La narration, dans le mode de production capitaliste, est le produit direct des salariés eux-mêmes.

C’est le grand paradoxe historique.

Normalement, on ne devrait pas s’attendre à ce que ceux qui sont dans le pôle opprimé de la contradiction de classe participent d’eux-mêmes à la dynamique générale.

On devrait penser que, s’il y a absence de conscience de classe, ils basculent dans la religion, alors que la présence d’une conscience de classe conduit à la rébellion tournée vers la révolution.

Si la situation est historiquement nouvelle, c’est en raison de la place du salarié.

Il n’est pas totalement mis à l’écart comme l’esclave, il n’est pas relativement mis à part comme le serf.

Il n’est, en fait, pas mis à part du tout : si le salarié gagne au loto, il peut alors faire partie de la classe dominante.

Au début du capitalisme, il y aurait eu dans le cas d’une ascension de classe de nombreux freins culturels ; c’est de moins en moins le cas et même, dans la plupart des situations, ce n’est plus le cas du tout.

Ce qui compte, c’est le capital ; d’où il vient, la façon dont il vient, ne joue plus réellement un rôle.

Qu’est-ce qui pousse le salarié à établir et perpétuer une narration au sujet de sa propre vie ?

La raison est simple : il ne se rattache à rien à part lui-même.

Du moment que le mode de vie est libertarien, tout le monde a le droit de faire ce qu’il veut, du moment que cela ne porte atteinte à personne.

Tout rapport devient contrat.

On ne peut juger personne et personne ne peut nous juger.

Le salarié est donc livré à lui-même ; l’appartenance à une classe a pour lui disparu, au mieux relève-t-il d’une certaine corporation.

Ses droits sont « sociétaux » ; il les a en tant qu’individu.

Ses choix sont les « siens », car tout le monde est différent ; tout le monde est différent, les choix de chacun sont les « siens ».

Il n’existe plus de cadre collectif accompagnateur : ni national, ni religieux, ni avec l’entreprise, ni avec la politique ou la culture.

Autrement dit, si on reprend l’hypothèse des « deux cerveaux » : le premier cerveau, celui du système embarqué, est asséché ; c’est le second cerveau, celui du rapport personnel au réel, qui seul intervient.

C’est très exactement ce qu’on appelle « la mort des idéologies » et c’est pourquoi la narration se produit, de manière naturelle, dans le second cerveau, comme auto-justificatif du rapport au réel.

De là vient l’égoïsme, le culte de l’ego, le sens de toute-puissance dans les choix « individuels ». La narration est une expression du fétichisme de l’ego.

La narration, c’est l’individu qui agit et qui se confirme à lui-même que ce qu’il fait est juste.

Comme cela fonctionne en cercle fermé, en boucle, l’ego s’auto-justifie, s’auto-nourrit et la narration prend le dessus.

Les gens, devenus libertariens, existent pour leur narration et par leur narration ; si on leur demande, ils sont leur narration.

La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine

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Est-il pour autant juste de parler de la mort des idéologies ?

Cette thèse correspond, en effet, à l’affirmation bourgeoise qu’après la chute de l’URSS, qui était devenue pour nous une puissance social-impérialiste, seul existe le capitalisme, et ce pour l’éternité.

La fin des idéologies, ce serait la fin des fausses idées au sujet d’un capitalisme incontournable, seul horizon.

Mais, en réalité, la mort des idéologies masque la transformation des idéologies en objets de consommation.

Les idéologies n’ont pas disparu ; elles ont simplement rejoint le marché, elles sont devenues marchandises.

Ce n’est pas seulement qu’elles sont devenues commerciales, qu’elles ont souvent abandonné leurs principes, afin de devenir consommables plus largement.

C’est qu’elles ont cessé leur prétention explicative au profit de la proposition de prêts-à-porter mentaux.

Dans les grandes villes de n’importe quel pays occidental, on peut croiser deux jeunes filles, avec l’une des deux voilée et austère, s’identifiant à l’islam, et l’autre aux cheveux colorés, lisant des mangas et se définissant comme membre de la communauté LGBT.

Cela n’a aucun sens sur le plan idéologique, ni pour l’une, ni pour l’autre.

Mais les idéologies relèvent désormais du consommateur, et non plus la personne de l’idéologie.

C’est la raison pour laquelle une catholique peut expliquer que les gens des autres religions ne vont pas en enfer, alors que la théologie dit le contraire (« Le salut n’existe pas en dehors de l’église ») même si l’Église catholique préfère ne pas le dire ouvertement ainsi ; c’est la raison pour laquelle on peut se prétendre vegan, tout en mangeant des huîtres ou porter du cuir.

La cohérence de l’idéologie s’efface devant les choix individuels ; les idéologies ne sont que des supports à la narration.

La narration n’est pas à considérer comme un seul racontar, comme un enjolivement ou bien comme un mensonge.

C’est au sens strict la manière dont la conscience se voit elle-même, et c’est pourquoi, placée devant ses propres incohérences, une personne ne comprend jamais ce qu’on lui reproche, puisque sa narration n’est selon elle pas en défaut, et ne peut pas l’être.

Les salariés se racontent leur vie à eux-mêmes, chacun individuellement ; c’est comme si l’un des deux cerveaux fonctionnait en boucle, sans jamais passer par la discussion avec l’autre cerveau, qui porte le système embarqué.

Dans la pratique, cela ne peut jamais être unilatéral et c’est pour cela que tout ne s’effondre pas, ni le mental des gens, ni la vie quotidienne du capitalisme. Inlassablement cependant, il y a une dilution générale des systèmes de valeur.


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