Plusieurs documents se sont associés au Rig-Véda, pour former les védas.
Les deux premiers sont mis sur le même plan que le Rig-Véda et se sont constitués dans la foulée :
– le Yajur-Véda (soit le Véda de la prière sacrificielle) qui consiste en le manuel pratique du prêtre-chamane, devenant en fait prêtre tout court puisque le rôle chamanique est tendanciellement dépassé, la révélation ayant été pratiquement faite ;
– le Sama-Véda (soit le Véda des manières de chanter) dont environ 95 % provient des livres 8 et 9 du Rig-Véda en ajoutant un sens de la récitation mélodique.
Le quatrième, lui aussi mis sur le même plan, est très différent pourtant.
L’Atharva-Véda est le Véda des prêtres atharvans, soit une sorte de livre de magie avec des prières et des charmes, souvent accompagnés de l’application d’onguents, de racines ou d’herbes, afin de guérir, chasser les démons, soigner des venins, neutraliser des sorciers, punir des démons, frapper des ennemis, obtenir de bonnes récoltes, avoir du bétail en bonne santé, réussir dans le commerce, profiter de la pluie, attirer l’amour, assurer un mariage heureux, protéger une grossesse, etc.

L’Atharva-Véda, début du 20e siècle
Cela se prolongera dans une approche médicale au sens strict, connue sous le nom d’ayurveda.
Comment se fait-il que quelque chose comme l’Atharva-Véda puisse apparaître, avec ses formules magiques, alors qu’il y a déjà eu le Rig-Véda posant les bases de la pratique de sacrifices-offrandes ?
C’est bien entendu que le Rig-Véda a été un succès, on a les bases d’une religion au-delà des simples rites et on passe désormais de la culture des prêtres anciennement chamanes tournée vers les élites à celle directement populaire.
L’Atharva-Véda est la preuve de l’ouverture-élargissement de la culture religieuse posée avec le Rig-Véda.
On doit même faire l’hypothèse que l’Atharva-Véda est un produit populaire de la culture du Rig-Véda faite par les chamanes, c’est une conséquence de sa réussite.
Le sanskrit de l’Atharva-Véda est simplifié par rapport à celui du Rig-Véda, ses formules ne sont pas destinées aux rites sacrificiels mais à la vie de tous les jours ; les mots sont ceux de la vie de tous les jours, avec la faune, la flore, les outils de l’agriculture, les maladies et leurs symptômes, les disputes de voisinage, le mariage…

La part de chaque Véda dans l’ensemble
Ce n’est pas tout : cet approfondissement populaire implique aussi un élargissement territorial.
Dans le Rig-Véda, il était parlé du lion ; dans l’Atharva-Véda, on a désormais le tigre, ce qui implique qu’on soit passé dans la vallée du Gange.
Cela veut-il dire qu’il y a eu l’intégration d’une nouvelle population ?
C’est qu’on trouve dans l’Atharva-Véda une œuvre majeure de l’humanité, l’hymne à Prithivī, la Terre-Mère.
Le fait qu’on ait un élargissement aux pratiques populaires directement magiques, ainsi qu’une vision panthéiste nouvelle, ne peut que le laisser penser qu’il y a eu élargissement qualitatif et quantitatif.
Les tribus semi-nomades indo-aryennes, passant du Pendjab à la vallée du Gange quant à leur centre de gravité, intègrent les populations dans leur propre dispositif.
Voici les dix premières strophes de l’hymne à la Terre-mère.
« Vérité, Loi suprême et puissante, Rite de Consécration, Ferveur, Brahma et Sacrifice soutiennent la Terre. Que Prithivī, Reine de tout ce qui est et sera, nous accorde un espace et une place immenses.
Non vaincue par la foule des fils de Manu, toi qui possèdes tant de hauteurs, de flots et de plaines ; Toi qui portes des plantes aux pouvoirs si divers, que Prithivī s’étende pour nous et nous soit favorable.
En toi la mer, l’Indus et les eaux, en toi nos aliments et nos champs ont vu le jour, En toi tout ce qui respire et se meut est actif, ô Terre, accorde-nous le rang et la place les plus élevés !
Toi qui es la Dame des quatre régions de la Terre, en toi nos aliments et nos champs ont vu le jour, Nourris chaque être vivant, ô Terre, accorde-nous un lait intarissable !
Sur laquelle les hommes d’autrefois ont combattu, sur laquelle les dieux ont attaqué les démons hostiles, Prithivī, demeure variée des oiseaux, des vaches et des chevaux, accorde-nous chance et splendeur !
Lieu d’ancrage solide, source de toute chose, réserve de trésors, poitrine d’or, abri de tout ce qui se meut. Que la Terre qui porte Agni Vaisvānara, épouse du puissant Indra, nous comble de richesses !
Que la Terre, que Prithivī, toujours protégée par la sollicitude incessante des dieux qui ne sommeillent jamais, qu’elle répande sur nous un nectar délicieux, qu’elle nous inonde d’un flot de splendeur !
Celle qui, à l’origine, était eau dans l’océan, que les sages suivirent avec leurs pouvoirs merveilleux, Puisse celle dont le cœur est au plus haut des cieux, empli de vérité et d’éternité, Puisse cette Terre, elle, nous accorder éclat et puissance dans le royaume le plus sublime.
Sur qui coulent jour et nuit les eaux universelles, sans cesse agitées, Puisse-t-elle, par ses nombreux ruisseaux, déverser son lait pour nous nourrir, puisse-t-elle nous inonder d’un flot de splendeur.
Celle que les Asvins mesurèrent, sur laquelle le pied de Vishnu se posa, Qu’Indra, Seigneur de la Puissance et de la Force, libéra de tous ses ennemis, Puisse la Terre déverser son lait pour nous, une mère pour moi son fils. »
Et voici ce qu’on lit à la fin :
« Ô Terre, ma Mère, place-moi heureuse en un lieu sûr. En harmonie avec le Ciel, ô Sage, place-moi dans la gloire et l’abondance. »
Il va de soi qu’un tel hymne, et l’Atharva-Véda en général, représente une révolution populaire.
Le Rig-Véda, avec ses rites d’une population repliée sur elle-même dans la bataille du quotidien, se voit associé à une lecture panthéiste du monde, où le conflit compte bien moins que le sens de l’harmonie.
Il y a une contradiction entre l’Atharva-Véda d’un côté, le Rig-Véda (ainsi que le Yajur-Véda et le Sama-Véda) de l’autre.
Et cela veut dire lutte des classes, qui vont s’exprimer idéologiquement dans les commentaires sur les Védas, qui vont même être intégrés dans les Védas eux-mêmes.