Au moment du Rig-Véda, il n’y avait pas de dieu-univers.
Cela ne veut cependant pas dire qu’il n’y avait pas d’ordre cosmique, au moins relatif.
Le concept employé pour le désigner est ṛta, dont l’origine est le mot vérité, ainsi que la racine ṛ (se mouvoir, se lever) et qui veut ainsi dire vérité, règle, ordre fixé, loi divine, action ordonnée.
On en reste à l’idée d’un mode de fonctionnement, d’une évolution ordonnée, d’une marche fixée.
C’est, si l’on préfère, la cohérence interne du monde, à laquelle même les dieux doivent se plier.
Dans le Rig-Véda, les dieux ou encore le feu sacrificiel sont ainsi à la fois « nés du ṛta » et « protecteurs du ṛta » ; Agni est « désireux du ṛta », la déesse de l’aurore dénommée Ushas est « placée à la racine du ṛta », etc.
Voici un passage où le mot revient une vingtaine de fois, un choix symbolique pour souligner son importance, surtout dans une langue magique où le son a des propriétés de connexion au divin.
« Nombreuses sont les eaux [ou richesses] du ṛta ; l’adoration du ṛta détruit les iniquités ; la louange intelligente et éclatante du ṛta a ouvert les oreilles sourdes de l’homme.
Nombreuses sont les formes stables, nourricières et ravissantes du ṛta incarné ; les êtres voués au ṛta attendent la nourriture ; c’est par le ṛta que le bétail est entré dans le ṛta.
Celui qui soumet le ṛta (à sa volonté) jouit véritablement du ṛta ; la force du ṛta se déploie avec rapidité et aspire à l’eau ; le ciel et la terre, vastes et profonds, appartiennent au ṛta ; vaches suprêmes, elles offrent leur lait au ṛta. »
Dans le Rig-Véda, le ṛta est un impératif moral, un souci absolu de se conformer à l’ordre ; cela reflète une société primitive patriarcale de manière typique.
Cela s’insère dans le volontarisme des tribus indo-aryennes semi-nomades et cela ne se distingue pas par l’élaboration de toute une vision « énergétique » du monde.
C’est pour cette raison que le ṛta est passé à la trappe, cédant la place au Brahman associé au principe du Dharma et du Karma, concepts très connus comme étant précisément ceux de l’hindouisme.
Les deux premières Upanishads, datant d’environ 700 ans avant notre ère, abordent ces thèmes pour la première fois.
Dans le Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad, c’est une figure religieuse essentielle de l’époque, Yājñavalkya, qui présente un contenu « secret ».
« ‘‘Yājñavalkya, dit-il, lorsque l’organe de la parole d’un homme qui meurt se fond dans le feu, le nez dans l’air, l’œil dans le soleil, l’esprit dans la lune, l’oreille dans les points cardinaux, le corps dans la terre, l’éther du cœur dans l’éther extérieur, les poils du corps dans les plantes, ceux de la tête dans les arbres, et que le sang et la semence sont déposés dans l’eau, où se trouve alors l’homme ?’’
‘‘Donne-moi la main, cher Ārtabhāga ; nous en déciderons entre nous, nous ne pouvons le faire au milieu de la foule.’’
Ils sortirent et en discutèrent.
Ce qu’ils évoquèrent là ne fut que l’acte, et ce qu’ils louèrent ne fut également que l’acte.
(Ainsi,) on devient bon par une bonne action et mauvais par une mauvaise action. Là-dessus, Ārtabhāga, de la lignée de Jaratkāru, garda le silence. »
Dans le Chāndogya Upaniṣad, on a alors la première théorisation générale du principe de la réincarnation.
On est là 500 à 700 ans après le Rig-Véda, mais encore une fois sans celui-ci, une telle conception n’aurait pas été possible, car c’est le Rig-Véda qui pose le principe de l’implication psychique dans l’offrande (qui devient ainsi sacrifice).
