Une lettre de Friedrich Engels à Franz Mehring, en date du 13 juillet 1893, est restée célèbre en raison de l’importance de son contenu. On y retrouve le concept de « conscience fausse ».

Franz Mehring (1846-1919), figure de la social-démocratie et du Parti Communiste d’Allemagne

Franz Mehring (1846-1919), figure de la social-démocratie et du Parti Communiste d’Allemagne

Que veut dire ce principe de fausse conscience ?

C’est un concept essentiel. Dans le capitalisme, les gens ont des rapports forcés.

Une critique superficielle laisse penser que les gens sont encore eux-mêmes, mais qu’on les force à faire des choses qui ne sont pas choisies. Il faudrait donc qu’ils se libèrent.

C’est là une lecture erronée, car elle correspond à une dénonciation d’un pouvoir qui oblige les gens à faire des choses en utilisant la force.

Ce n’est pas le cas avec le capitalisme, qui amène les gens à vouloir faire des choses d’eux-mêmes.

Il ne faut donc pas dire que les gens sont vrais et mènent une vie fausse, mais que les gens sont faux et que leur vie est vraie.

Les gens sont les gens : la dignité du réel prime, la vie continue.

Ils ont cependant une conscience fausse d’eux-mêmes, des autres et de la vie sociale.

Il y a un masque qui empêche de saisir la réalité de manière adéquate, car la réalité n’est pas saisie pour ce qu’elle est, et la conscience est elle-même en décalage avec elle-même.

Friedrich Engels

Friedrich Engels

Autrement dit, la personne se raconte des histoires, à elle-même ; la conscience est réelle en tant que liée à une personne réelle, mais ce qu’elle voit comme miroir d’elle est faux et la personne ne le sait pas.

Le passage de la lettre de Friedrich Engels parle du penseur en tant que théoricien ; les théories sont élaborées sincèrement, mais par une conscience conditionnée par la situation historique.

Il peut alors y avoir un décalage avec la réalité, voire une séparation.

Ce qui est formulé n’est alors pas de la science, mais de l’idéologie, c’est-à-dire une lecture déformée des choses pour correspondre à des intérêts qui sont ceux de la classe dominante ou d’autres couches sociales favorables à celle-ci.

Productrice d’idéologie et non de science, la conscience est fausse.

L’être humain est sincère, mais il a une vision déformée, erronée de lui-même, de son entourage, de la réalité.

Et, en fait, c’est désormais vrai non seulement pour un théoricien, mais également pour l’ensemble des consciences des salariés dans le cadre de la société capitaliste de consommation.

Les consciences sont, en effet, déterminées par les habitudes, les modalités de la consommation ; les sentiments, les émotions, les désirs… ne sont plus perçus naturellement par la conscience, ils sont utilisés de manière « capitaliste » par la fausse conscience.

L’être humain est en décalage avec lui-même, non pas parce qu’on le force, mais parce que sa conscience suit des parcours balisés qu’on lui propose.

« À part cela, il manque seulement un point qui, à vrai dire, n’a pas été assez mis en relief dans les écrits de Marx et les miens, ce qui fait que nous en portons tous la même responsabilité.

À savoir, nous nous sommes d’abord attachés à déduire les représentations idéologiques — politiques, juridiques et autres — ainsi que les actions conditionnées par elles, des faits économiques qui sont à leur base, et nous avons eu raison.

Mais en considérant le contenu, nous avons négligé la forme : la manière dont se constituent ces représentations, etc.

C’est ce qui a fourni à nos adversaires l’occasion rêvée de se permettre des interprétations fausses et des altérations, dont Paul Barth est un exemple frappant.

L’idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit sans doute avec conscience, mais avec une conscience fausse.

Les forces motrices véritables qui le mettent en mouvement lui restent inconnues, sinon ce ne serait point un processus idéologique (…).

À cela se lie également cette idée stupide des idéologues : étant donné que nous refusons aux diverses sphères idéologiques qui jouent un rôle dans l’histoire, un développement historique indépendant, alors nous leur refusons aussi toute efficacité historique.

C’est là partir d’une conception banale, non dialectique de la cause et de l’effet comme de pôles opposés l’un à l’autre de façon rigide, de l’ignorance absolue de l’action réciproque.

Le fait qu’un facteur historique, dès qu’il est engendré finalement par d’autres faits économiques, réagit aussi à son tour et peut réagir sur son milieu et même sur ses propres causes, ces messieurs l’oublient souvent tout à fait à dessein. »

La vie est dialectique, faite d’interactions contradictoires, qui sont naturelles.

On ne peut pas inventer des rapports dialectiques, qui seuls sont authentiques.

La fausse conscience des gens les amène à ne pas voir cette dialectique et même à la réfuter.

Seul compte pour eux le mode opératoire propre aux lois du marché dans le capitalisme.

Ils voient ce qui n’est pas eux comme marchandises, ils se mettent sur le marché comme marchandises.

Comme cela n’est pas conforme à la réalité, ni même à leur propre personnalité, cela débouche sur une fausse conscience produisant une narration généralisée, comme idéologie de justification des actions menées, comme fuite en avant par et pour l’ego.


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