[Le collectif wotta sitta regroupe des prisonniers politiques italiens venant de différentes organisations, principalement le parti-guérilla du prolétariat métropolitain qui a été une scission ultra-gauchiste des Brigades Rouges du début des années 1980.]

Les notes suivantes définissent la position de notre collectif sur la voie prise par la RAF depuis avril 1992, et, avec cette position, forcément, notre point de vue sur certaines questions que nous considérons comme fondamentales pour l’initiative révolutionnaire des communistes en Europe.

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Il s’agit là de notes élaborées depuis longtemps dans leurs contenus de fond.

Les motifs pour lesquels nous ne les proposons qu’aujourd’hui à l’attention et à la discussion des camarades sont très simples et nous les expliquons brièvement.

Tout d’abord, disons avec clarté que pour nous le retournement de la RAF est apparu, dès le début, comme une manifestation d’une crise politique dans laquelle se nourrissaient dangereusement les germes clé violents procès de désagrégation.

À l’énoncé des raisons de leur « césure » avec le passé, le groupe de militants clandestins constituant aujourd’hui la RAF non seulement ne proposait aucun élément valable pour une nouvelle perspective, en s’embourbant dans une épaisse « bouillie populiste » pangermanique, mais ouvrait les portes à la pénétration impérialiste en acceptant déjouer le jeu de Kinkel.

Pour nous, prendre nos distances ou jeter l’anathème, surtout au nom du viol des sacro-saints principes, n’avait pas grande importance.

La RAF enfonça profondément un coin dans le camp antagoniste européen, amplifiant ainsi le manque de perspective déjà existant.

Le nœud était et est la reconstruction stratégique de la politique révolutionnaire et celle-ci ne se réalise que dans l’avancée de la lutte et du débat consciemment orientés sur des terrains réellement centraux.

Par son initiative, la RAF a fermé cet espace bien qu’il ait été maintenu ouvert péniblement après le coup d’arrêt de l’expérience du front en 1988, en catalysant l’attention et les énergies de parties considérables du mouvement en Europe (et en particulier en Allemagne) sur des questions erronées et secondaires, et en en écartant de nombreuses autres de la dimension continentale de la lutte (spécialement en Italie).

Dès lors la crise devait se consumer jusqu’au bout.

De nombreuses choses devaient acquérir une clarté tangible.

Et, en effet, l’attaque de Weiterstadt (action contre une prison spéciale en construction) montrait combien le choix de « s’arrêter pour réfléchir » était fumeux ; vu que les éléments de réflexion sur lesquels cette action s’appuyait se résumaient à une condamnation de la cruauté de la prison technologique.

Cela constituait surtout et plus concrètement une pression afin que quelques bosses du « nouveau Reich  » fassent une nouvelle distribution des cartes dans la proposition Kinkel.

Mais les propositions de la bourgeoisie sont toujours truquées et le jeu réel n’est jamais celui qui est affiché.

Ainsi, Wolfgang a été assassiné (NdT : Wolfgang Grams, militant de la RAF exécuté par la police politique après son arrestation le 27 juin 1993 à la gare de Bad Kleinen). Grâce à un espion nourri dans le marécage de la fausse pratique antagoniste, privée comme elle l’est d’une quelconque perspective offensive.

Et si Kohi a chassé Von Stahl (NdT : ministre de l’Intérieur démissionné après l’exécution sommaire de Grams), c’est parce qu’il voulait l’ensemble de la RAF pieds et poings liés et demandant grâce, pour offrir en hommage à la puissance allemande le spectacle de la mort physique et politique de la résistance.

Parce que c’est précisément la politique de pacification impérialiste : anéantissement et réinsertion sont les deux faces de la même monnaie.

Après Bad Kleinen, quand tout cela est devenu clair et palpable pout tout camarade en Allemagne et en Europe, le dernier voile masquant encore l’impasse dans laquelle se sont fourrés les militants clandestins de la RAF s’est lui-même dissipé.