Le principe de réincarnation ne peut pas exister sans la fusion de l’implication psychique et de l’action, car elle est fondée sur le jugement de valeur de la pensée combinée à l’action.
« Ceux qui connaissent cela [au sujet des cinq feux] et ceux qui vivent dans la forêt en pratiquant des austérités avec foi — après la mort, ils gagnent le monde de la lumière.
Du monde de la lumière, ils passent au monde du jour ; du monde du jour, au monde de la quinzaine claire ; du monde de la quinzaine claire, aux six mois durant lesquels le soleil se déplace vers le nord ; de là, ils vont à l’année ; de l’année, au soleil ; du soleil, à la lune ; et de la lune, à l’éclair.
Là, un être non humain les accueille et les conduit au Brahmaloka [royaume de Brahma].
Telle est la voie des dieux.
En revanche, ceux qui vivent dans le village et accomplissent des actes de service public, de charité, et ainsi de suite, atteignent le monde de la fumée.
De là, ils passent au monde de la nuit ; de la nuit, ils vont au monde de la quinzaine sombre ; et de la quinzaine sombre, ils accèdent au monde des six mois durant lesquels le soleil se déplace vers le sud.
Cela signifie qu’ils n’atteignent jamais le monde de l’année.
Au terme des six mois du solstice d’hiver, ils gagnent le monde des ancêtres, puis, de là, ils s’élèvent vers le ciel.
Du ciel, ils passent ensuite à la Lune.
C’est le roi Soma. C’est la nourriture des dieux. Les dieux se délectent de cette nourriture.
Après avoir vécu dans le monde de la Lune jusqu’à ce que les fruits de ses actes soient épuisés, il regagne ce monde-ci en suivant le chemin par lequel il est venu. Il monte d’abord vers le ciel, puis passe dans l’air.
Devenu air, il se transforme ensuite en fumée ; devenu fumée, il se transforme en brume.
Devenue brume, elle se transforme en nuages.
Puis, depuis les nuages, elle devient pluie et tombe sur la terre.
Enfin, elle croît sous forme de riz, d’orge, de plantes, d’arbres, de sésame, de haricots, et ainsi de suite. Il est très difficile de changer de cet état.
Ceux qui consomment ces aliments engendrent des enfants qui leur ressemblent.
Parmi eux, ceux qui ont accompli de bonnes actions en ce monde [au cours de leur vie antérieure] obtiennent une naissance favorable en conséquence ; ils naissent brahmane [prêtre], kshatriya [guerrier] ou vaishya [agriculteur, éleveur, artisan, commerçant].
En revanche, ceux qui ont commis de mauvaises actions en ce monde [au cours de leur vie antérieure] connaissent une naissance défavorable, naissant chien, porc ou Caṇḍāla [= paria, intouchable, dalit].
Mais ceux qui ne suivent aucune de ces deux voies renaissent sans cesse parmi les petits animaux et les insectes. [On peut dire la même chose de ceux qui naissent dans] ce troisième état: « Naître et mourir ».
C’est pourquoi l’autre monde reste insatisfait. Il faut donc mépriser cet état. Voici un verset à ce sujet :
Celui qui vole de l’or, qui consomme des boissons alcoolisées, qui a des relations sexuelles avec la femme de son maître ou qui tue un brahmane — ces quatre-là sont perdus.
Est également perdu le cinquième : celui qui fréquente de telles personnes.
Mais celui qui connaît les cinq feux demeure pur, même s’il se trouve en compagnie de ces personnes.
Celui qui sait cela est pur et innocent, et après la mort, il gagne un monde sacré. »
On remarque que cet hymne commence en faisant référence aux « cinq feux » et conclut de la même manière.
Ce concept, pañcāgnividyā, est précisément apparu avec le Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad et le Chāndogya Upaniṣad, à travers une histoire où le roi Pravāhaṇa Jaivali révèle un secret…
Voici la version du Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad.
« Śvetaketu, petit-fils d’Aruṇa, se rendit à l’assemblée des Pañcālas.
