Ce qui caractérise l’état d’esprit du Rig-Véda, c’est la tension permanente ; les êtres humains relevant de tribus semi-nomades sont toujours sur la brèche.
Le mode de production fonctionne, mais il exige de toujours surveiller le troupeau, de se déplacer pour trouver de nouveaux pâturages ; tout cela n’est pas simple, ni clair.
La Bhagavad-Gītā, en ce sens, présente la mentalité propre à une nouvelle citoyenneté.

Kṛṣṇa et Arjuna, début du 19e siècle
Son principe est relativement simple si on comprend la situation dans le mode de production.
Comme on est désormais sur un territoire conquis, avec des paysans travaillant la terre et des élevages, avec désormais non plus des gens très proches liés sur le plan des clans ou des tributs, avec une administration se centralisant et remplaçant les tributs par des taxes, il ne faut plus se tourner vers le court terme.
Il faut raisonner en termes de fonctionnalité. Il ne faut cependant pas résumer l’œuvre à cela.
L’historien marxiste Damodar Dharmananda Kosambi voit, par exemple, en la Bhagavad-Gītā un manifeste de la vassalité suffisamment flou par ailleurs pour qu’on l’interprète comme on le veut sans que cela soit choquant pour les couches dominantes de la société.
C’est absolument faux et c’est rater le sens et la signification de l’œuvre.
Son sens, c’est un saut vers davantage de matérialisme, conformément à l’avancée de la société de l’époque.
Sa signification, c’est l’unification nationale de l’Inde avec l’instauration d’un vaste royaume ou d’un empire.
Qu’est-ce que la Bhagavad-Gītā propose ? C’est très simple et résumé comme suit :
« Tu as le droit à l’action, mais jamais à ses fruits. Ne fais pas des fruits de l’action ton motif, et ne sois pas non plus attaché à l’inaction. »
Ce concept est défini comme « yoga » :
« Établi dans le Yoga, accomplis tes actions en abandonnant tout attachement, ô Dhanañjaya [= celui qui a conquis les richesses = titre reçu par Arjuna après une expédition militaire destinée à financer le couronnement de son frère, épisode raconté dans le Mahābhārata], demeurant égal à toi-même dans le succès et dans l’échec.
Cette égalité d’âme est appelée Yoga.
L’action motivée par le désir des fruits est bien inférieure, ô Dhanañjaya, à l’action accomplie dans la discipline de l’intelligence (buddhi-yoga).
Cherche refuge dans cette conscience intellectuelle.
Ceux qui convoitent les fruits de leurs actes sont des misérables [des hommes de peu].
Celui qui est uni à cette sagesse se débarrasse ici-bas, dès cette vie, des bonnes et des mauvaises actions.
Efforce-toi donc d’atteindre ce Yoga, car le Yoga est l’art et l’habileté dans l’action. »
On ne saurait souligner assez en quoi cela reflète la mentalité nationale indienne.
Pour donner une idée simple permettant d’y voir clair : les Fables de La Fontaine puisent beaucoup dans des fables indiennes équivalentes.
Il y a une dimension stoïque et de prise de recul sur les événements ; il y a un côté calculateur, prévoyant, pragmatique.
C’est tellement vrai que pour obtenir le succès, Kṛṣṇa fournit des stratagèmes, établit des ruses, prône le mensonge, assume ouvertement des entorses aux règles de l’honneur !

Vishnou, vers 1730 Kṛṣṇa en est un avatar, une incarnation
On est ici dans l’art du savoir-faire, dans la pénétrance psychique capable d’employer les moyens avec une grande mise en perspective. Il y a un raisonnement dans le raisonnement, c’est très indien.
Pour dresser un parallèle plus parlant dans les faits, il suffit de penser à quand les conquistadors espagnols rencontrent les autochtones dans le futur Mexique.
Les premiers vivent historiquement la féodalité, les seconds sont exactement où en sont les Indiens au moment de la Bhagavad-Gītā : ils ne sont plus tribaux, mais ils n’ont pas encore réussi à mettre en place un pouvoir qui ne soit pas seulement une confédération de tribus.
Quelle est la conséquence sur le plan pratique ?
Les conquistadors ont davantage de recul : ils savent prévoir, mentir, calculer, louvoyer, manipuler, attendre, coordonner, décentraliser.
Les autochtones ne savent rien faire de tout cela ; ils sont dans une logique tribale-patriarcale, sans aucun recul sur les phénomènes comme la guerre et la politique.
Pour eux, ces deux domaines sont ritualisés, conçus unilatéralement.
En ce sens, la Bhagavad-Gītā est un manifeste anti-tribal, où il est expliqué qu’il faut cesser de plonger entièrement sur le plan personnel lorsque quelque chose est fait.
En écho, on trouve très clairement le principe, si ce n’est l’origine scientifique, dans la définition du cerveau comme composé de deux éléments en liaison dialectique (et non pas unifiés unilatéralement).