resté plus flou sur le plan des dates, mais définit toute chose par le cycle suivant : formation, existence, destruction, état de dissolution, nouvelle formation.
Le bouddhisme entre donc lui-même en décadence et on est déjà dans l’attente du prochain Bouddha venant apporter l’enseignement, Maitreya.
Là encore, on a de sous-jacent un certain matérialisme pré-bourgeois attiré non pas seulement par le caractère impermanent des choses, mais par leur transformation en tant que phénomènes.
Par contre, la dimension religieuse a noyé le tout avec le principe du kalpa, une durée gigantesque caractérisant les cycles au niveau de l’univers.
Pour résumer, pour l’hindouisme la sensation du temps est celle de la perte de l’accélération et la nostalgie de celle-ci.

Hanuman, avec dans son coeur Rāma et Sita, lui qui les aide dans le Rāmāyaṇa qui unifie l’Inde
Pour le jaïnisme, c’est l’attente de la victoire pour longtemps qui peine à arriver ; pour le bouddhisme, c’est l’installation dans un monde qui, finalement, reste le nôtre tout en ne l’étant pas.
Pour l’hindouisme, la sensation de la perte de l’accélération représente la vision du monde des guerriers et la nostalgie celle des prêtres.
Pour le jaïnisme, c’est l’espoir révolutionnaire d’une bourgeoisie naissante qui sait que son heure arrive ; pour le bouddhisme, c’est l’avancée passive mais sereine d’une pré-bourgeoisie qui s’adapte en sachant qu’elle avance inexorablement.