Il s’approcha de Pravāhaṇa, fils de Jīvala, alors que celui-ci était servi par ses gens.
En le voyant, le roi l’interpella : « Jeune homme ! »
Il répondit : « Oui. »
« Ton père t’a-t-il instruit ? »
Il dit : « Oui. »
« Sais-tu comment ces êtres se séparent après la mort ? »
« Non », répondit-il.
« Sais-tu comment ils reviennent en ce monde ? » « Non », répondit-il.
« Sais-tu comment l’autre monde ne finit jamais par être saturé par l’afflux incessant de tant de défunts ? »
« Non », répondit-il.
« Sais-tu au terme de combien d’oblations l’eau — les offrandes liquides — s’élève, dotée d’une voix humaine (ou sous le nom d’homme), pour prendre la parole ? »
« Non », répondit-il.
« Connais-tu les voies d’accès au chemin des dieux ou à celui des Mânes [= esprit des morts, ancêtres]— ces chemins qu’il faut emprunter pour atteindre soit la voie des dieux, soit celle des Mânes ?
Nous avons entendu ces paroles du mantra : « J’ai entendu parler de deux voies pour les hommes, menant aux Mânes et aux dieux. En les parcourant, tout cela s’unit. Elles se situent entre le père et la mère (la terre et le ciel). » »
Il répondit : « Je n’en connais aucune. »
Le roi l’invita alors à rester.
Mais le garçon, sans tenir compte de cette invitation, s’empressa de partir.
Il rejoignit son père et lui dit : « Eh bien, ne m’avais-tu pas dit auparavant que tu m’avais (parfaitement) instruit ? »
[Le père répond : ] « Comment (t’es-tu blessé), mon enfant plein de sagesse ? »
« Ce misérable Kṣatriya [guerrier] m’a posé cinq questions, et je n’ai su répondre à aucune d’elles. »
« Quelles sont-elles ? »
« Les voici », dit-il, et il en cita les premiers mots.
Le père dit : « Mon enfant, crois-moi, je t’ai transmis tout ce que je savais, sans rien omettre. Mais viens, allons là-bas pour y vivre en tant qu’étudiants. »
« Vas-y seul, je t’en prie. »
Là-dessus, Gautama se rendit auprès du roi Pravāhaṇa, fils de Jīvala, qui donnait audience.
Le roi lui offrit un siège, fit apporter de l’eau et lui présenta l’offrande rituelle.
Puis il dit : « Nous accorderons une faveur au vénérable Gautama. »
Āruṇi dit : « Tu m’as promis cette faveur. Dis-moi, je te prie, ce que tu as dit à mon fils. »
Le roi dit : « Ce que vous demandez relève des faveurs célestes. Veuillez plutôt adresser votre demande à un être humain. »
Āruṇi dit : « Tu sais que je possède déjà de l’or, du bétail et des chevaux, des servantes, une suite et des vêtements. Ne sois pas avare envers moi seul de cette richesse abondante, infinie et inépuisable. »
« Alors, tu dois solliciter cet enseignement selon les formes requises, Gautama. »
« Je viens vers toi [en tant que disciple]. »
Autrefois, on s’adressait à un maître par une simple déclaration ; Āruṇi vécut en disciple pour avoir simplement annoncé qu’il se mettait à son service.
Le roi dit : « Je vous prie de ne pas vous offenser de notre attitude, Gautama, tout comme vos grands-pères paternels ne s’en sont pas offensés [envers les nôtres].
Auparavant, ce savoir n’a jamais été détenu par un Brāhmaṇa. Mais je vais vous l’enseigner ; car qui pourrait vous refuser quoi que ce soit lorsque vous parlez ainsi ? »
Ce monde (le ciel), ô Gautama, est un feu ; le soleil en est le combustible, les rayons la fumée, le jour la flamme, les quatre points cardinaux la cendre et les points intermédiaires les étincelles.
