Si on fait un raccourci, on pense que la narration est un discours et seulement un discours ; à ce titre, on rejoindrait de nombreux théoriciens gauchistes des années 1960-1970, qui ont considéré que tout était « langage » et que la maîtrise du langage décidait de la classe dominante.

En Italie, ce fut la thèse de Renato Curcio, ancien dirigeant des Brigades Rouges ; la violence sociale généralisée permettrait, finalement, une révolution du langage, donc de la pensée.

En France, cette approche eut comme grand principal représentant Guy Debord, avec sa dénonciation de la société du spectacle, où la vie réelle promise, en tant que spectacle, remplaçait la vie réelle.

La narration n’est cependant pas quelque chose qui vient de l’extérieur comme le pensaient ces auteurs gauchistes, qui considéraient qu’on « lavait le cerveau » des gens ; Guy Debord voyait en les gens des figures aliénées qui sont spectatrices, ainsi passives.

La contradiction est, en réalité, toujours interne ; si les gens font une narration, c’est que le moteur pour que cela se produise est en eux.

D’ailleurs, cette narration est toujours alimentée, et le capitalisme ne suffit pas pour l’alimenter : il faut que chaque salarié participe à la réalité pour que sa conscience, à chaque moment, contribue à la narration, conscience et narration se confondant.

La narration correspond toujours à un processus actif ; c’est la conscience en action.

Si on veut une définition, on dira que la narration est un mode opératoire de la conscience.

José Carlos Mariátegui, auteur en 1928 des fameux Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne

José Carlos Mariátegui, auteur en 1928 des fameux Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne

Prenons pour le comprendre un exemple concret.

Une personne se rend en vacances dans un lieu ensoleillé au bord de la mer, connu de manière touristique des larges masses, avec des lieux pittoresques.

Cette personne va prendre des photos d’elle dans des moments privilégiés, par exemple dans une piscine élaborée et chère d’accès, un cocktail à la main.

La narration ne consiste pas en le fait de mettre la photographie dans la piscine sur le réseau social Instagram, afin de présenter sa vie sous un certain angle, en avant un certain vécu.

Elle ne consiste pas non plus en le fait de prendre la photographie, ni de la mettre sur Instagram.

Elle ne consiste pas non plus en le fait de vouloir le faire, d’avoir prévu de se rendre en ce lieu, afin de le faire.

La narration consiste en la conscience de la personne débouchant sur tout cela.

La narration n’arrive pas a posteriori ; elle n’est pas un spectacle, un simulacre. Elle n’est pas un mensonge colporté ou un enjolivement de sa propre vie.

Ce n’est pas une mise en scène, même si en l’occurrence, dans l’exemple choisi, on est dans la mise en scène.

Ce qu’est la narration est autre chose : c’est l’alignement de la conscience sur les flux de consommation, c’est l’accompagnement psychique de la société où règnent les marchandises, c’est le suivisme généralisé cédant aux impulsions diverses de la société capitaliste de consommation.

Andreas Baader à Paris en 1969, alors qu’il venait discuter secrètement avec des dirigeants de la Gauche Prolétarienne

Andreas Baader à Paris en 1969, alors qu’il venait discuter secrètement avec des dirigeants de la Gauche Prolétarienne

Le lieu de la narration, c’est la conscience de la personne elle-même. C’est elle qui est fausse, dans son esprit, car elle est aliénée.

Ce n’est pas sa vie qui est fausse ; si on dit à quelqu’un vivant ainsi que sa vie est fausse, elle ne le comprend pas, puisqu’elle voit bien qu’elle vit ce qu’on prétend être faux.

Et c’est vrai, sa vie est réelle.

Ainsi, là où les gauchistes disent que les gens sont vrais, mais vivent des choses fausses, il faut dire de manière scientifique, matérialiste dialectique : les gens sont faux, mais vivent des choses vraies.

Si la thèse gauchiste était vraie, alors les gens vrais s’apercevraient bien un jour que leur vie est fausse. Les gauchistes disent en réponse : non, car le système les manipule chaque jour pour empêcher cela.

D’où les « inventions » gauchistes pour interrompre le fil de la domination, tenter un événement surprenant pour rompre la continuité de la propagande, perturber les infrastructures pour troubler les esprits habitués à un quotidien précis, etc.

Les gauchistes développent, sur cette base volontariste, une paranoïa pour justifier le manque d’avancée : le langage de la domination prend la forme de l’architecture, de l’organisation sociale, des médias, etc.

Une contre-révolution préventive, savamment élaborée en secret, permettrait au « langage » de conquérir toujours plus les esprits des gens.

Cela aboutit à un gauchisme ultra-élitiste où tout serait faux dans la société.

Une analyse authentique montre qu’au contraire, la vie des gens est vraie, qu’elle est justement imparfaite, déformée par leur caractère faux.

Les gens sont remplis de préjugés, de grilles de valeur erronées ; leur vie est réelle, mais ils sont incapables de l’évaluer de manière adéquate.

Ils font les mauvais choix, ils comprennent avec un retard énorme les enjeux.

Ils ne parviennent pas à s’engager de manière adéquate et, ici, on rejoint la question du rapport de la narration – par définition unilatérale – avec la nature dialectique de la vie.


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