Fort logiquement, Kṛṣṇa remet en cause les Védas qui, comme on l’a vu, expriment l’approche immédiatiste du tribalisme.
Cette quête de la satisfaction et d’une religion sacrificielle fondée là-dessus, voilà ce à quoi la Bhagavad-Gītā vient mettre un terme.
Kṛṣṇa s’exprime de manière nette :
« Établi dans « Les hommes de peu de sagesse se plaisent à prononcer des paroles fleuries, ô Pārtha [Arjuna], attachés qu’ils sont aux lettres des Védas et soutenant qu’il n’y a rien d’autre [que le plaisir matériel].
Obnubilés par leurs désirs, ne voyant que le ciel [les paradis] pour horizon, ils recherchent la naissance comme fruit de leurs actions. Leurs rituels sont multiples et élaborés, ayant pour unique but la jouissance et la puissance.
Ceux qui sont ainsi attachés aux plaisirs et au pouvoir, et dont l’esprit est captivé par ces discours, ne peuvent acquérir l’intelligence ferme et résolue (vyavasāyātmikā buddhi) qui mène à la concentration suprême (samādhi). »
Les Védas ont pour domaine les trois guṇa [les trois tendances ou qualités de la nature matérielle : sattva, rajas, tamas, c’est-à-dire vérité et connaissance, activité et désir, inertie et destruction].
« Toi, ô Arjuna, affranchis-toi des trois guṇa, libère-toi des dualités (joie/peine, chaud/froid), demeure constamment dans le principe pur (sattva), affranchis-toi du souci d’acquérir et de conserver (yoga-kshema), et sois établi dans le Soi (ātmavān).
L’utilité d’un réservoir d’eau est partout la même que celle d’un vaste lac inondé de toutes parts.
De même, la connaissance qu’un sage retire de tous les Védas est celle qu’il trouve dans la Réalisation de l’Absolu (Brahman).
Ton droit se limite à l’action seule, jamais à ses fruits. Ne te crois point l’artisan du fruit de tes actes, et ne t’attache point non plus à l’inaction (…).
Lorsque ton intelligence, d’abord égarée par les textes [entendus], demeurera inébranlable et fixée dans la concentration (samādhi), alors tu atteindras le Yoga. »
Les historiens ont tout à fait constaté le rôle et l’importance de la Bhagavad-Gītā dans la constitution de l’hindouisme tel qu’on le connaît.
Cependant, ils n’ont pas compris que :
– il s’agissait d’une expression relative au passage historique de l’Inde antique à une nouvelle situation historique, avec la Bhagavad-Gītā comme entreprise de révolution culturelle contre les superstructures et les mentalités fondées sur le tribalisme ;
– il s’agissait d’une découverte de l’humanité par elle-même dans son rapport au monde dans le cadre du parcours de l’être humain, animal sorti de la Nature (et du communisme primitif) pour y retourner (et ainsi atteindre le Communisme).
Naturellement, tout cela était obscurci par un terrible détour : de tribus semi-nomades au système religieux primitif avec des rites destinés à des dieux pour obtenir des faveurs immédiates, on passe à un système articulé où le monde est considéré comme un ensemble cohérent en liaison avec une société s’unifiant à vastes échelles et avec de multiples peuples.

Représentation des différentes incarnations de Vishnou, 19e siècle
C’est là un phénomène historique très important, qui s’est réalisé somme toute sur une période relativement courte.
De là vient le caractère massif de la population indienne, de cette condensation historique où de larges masses ont été rassemblées, et ce non pas de manière éphémère, mais sur le long terme.
En 2026, 18 % de la population mondiale vit en l’Inde, sur un territoire qui fait 6 fois la France, 107 fois la Belgique.
Il suffit de voir qu’il y a 22 langues régionales majeures, et 120 langues parlées par des millions de personnes, pour voir la formidable fonction unificatrice qui a eu lieu.
Ainsi, même si formellement la Bhagavad-Gītā reconnaît les Védas comme arrière-plan, c’est pour établir par-dessus une structure différente, en rupture et simplement conservée en raison de la tradition historique, permettant une légitimité pour les couches dirigeantes et afin d’assumer la stabilité générale de la construction intellectuelle.
Plus directement, ce sont les Upanishads qui élaborent le dispositif sur la base des Brāhmaṇas et des Āraṇyakas.
Tel est le sens réel de cette formule connue dans l’hindouisme au sujet de la Bhagavad-Gītā, le chant (Gītā) du Bhagavad (bienheureux).
« Toutes les Upanishads sont comme une vache, Krishna est celui qui la trait, Arjuna est le veau, et le lait obtenu est le nectar de la Gītā. »