Kṛṣṇa prône la non-violence à Arjuna… sur un champ de bataille, en lui disant d’aller se battre.

C’est là quelque chose de paradoxal ; cependant, on le comprend si on voit que la Bhagavad-Gītā appelle à l’indifférence par rapport à l’action nécessaire.

Et pourquoi cela ?

Afin de rester à l’écart de l’impact psychologique, psychique de l’action.

C’est là où on arrive au principe appelé « ahimsā », ce qu’on peut traduire par « l’absence de désir de nuire ou de causer du tort ».

Arjuna a le droit d’aller tuer ses ennemis… Par contre, il n’a pas le droit d’avoir le désir de leur nuire.

En apparence, on joue sur les mots, mais en réalité, il s’agit de toute une étude de fond sur l’intensité psychique.

Représentation moderne de Vishnou venant à la rescousse de son dévôt l’éléphant Gajendra

Représentation moderne de Vishnou venant à la rescousse de son dévôt l’éléphant Gajendra

À ce titre, il est courant de penser que c’est parce qu’il y a eu la croyance en la réincarnation que dans l’Inde antique l’ahimsā est apparu.

Pas du tout : c’est justement le contraire.

Avec le matérialisme dialectique, on peut le saisir facilement.

Prenons le concept de vie et de mort : l’hindouisme dit qu’une fois qu’on est mort, on se réincarne.

La loi du kārma joue alors : si on a mal agi, on revient sur Terre en bas de l’échelle ; si on a bien agi, alors on profite de conditions favorables.

Pour sortir du cycle, il ne faut pas agir du tout ; c’est ce que cherchent à faire les ascètes (sans chercher à le faire, car ce serait une action !).

Toutefois, cette notion d’action est très large : elle est matérielle au sens le plus strict.

Une action compte si elle est physique, mais également si elle existe dans la pensée, ou encore en parole.

Vishnou, sous la forme de Varaha, sauve la terre et sa déesse en les soulevant et en terrassant un démon, vers 1740

Vishnou, sous la forme de Varaha, sauve la terre et sa déesse en les soulevant et en terrassant un démon, vers 1740

Soyons dialectiques et utilisons une comparaison très simple.

Que disent Jésus et Mahomet ?

Que vivre correctement amène au paradis, mal agir amène à l’enfer.

Moïse et Zoroastre opposent pareil le bien au mal, en présentant la loi du bien comme nécessaire face au mal.

Or, nous savons avec le matérialisme dialectique que les premiers humains étaient des animaux qui faisaient une découverte traumatisante : celle de leur propre pensée. Ils ressentaient la joie et la douleur, et les conceptualisaient ; ils ont relié la joie à des forces bienveillantes qui intervenaient en leur faveur, et la souffrance à des forces maléfiques.

Ce fut la découverte du Ciel (avec la lumière, la chaleur, le bien-être) et de l’enfer (sous le sol, froid, humide ou déchirant comme les flammes).

Les dieux vinrent se surajouter à cette découverte par l’humanité de ses émotions, de ses sentiments.

L’élargissement du cerveau humain, de sa conscience, se fit sans recul par une humanité apprenant sur elle-même par elle-même.

Ce que cela implique est de réaliser une équivalence entre le bien et la vie, le mal et la mort.

Personnification du disque de Vishnou, 1825

Personnification du disque de Vishnou, 1825

L’hindouisme ne peut pas dire les choses différemment des autres religions ; il n’a pas de contenu autre.

La nuance est qu’il parle de vie au lieu de bien, de mort au lieu de mal, et inversement.

Et s’il le fait, c’est en raison d’une observation sur la nature psychique de l’être humain. Il est bien connu qu’un traumatisme peut bouleverser la vie quotidienne d’un être humain en 2026.

Cependant, les choses vont plus loin : cette personne en 2026, même sans traumatisme, est modifié par ses bons et ses mauvais choix.

Imaginons qu’une dame âgée glisse par terre et qu’elle ne l’aide pas : cela va la pousser dans le mauvais sens.

Inversement, si un chien ou un chat va vers elle pour la saluer, et qu’elle répond affectueusement, cela la pousse dans le bon sens.

Il y a un impact psychologique, psychique, qui l’amène à avoir plus ou moins de sensibilités, plus ou moins de sens pour les sensations bonnes ou mauvaises.

C’est exactement pour cela qu’en Chine populaire, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne menait des campagnes contre certaines habitudes et mentalités, pour leur opposer d’autres habitudes et mentalités.

Ce n’était pas un effacement, une abolition, mais un renversement, un remplacement par le dépassement.

Ce qu’on fait agi sur soi-même, et la non-action, l’indifférence, a également un impact.

Sculpture de Vishnou, Tamil Nadu, 13e siècle

Sculpture de Vishnou, Tamil Nadu, 13e siècle

Quel rapport avec l’hindouisme ici ?

C’est que la tradition menant à l’hindouisme s’appuie sur une simple observation : l’être humain connaît des ruptures, des sauts qualitatifs dans sa conscience.

Pour prendre un exemple concret, il est évident qu’un adulte en 2026 n’a probablement plus la mentalité qu’il avait adolescent ; il s’est rangé, intégré à la société et lui adolescent ne se reconnaîtrait plus.

Pour nous, c’est un saut qualitatif, bon ou mauvais, car il peut constituer en un détour.

On ne peut plus être adolescent adulte, mais on peut se situer dans un prolongement cohérent (et par exemple rester révolutionnaire malgré les exigences du monde des adultes !).

Mais pour la tradition menant à l’hindouisme, toutes ces ruptures sont un profond mystère ; c’est comme s’il y avait un « reboot » de l’esprit, comme s’il y avait eu… une réincarnation.

La réincarnation est un sous-produit de la réflexion psychique, c’est-à-dire de la constatation que se reflètent sur la psyché les actes passés (au sens large), produisant des transformations.

On ne devient pas criminel du genre au lendemain ; il y a un arrière-plan.

Vishnou et Lakshmi transportés par Garuda, vers 1820

Vishnou et Lakshmi transportés par Garuda, vers 1820

En remarquant cela sans avoir les outils pour le comprendre, l’humanité de l’Inde antique a fétichisé cette réalité mentale des êtres humains et déplacé cela dans le rapport entre la vie et la mort, alors que d’autres religions l’ont laissé, de manière terre à terre, dans le conflit entre le bien et le mal.

Jésus appelait à se repentir dans cette vie ; l’hindouisme reconnaît la même rupture mentale, mais la relie à une transformation vie par vie.

De la même manière que Jésus affirme qu’on renaît, qu’on revient à la vie en se tournant vers Dieu, l’hindouisme dit qu’on renaît – mais il ne peut envisager cela qu’après la mort.

La réflexion psychique – au sens où le reflet psychique de l’action – se voit donc reconnue, comme dans le judaïsme, le christianisme, l’Islam, mais la manière de répondre se nuance avec chaque religion.

On retrouve à chaque fois l’opposition entre le bien et le mal, la vie et la mort, à travers un profond ressenti dans la conscience humaine, dans sa psyché – et la religion apparaît toujours comme un mode de guérison de l’impact de la réalité sur ce plan.


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