Le silence par lequel ils ont accepté et voulu que les affidabili (NdT : détenus de confiance, expression tirée du film américain Broobakers) de Celle se fassent dans la gauche les porte-parole de la politique de pacification de Herr Kohl les a conduits au-delà du fossé séparant révolution et impérialisme.

Un véritable coup de poignard dans le dos des camarades prisonniers alors que plus d’une fois ils ont clairement affirmé que leur vie ne passait pas par la proposition de Kinkel ou de Schnarrenberger (ministre de l’Intérieur), mais bien par le développement révolutionnaire.

Pourtant la dérive de la RAF n’est pas la seule à révéler la phase comme étant pour les communistes des temps de désorientation.

En observant certaines formes grâce auxquelles d’autres camarades, à un niveau complètement différent, tentent de dépasser les difficultés objectives de cette phase historique, il en découle un cadre assez éclaté d’expériences et de réflexions pouvant être synthétisé en trois filons essentiels d’approche de la guérilla et de la stratégie révolutionnaire :

– celui privilégiant la nécessité de repartir des luttes sociales de mouvement en jugeant impossible d’agir à un niveau politique global si celui-ci ne s’affirme pas comme un développement naturel du mouvement ; mais de cette façon on finit inévitablement par circonscrire l’horizon à la situation spécifique que l’on vit, avec un rappel purement idéal à l’affrontement politique général ;

– celui mettant en avant la reconsidération des choix stratégiques sur lesquels s’est constituée la guérilla ; une course à reculons faite de révisions idéologiques exacerbées et désarmantes qui éloignent d’une approche offensive de la lutte ;

– celui enfin pour qui la continuité du projet ayant guidé la guérilla dans les dix dernières années est centrale, en la jugeant immuable et en considérant les défaites et les absences d’initiatives comme des problèmes purement organisationnels qui se combleront automatiquement avec la reprise de l’attaque.

Au contraire, avec les défaites se révèlent toujours des positionnements politiques inadéquats et, en l’absence d’une clarification, elles sont vouées à se reproduire en pesant négativement sur l’ensemble des conditions politiques, parce que de ce fait le décalage entre les sédimentations de la conscience révolutionnaire et l’évolution objective de la lutte s’élargit.

Mais il faudrait être myope pour n’en rester, dans le cadre actuel de l’expérience révolutionnaire, qu’à ces seules limites de l’approche stratégique maintenant la subjectivité communiste en dessous de l’évolution de la lutte, et sans prendre en considération d’autres facteurs.

En effet, il émerge quand même de ce cadre la conscience de la nécessité d’une proposition politique d’ensemble.

Et en conséquence la possibilité concrète de sa définition.

Et ce n’est pas tout, car des indications utiles pour des étapes essentielles à atteindre pour y parvenir en émergent également.

L’expansion des luttes sociales au niveau européen est un fait indéniable aux yeux de tous.

Comme il est tout aussi indéniable que ces luttes imposent la caractérisation du terrain politique sur lequel se détermine la progression des rapports de pouvoir.

Il est clair pour tous que l’obstacle principal face auquel aujourd’hui les luttes de masse ouvrières et prolétariennes sont contraintes de reculer de plus en plus ou de négocier est l’impossibilité d’attaquer immédiatement le niveau supranational spécifiquement européen, déterminant pour beaucoup les limites et les compatibilités rigides de chaque territoire national.

En ce sens, de nombreux(ses) camarades œuvrant dans les luttes à leur politisation et à leur développement se sont déjà confrontés, même si ce n’est que partiellement, à la nécessité de rompre l’encerclement national-local des luttes.

L’autre donnée fondamentale est que les composantes les plus avancées de la guérilla et du mouvement révolutionnaire en Europe affirment, même si c’est avec plus ou moins de force, clairement, qu’aucune avancée stratégique n’est aujourd’hui possible sans un positionnement au niveau de la dimension internationale de l’affrontement entre les classes.

C’est un élément important de conscience établissant les bases d’un débat unitaire et constructif.

À partir de ces deux données, il est possible de dépasser ces difficultés et de se connecter à la complexité du cadre actuel de l’affrontement avec une vision à long terme, et de dépasser des difficultés qui en restent à une forme de faiblesse de l’identité et des tâches des communistes.