Dans ce feu, les dieux offrent la foi (des oblations liquides sous une forme subtile).
De cette offrande naît le roi Lune (un corps est formé dans la lune pour celui qui accomplit le sacrifice).
Parjanya (le dieu de la pluie), ô Gautama, est un feu : l’année en est le combustible, les nuages la fumée, l’éclair la flamme, le tonnerre la braise et le grondement les étincelles.
Dans ce feu, les dieux offrent le roi Lune.
De cette offrande naît la pluie.
Ce monde, ô Gautama, est un feu ; la terre en est le combustible, la fumée en est la flamme, la nuit en est la flamme, la lune en est la cendre et les étoiles en sont les étincelles.
Dans ce feu, les dieux offrent la pluie.
De cette offrande naît la nourriture.
L’homme, ô Gautama, est un feu ; la bouche ouverte en est le combustible, la force vitale la fumée, la parole la flamme, l’œil la cendre et l’oreille les étincelles.
Dans ce feu, les dieux offrent de la nourriture.
De cette offrande naît la semence.
La femme, ô Gautama, est un feu.
Dans ce feu, les dieux offrent la semence.
De cette offrande naît un homme. Il vit aussi longtemps qu’il est destiné à vivre.
Puis, lorsqu’il meurt — Ils le portent pour qu’il soit offert au feu.
Le feu devient son feu, le combustible son combustible, la fumée sa fumée, la flamme sa flamme, la braise sa braise et les étincelles ses étincelles.
Dans ce feu, les dieux offrent l’homme. De cette offrande, l’homme émerge rayonnant.
Ceux qui possèdent cette connaissance, ainsi que ceux qui méditent avec foi sur le Satya-Brahman [= le Brahman réalité suprême en tant que vérité] dans la forêt, atteignent la divinité identifiée à la flamme ; de là, ils passent à la divinité du jour, puis à celle de la quinzaine de la lune croissante, ensuite aux divinités des six mois durant lesquels le soleil parcourt sa course vers le nord, de là à la divinité identifiée au monde des dieux, puis au soleil, et enfin, depuis le soleil, à la divinité de la foudre.
(Alors) un être issu de l’esprit (de Hiraṇyagarbha [= matrice d’or, œuf d’or]) vient les conduire vers les mondes de Hiraṇyagarbha.
Ils atteignent la perfection et demeurent dans ces mondes de Hiraṇyagarbha durant une multitude d’années sublimes. Ils ne reviennent plus jamais dans ce monde.
Tandis que ceux qui conquièrent les mondes par les sacrifices, la charité et l’ascèse atteignent la divinité de la fumée, puis celle de la nuit, celle de la quinzaine de la lune décroissante, celles des six mois durant lesquels le soleil se déplace vers le sud, puis la divinité du monde des Ancêtres et enfin la lune ; en atteignant la lune, ils deviennent nourriture.
Là, les dieux jouissent d’eux tout comme les prêtres boivent le jus éclatant du Soma (tandis qu’on dit, pour ainsi dire : « Prospère, puis décrois »).
Lorsque leurs actes passés sont épuisés, ils atteignent cet éther, puis l’air, ensuite la pluie et enfin la terre.
En atteignant la terre, ils deviennent nourriture.
Ils sont alors offerts à nouveau dans le feu de l’homme, puis dans celui de la femme ; de là, ils naissent (et accomplissent des rites) en vue d’atteindre d’autres mondes. C’est ainsi qu’ils accomplissent ce cycle.
En revanche, ceux qui ignorent ces deux voies deviennent insectes, papillons de nuit ou ces créatures qui piquent sans cesse (moucherons et moustiques). »
On remarque qu’ici, c’est un guerrier devenu roi qui donne un secret sur l’univers à un prêtre, un brahmane.
C’est tout à fait paradoxal.
Mais c’est ici qu’il faut bien cerner les luttes de classe qui ont amené ici et qui traversent les Brāhmaṇas, les Āraṇyakas et les Upanishads.