Les auteurs des années 1920-1930, lorsqu’ils parlent de l’être humain, passent par un discours censé mettre à distance des mauvaises passions, des pestes émotionnelles, de la raison trop raisonnante, de la science sans conscience, du « totalitarisme », etc.
Néanmoins, ce discours n’est pas une fin en soi ; il est uniquement un moyen.
L’objectif, c’est de parler de l’être humain, de rester humain.
Le roman La chute est considéré comme le plus emblématique des œuvres d’Albert Camus justement pour être un exemple de discours sur soi-même ayant une fonction protectrice.

Un retournement va s’opérer ensuite dans le capitalisme : l’être humain va devenir le support du discours.
C’était inéluctable.
La réalité est un tout, mais il n’existe pas de place pour un « tout » du moment que l’humanité est divisée à l’infini en producteurs indépendants, c’est-à-dire en salariés, et en consommateurs indépendants.
La notion d’indépendance est ici essentielle. Pour le bourgeois libéral, ce qui compte, c’est l’autonomie : on doit être en mesure de s’auto-évaluer, de faire ses propres choix.
Le protestantisme est la religion conforme à cette mentalité. Cependant, l’autonomie n’est pas l’indépendance.
L’autonomie concerne l’esprit, l’indépendance la réalité matérielle.
Précisons la distinction, avec cette catastrophe historique lors des années 1920-1930, justement.

La petite-bourgeoisie consistant en les artisans et en les commerçants, c’est-à-dire en producteurs indépendants mais non salariés, a largement basculé dans le fascisme, justement par peur du capitalisme et du « communisme », vus comme de gigantesques machines imposant le salariat qui aurait remis en cause leur indépendance.
Le petit capitaliste tient à son indépendance ; il ne veut pas tomber dans le prolétariat, et donc disposer d’une propriété de sauvetage au cas où, le plus couramment sa maison.
Cependant, il espère parvenir à devenir un vrai capitaliste, un bourgeois, et il est prêt à négocier cette indépendance individuelle, en rejoignant celle, collective, de la classe dominante.
Cette indépendance de la classe dominante est cependant idéologique, car tout repose sur l’exploitation des masses.
Et c’est là où opère la notion de narration.
La classe dominante utilise toute une narration pour expliquer qu’elle est là, car elle a bien travaillé, a su utiliser son capital, a su employer ses qualités, a su disposer adéquatement de son énergie et de son temps, etc.
Pour dire les choses bien plus simplement : la classe dominante n’a pas conscience de sa situation historique, et elle ne veut surtout pas le savoir de toute manière.
Elle se ment à elle-même, par conséquent.
Sur le plan général, c’est une idéologie, un vaste mensonge pour justifier un état de fait en réalité arbitraire.
Il existe, toutefois, également la situation propre à chaque personne membre de la classe dominante, et là on trouve une narration, une adaptation individuelle de l’idéologie dominante.
Cela n’a, toutefois, rien de nouveau.
On avait déjà cela au 19e siècle, ou même à travers tous les siècles précédents ; dès qu’il y a une classe dominante, elle s’auto-justifie de sa domination, au moyen de divers motifs, notamment l’élection divine.
Que s’est-il passé de nouveau, pour que la narration se généralise comme phénomène dans la conscience ?
C’est, tout simplement, la mise en place de la société capitaliste de consommation.
La narration reste la déclinaison locale de l’idéologie générale.
Mais elle concerne plus la justification de l’existence de la classe dominante : elle accompagne la vie dans la société capitaliste de consommation.