En effet, ce qui définit les communistes dans les diverses phases du combat entre prolétariat et bourgeoisie a toujours été la capacité de « soutenir l’intérêt du mouvement dans sa totalité » (Marx).

Alors les communistes proposent dans la pratique, en termes d’organisation et de lutte, une conscience et une vision globale de l’affrontement, une stratégie afin d’affirmer concrètement les intérêts du prolétariat et d’affaiblir la bourgeoisie.

« La tâche des communistes » n’est pas celle de rappeler aux prolétaires combien la vie dans la société bourgeoise est destructrice, et de combien de massacres la richesse du big business se nourrit. Ils le savent déjà et par eux-mêmes.

La tâche principale est d’assurer la responsabilité de dire comment l’on gagne, comment l’on obtient des changements petits ou grands au présent.

Maintenant, il pourrait sembler inutile d’aborder plus précisément les thèses sur lesquelles la RAF a basé son retournement.

Ça serait une erreur, ces thèses plongent leurs racines dans des expériences et des concepts qui ne constituent certainement pas une affaire privée de la RAF.

De nombreux(ses) camarades, même si c’est en repoussant le rapport ambigu avec la politique étatique, les considèrent encore aujourd’hui en partie ou entièrement comme des réponses valables aux problèmes d’initiative et de perspective traversant le tissu communiste européen.

De toute manière, ces thèses représentent l’aboutissement de vingt ans d’expérience révolutionnaire.

Et tous les camarades, ceux de la RAF même ou proches, qui veulent de toute façon aller de l’avant, devront régler leur compte à ces thèses.

C’est principalement à eux que nous nous adressons.

Alors, affrontons-nous à la critique des éléments généraux pouvant être extraits des positions de la RAF, car il convient de préciser quelques axes politiques par lesquels passe l’avancée révolutionnaire et remettre les pieds sur terre à quelques questions fondant la conscience politique sédimentée par la guérilla en Europe et qui ne doivent pas disparaître.

LA RAF dit : dans le changement des rapports de forces mondiaux, l’idée d’un développement révolutionnaire par la lutte internationale commune a échoué.
Une thèse aussi tranchée que superficielle parce que privée de la moindre analyse du contexte mondial de l’affrontement.

Pour eux, il n’y aurait plus ni affrontements révolutionnaires en cours dans le monde, ni énormes conflits sociaux en Europe, en Asie, aux États-Unis, à l’Est, ni contradictions inter-bourgeoises aboutissant à des guerres en tout genre, et, enfin, il n’y aurait pas non plus de guerre globale des États-Unis pour sauvegarder une prédominance politique et économique toujours plus en crise.

Pour la RAF c’est uniquement la référence à tout ça qui a disparu.

Le fait principal qui apparaît, c’est que la RAF ne s’est jamais détachée, dans son évaluation du cadre de références stratégiques, de l’évolution de l’affrontement Camp socialiste-Camp impérialiste.

Chaque changement de leur projet, après chaque expérience de lutte internationale commune – d’abord avec la guérilla palestinienne, puis avec la guérilla européenne -, a de toute manière toujours tourné essentiellement autour de la même vision des contradictions, des sujets et des possibilités de développement de l’affrontement mondial.

Et c’est justement cette vision qui est « terminée ». Mais cela ne date pas d’aujourd’hui!

En effet la possibilité d’ouvrir des espaces à la perspective révolutionnaire du prolétariat en prenant comme axe stratégique le rapport de forces Est-Ouest ne certes pas achevée avec les écroulements assourdissants de 1989 !

Après la Seconde Guerre mondiale, la « défense de l’Union soviétique » est demeurée le terrain central sur lequel se mesurait l’avancée de la perspective communiste.

Le substrat de cette position résidait dans la conception suivante : l’avancée de la perspective communiste réduite à la généralisation (plus ou moins mécanique) de l’expérience soviétique dans le monde.

