Le cas de Léon Chestov n’est pas unique si on prend sa volonté de développer des citoyens qui soient enfin des citoyens, dans une société qui les empêche de l’être.

Si sa démarche aboutit à la « narration », il faut bien comprendre que son exigence originelle est démocratique bourgeoise.

Il en va de même pour Edmund Husserl et Sigmund Freud dans l’empire austro-hongrois, qui ont développé la phénoménologie et la psychanalyse.

Ces deux visions du monde ont une portée individualiste maximale et un relativisme allant jusqu’à l’irrationalisme, mais ces deux auteurs étaient des bourgeois démocrates sincères, d’esprit libéral et avec qui discuter intellectuellement ou politiquement était tout à fait possible.

Leur objectif commun était de former un citoyen avec un rapport nouveau à la science, à la culture, à la société…

Il fallait que ce rapport soit démocrate et libéral, et donc plus féodal, mais pour autant qu’il ne soit pas communiste non plus…

Pour cette raison, les auteurs qu’on retrouve ici parlent d’un « manque » ; l’être humain serait incomplet, il faut qu’il se mette au niveau.

C’est une manière d’appeler à sortir du féodalisme, sans pour autant dire qu’il faudrait une révolution des mentalités.

Le problème historique qu’on a ici, c’est que la révolution bourgeoise arrive trop tard dans les pays où vivent ces penseurs.

Le capitalisme s’est développé, à l’est de l’Europe, alors que le féodalisme et l’empire s’étaient largement maintenus.

Il est vrai que ce fut le cas également en France, ce qui fut un prétexte pour les socialistes de s’allier avec la franc-maçonnerie, les capitalistes libéraux.

Néanmoins, le principe de citoyen autonome était déjà posé, alors qu’à l’est de l’Europe, tout restait à faire.

Des intellectuels bourgeois libéraux « inventent » alors des recettes pour forcer ou accompagner ce passage.

Il existe beaucoup de nuances entre ces auteurs, voire des différences.

Ils ont souvent été favorables au Communisme, tout en ayant en même temps des tendances à se rapprocher du fascisme, voire à le soutenir.

Leurs œuvres tendent à célébrer le peuple et la démocratie, mais également un certain irrationalisme, ou même le vitalisme.

C’est particulièrement flagrant si on regarde les œuvres de l’Indien Rabindranath Tagore ou du Mexicain José Vasconcelos, qui sont par ailleurs des auteurs nationaux absolument incontournables dans leur pays.

José Vasconcelos, La Raza Cósmica (la Race Cosmique), publié en 1925

José Vasconcelos, La Raza Cósmica (la Race Cosmique), publié en 1925

Le mystère de la nature d’Antonio Gramsci est entièrement résolu, si on l’ajoute à cette liste : sa démarche est exactement la même, bien que l’engagement communiste soit assumé.

Toute sa réflexion relève d’une inquiétude sur les « manques » qu’auraient les Italiens, sur la maladie que représente le capitalisme pour la société, sur le discours à avoir pour changer les choses en faisant face à d’autres discours et des contre-discours.

Il faut également mentionner l’immense figure démocratique que fut l’auteur chinois Lu Xun, qui apporta les bases élémentaires de la révolution démocratique.

Naturellement, quand on lit les œuvres de José Carlos Mariátegui, on est très exactement dans ce créneau-là également, bien que cet immense auteur péruvien parvienne à transcender cette base pour parvenir jusqu’au Communisme, ce qui en fait un véritable titan pour y arriver à partir d’un tel matériau idéologique.

On doit, bien sûr, mentionner le « philosophe-roi » que fut le président tchécoslovaque Tomáš Garrigue Masaryk, avec la philosophie littéralement emblématique de toute cette quête pour la mise en place d’un citoyen libéral ayant un rapport critique à la science et à la culture.

Un de ses proches fut Karel Čapek, l’auteur de R.U.R., œuvre classique du genre qui introduit le thème des robots, justement prétexte à la réflexion humaniste et citoyenne bourgeoise démocratique.

Représentation de R.U.R. en 1935

Représentation de R.U.R. en 1935

L’œuvre de Franz Kafka correspond naturellement entièrement à cela aussi ; loin d’être glauque ou unilatéralement absurde, elle est pleine d’humour délirant tchèque et pose la question du rapport à soi-même et aux autres, avec une coloration populaire assumée.

Dans la partie musulmane de l’Inde, on a Muhammad Iqbal ; au Sri Lanka, on a Ananda Coomaraswamy.

En Autriche, on a Robert Musil, puis surtout Thomas Bernhard qui reprend directement le fait de parler de manière absolument ininterrompue pour « surmonter » le parasitage réactionnaire.

En Uruguay, on a José Enrique Rodó, l’auteur du premier manifeste latino-américain Ariel, qui est en quelque sorte le premier document historique témoignant d’une « narration ».

Ici, les Latino-américains formeraient une civilisation à part, un miroir civilisationnel aux États-Unis capitalistes et barbares.

José Enrique Rodó, Ariel (1900)

José Enrique Rodó, Ariel (1900)

Car le point commun à tous ces auteurs, quelles que soient leurs nuances et différences, est le suivant : le monde moderne est une maladie qui ronge les esprits et il lui faut opposer un retour en soi, c’est une question de « vitalité ».

Il faut ici bien faire attention : les auteurs dont on parle ne sont pas tournés vers une démarche aristocratique, même s’ils sont exigeants ; si on les comprend mal, on les voit comme élitistes, alors qu’ils assument toujours une orientation populaire, tournée vers l’homme « simple », l’homme de tous les jours.

C’est leur fond démocratique.

S’il y a vitalisme, et c’est souvent le cas, il est populaire ou spirituel ; l’exigence est toujours un humanisme, ou plutôt un super-humanisme, ou un « supra-humanisme » si on veut philosopher et qu’on pense à ceux qui veulent un lien avec un Dieu gentil fournisseur de la liberté.

Il n’y a pas non plus d’esthétisation forcée, de raffinement outrancier comme, par exemple, chez Marcel Proust.

La « narration » qui va apparaître par la suite comme idéologie, comme mode opératoire de la conscience libertarienne, n’est pas le produit direct de leur contribution historique à la démocratie bourgeoise ; c’est un produit de décomposition de l’approche de ces auteurs.

On peut facilement considérer que le ver était dans le fruit, que la « narration » découle inévitablement de leur démarche.

Mais, pour résumer : ce qui les intéressait, c’était l’être humain, au moyen d’un discours ; ce n’était pas le discours, au moyen de l’être humain.


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