En ce sens, la lutte pour la transformation révolutionnaire dans son pays et la lutte anti-impérialiste aux côtés de l’Union soviétique se complétaient et se renforçaient mutuellement.

Cette conception, même si au fond elle contient l’erreur révisionniste de réduire un mouvement mondial de transformation communiste à la généralisation de l’expérience soviétique, eut un véritable souffle stratégique lors d’une phase précise de l’affrontement mondial, parce qu’en elle convergeaient les lignes fondamentales du développement révolutionnaire :

– l’émancipation de la classe prolétarienne pour laquelle les expériences socialistes et de libération nationale constituaient une possibilité réelle de transformation
matérielle ;

– l’opposition à la ligne contre-révolutionnaire anticommuniste de contre-insurrection (counterinsurgency), attaquée par les poussées révolutionnaires de façon intégrée dans les pays occidentaux et sur les trois continents ;

– la généralisation de l’affrontement politique et idéologique contre la bourgeoisie dans chaque zone en une ligne unique de développement mondial qui se matérialisait comme mouvement communiste international et avancée de la perspective communiste.

C’est le contenu qui rendait central l’affrontement Est-Ouest.

Progressivement, l’éclatement du « camp socialiste » en tant qu’alignement unitaire et homogène (qui commence dans les années soixante avec la critique maoïste de l’Union soviétique), l’impossibilité clé transformation révolutionnaire des formations économiques occidentales en suivant le modèle soviétique et la modification de la nature de la contradiction Est-Ouest en un affrontement – à l’échelle mondiale – entre deux systèmes de domination impérialiste (quelles que fussent leurs différences) ont progressivement rompu cette convergence, réduisant à néant sa portée stratégique pour le développement révolutionnaire.

En ce sens, l’avancée de la perspective communiste nécessitait un terrain différent de généralisation internationale qui reflète l’intérêt prolétarien de négation des rapports capitalistes d’exploitation du travail et de la vie, et cela ne pouvait être que la contradiction entre prolétariat international et bourgeoisie impérialiste qui, avec les nouveaux mouvements révolutionnaires et les expériences guérilleras des années soixante-dix, se traduisit en premiers éléments de conscience communiste.

Centralité stratégique de la contradiction prolétariat international / bourgeoisie impérialiste en tant que projection au plan politique général, c’est-à-dire celui de l’affrontement à tous les niveaux contre le système de pouvoir politique de la bourgeoisie impérialiste, et celui de la qualité homogène parcourant les luttes prolétariennes du monde.

C’est le terrain, et aujourd’hui plus que jamais à cause du degré atteint par la crise, sur lequel il faut caractériser les formes historiques d’alternative au capitalisme, leur possibilité d’édification et leurs avancées.

La dynamisation des contradictions interimpérialistes au niveau mondial inscrites par la crise ouverte depuis les années soixante-dix reproposait (dans les années quatre-vingt) une base matérielle, aussi étroite qu’elle fût, au modèle Est-Ouest en tant que clé d’approche à l’affrontement mondial.

La forte pression pour la redéfinition des positions des pouvoirs politiques et économiques se traduisait de plus en plus en une phase ouverte de guerre impérialiste avec les États-Unis et l’Union soviétique comme sujets principaux, mais non uniques (des Malouines au Golfe), et allait croiser inévitablement l’affrontement révolutionnaire international.

Du reste, c’était et c’est un des facteurs actifs de la progression-accélération de la guerre.

Donc, pour les forces révolutionnaires, il était sûrement juste de tenir compte de l’affrontement États-Unis-Union soviétique dans leur initiative politique, afin de peser dans les rapports de force mondiaux, mais tenir compte ne signifiait pas, hier et encore moins aujourd’hui, se fourrer dans un cul-de-sac.

Proposer de nouveau le vieux modèle de l’affrontement Camp socialiste -Camp impérialiste en tant qu’axe stratégique a signifié faire prévaloir ce modèle à toutes les nouvelles lignes de développement révolutionnaire qui émergeaient autour de l’axe prolétariat international – bourgeoisie impérialiste, en les appauvrissant jusqu’à ne laisser qu’un vieux philo-soviétisme que la guérilla métropolitaine avait déjà chassé à coups de pied au cul comme référence politique stratégique pour la conscience du prolétariat métropolitain en même temps qu’une bonne partie de la panoplie révisionniste.

Si nous insistons autant sur la question Est-Ouest, c’est parce que en certifier formellement la fin et tourner la page sans en approfondir toutes les implications est une erreur, autant que d’y rester agrippé comme à une planche de salut lorsque les nécessités de la lutte prennent un autre chemin.

Graduellement, la nouvelle situation mondiale a placé au centre deux questions décisives pour les progrès du communisme : premièrement, la fin du système socialiste mondial et, deuxièmement, la guerre impérialiste.

De la crise de l’Union soviétique et de l’expérience de pouvoir socialiste, on peut sortir avec une conscience plus forte des potentialités de la perspective communiste, ou alors avec des régressions désastreuses qui pèseront qui sait combien de temps.

Cela dépend de comment la conscience d’un nouveau progrès de la perspective communiste est affirmée.

Une perspective non pas en tant que « programme », mais tel un nœud politique autour duquel s’enroule l’élaboration de la conscience de l’affrontement global entre prolétariat et bourgeoisie dans cette phase historique.

La conscience révolutionnaire qui élabore les nouvelles étapes et objectifs politiques concrétisant les intérêts généraux du prolétariat face aux contradictions et aux limites objectives du capitalisme dans cette phase historique.

Plus la crise avance et plus la société capitaliste se transforme dans son ensemble en étendant, en approfondissant, en com-plexifiant qualitativement la polarisation des conditions et des intérêts entre prolétariat et bourgeoisie, plus l’affrontement de pouvoir se catalyse également autour de la capacité à faire surgir la possibilité d’émancipation, de libération et de dépassement du capitalisme.

Un intérêt général visible qui, par la politique révolutionnaire, rend praticable la réunification des luttes et des intérêts particuliers.

Aujourd’hui, le capitalisme métropolitain a conduit au développement de forces productives fortement innovatrices et complexes immédiatement planétaires, sa crise a amorcé de grandes contradictions tout aussi planétaires.

L’étroite interdépendance des économies et des conditions sociales bloque les nouveaux développements et transformations significatives n’agissant pas sur des bases supranationales.

Tous ces procès génèrent autant la poussée vers des formes d’union supranationales qu’à l’opposé, la fragmentation des localismes.

Cela parce que nous avons atteint ce degré de développement où l’affrontement de pouvoir entre les intérêts généraux du prolétariat et les intérêts généraux de la bourgeoisie commence à vivre, à se résoudre, au niveau immédiatement mondial.

Cela se produisit également et en partie à d’autres époques, mais c’était alors lié à un développement différent de l’économie et des rapports sociaux, et, en conséquence, l’affrontement de pouvoir ne pouvait avoir pour objet des intérêts universels pour le prolétariat comme pour la bourgeoisie.

En fait, cela se traduisait au niveau de la conscience et des objectifs matériels et politiques en avancées et transformations au plan national.

Aujourd’hui, au contraire, les avancées se mesurent surtout au niveau supranational.

Non parce que la dimension supranationale signifie nivellement ou disparition des « particularités », mais parce qu’elle s’impose comme « nécessité générale » et donc en tant qu’élément qui détermine toute avancée quelle qu’elle soit.

Pour la bourgeoisie comme pour le prolétariat.

Et c’est cette donnée « objective » qui a provoqué la crise du maintien et de l’édification des formes politiques du pouvoir prolétarien (des États comme des organisations) sur la seule base nationale, face à l’affrontement de pouvoir entre les classes se développant au niveau global, parce que celui-ci se renverse sur ces formes de pouvoir en rapport de forces écrasant.

Base économique et rapport de pouvoir sont étroitement liés.

La guerre du Golfe a ouvert une ère de nouveaux affrontements inter-bourgeois destructeurs à l’échelle mondiale sous la pression de la crise et du fait de la forte interdépendance. Une question étroitement liée à celle de la perspective.

Dans cette ère, le prolétariat doit aussi affirmer les raisons générales de son émancipation historique parce que c’est seulement ainsi qu’il peut se placer (de façon autonome et active) dans le conflit entre État et groupes bourgeois locaux en évitant de suffoquer sous les nationalismes plus ou moins masqués ou de subir passivement les conséquences sociales destructrices de ces conflits.

La crise capitaliste génère toujours la guerre. C’est vrai, mais il faut voir qu’aujourd’hui, dans cette phase historique, dans le cours de cette crise générale (spirale entre de grandes restructurations technologiques et des récessions dévastatrices) et avec son impact global dans le monde interdépendant, tel est le processus réel de généralisation de la guerre.

Face à nous, nous constatons la progression avec laquelle un nombre croissant de contradictions débouchent en guerre, progression au centre de laquelle le redéploiement belliqueux américain domine.

Après la guerre froide qui était, pour ainsi dire, une « crise de la guerre » et donc une « détente », aujourd’hui c’est la guerre partout, la « guerre de la crise ».

De nombreux foyers de guerre s’allument ça et là sans qu’aucun des anciens ne soit véritablement éteint.

Dans cette reproduction endémique des guerres locales se manifeste aussi la crise de la forme État national (en tant que pilier du développement capitaliste d’un territoire) déchiré entre des revendications d’autonomie interne – concurrence régionale – et une dépendance transnationale accrue.

Aucun sujet local n’a le pouvoir clé conclure définitivement les guerres, mais seul celui d’ouvrir l’affrontement et de le reproduire dans la déstabilisation généralisée et dans la destruction des forces productives matérielles et sociales.

La crise progressive de l’hégémonie économique et politique des États-Unis interagit avec divers niveaux de contradictions:

– celle surgissant de la formation progressive de trois blocs continentaux : États-Unis, Europe et Japon ;

– celle surgissant de la nécessité d’une formation de puissances régionales, en particulier Moyen-Orient, Afrique du Nord, Est et Asie;

– celle surgissant de la pression massive sur les peuples et les classes prolétariennes pour l’imposition d’une nouvelle accumulation.

Les États-Unis ont été et continuent d’être les garants de l’intérêt général de la bourgeoisie impérialiste (dans son acception la plus pure de classe supranationale), leur crise se traduit en une crise de tout le système mondial : l’introduction d’une fragmentation implique l’accélération d’un ensemble complexe de contradictions.

Dans le futur, l’hégémonie globale des États-Unis se fondera de moins en moins sur leur puissance économique, mais toujours plus sur leur supériorité militaire.

Et même la première dépendra de la seconde. C’est cela que signifie la guerre du Golfe.

La politique de « sécurité totale » des États-Unis répond à cet impératif. Un modèle de guerre de domination immédiatement utilisable dans tous les territoires de la planète.

De ce fait, la Force d’intervention rapide s’est substituée à la « défense avancée », et la guerre n’a plus un champ de bataille en fonction de l’armée ennemie, car elle suit la logique de l’extermination de masse tous azimuts.

Elle ne distingue pas le militaire du civil.

Ainsi les victimes civiles sont toujours plus nombreuses que les militaires.

En cette fin de siècle, la généralisation de la guerre sera davantage encore le terrain politique principal auquel le prolétariat international fera face pour se former en tant que classe dans les nouvelles conditions économiques et politiques.

Dans la guerre, la révolution se renforce seulement en présence d’une perspective politique claire et correspondant au niveau atteint par les contradictions.

Relancer l’alternative communiste du capitalisme métropolitain et contrer la guerre des États-Unis pour la conservation de leur hégémonie dépassent le domaine national de la lutte des communistes.

Cela requiert un saut de qualité de la lutte au niveau international. L’avancée passe exactement par une idée nouvelle de développement révolutionnaire dans la lutte internationale commune.

Pour nous, ici en Europe, cela signifie en priorité un projet et une proposition concrétisant une ligne continentale d’affrontement, parce qu’il est impensable de parler aujourd’hui d’unité mondiale si avant nous ne nous mettons pas au niveau atteint par les contradictions économiques et politiques sur le continent.

Si la RAF n’a accompli aucun pas en avant vers une nouvelle orientation – mais, au contraire, des reculs pour en finir avec sa propre histoire -, c’est parce que, également depuis 1989, elle a graduellement circonscrit ses perceptions et ses analyses des changements, autant ceux du camp impérialiste que ceux des rapports de classes, à la seule Allemagne.

Une nouvelle politique ne peut uniquement voir le jour qu ‘en se mesurant aux nouveaux problèmes, uniquement en progressant au niveau global.

Ce que la RAF n’a pas compris, c’est que la « Grande Allemagne » ne peut exister seule sans la « Grande Europe ». En dehors d’elle, c’est la guerre, la radicalisation des contradictions entre les fractions bourgeoises, avec le renforcement des nationalismes et des mouvements réactionnaires et avec les inévitables retombées violentes contre le prolétariat et les communistes.

Dans l’un et l’autre cas pour les communistes, la lutte pour l’affirmation des intérêts principaux du prolétariat passe par la conquête d’une vision d’ensemble de l’affrontement de classe en Europe.

Parce que le problème n’est pas celui d’empêcher un « projet impérialiste d’unification » particulier, c’est justement le contraire. Le problème est d’acquérir la conscience et la force pratique d’agir au niveau déjà atteint par les conditions économiques, sociales et politiques grâce auxquelles la bourgeoisie impose ses intérêts au prolétariat dans chaque territoire européen particulier, du Sud au Nord.

C’est affirmer à ce niveau les intérêts généraux du prolétariat européen en tant que qualité émergeant des luttes dans leur ensemble.

Dans les années quatre-vingt, la nécessité d’affirmer une stratégie révolutionnaire internationale de dimension continentale pour contrer les projets centraux de l’impérialisme – exigence impossible à repousser et fondée sur les conditions objectives dans lesquelles doit se développer le projet révolutionnaire – a projeté la dialectique unitaire entre les forces révolutionnaires avec le mot d’ordre Lutter ensemble, et a mûri l’idée-force de la nécessité et de la possibilité de construire l’organisation révolutionnaire du prolétariat métropolitain européen.

Un processus de construction qui, dès le début, est conçu et fondé sur une étroite interaction et dialectique entre les forces d’avant-garde et les secteurs les plus avancés de la lutte prolétarienne au niveau continental.

Dans la phase actuelle, l’identité communiste révolutionnaire acquiert d’énormes possibilités de développement concret dans le rapport dialectique entre organisation communiste révolutionnaire et mouvements de masse prolétariens en Europe.

Dans cette direction, le débat et le processus mûris au milieu des années quatre-vingt autour de la construction du Front Révolutionnaire Anti-Impérialiste constituent indubitablement une avancée significative, tant parce que cela a relancé au niveau européen le patrimoine des expériences nationales que parce que cela a donné lieu à certains pas qualitatifs importants du projet international et anti-impérialiste.

Malgré ses limites, l’expérience du Front s’est affirmée historiquement comme un point de non-retour.

Elle a affirmé que le combat international et internationaliste a des implications beaucoup plus larges que la seule solidarité et une simple politique d’alliance, et elle s’est connectée avec la lutte d’émancipation prolétarienne mondiale.

II n’y a rien dans l’analyse des conditions de crises-développement du mode de production capitaliste et de l’impérialisme qui nous démontre que l’on doit revenir en arrière par rapport à cette conscience.

Au contraire, il s’agit de faire avancer la stratégie révolutionnaire internationale au niveau continental dans les nouvelles conditions d’affrontement.

La capacité de la guérilla à se positionner en tant que stratégie de pouvoir du prolétariat métropolitain européen prend corps principalement dans la capacité à savoir saisir consciemment où se jouent aujourd’hui les rapports de forces entre les classes et dans la caractérisation de l’étroite connexion existant entre le domaine national et le système de domination supranational.

Dans cette direction, il faut maintenir et développer le rapport dialectique liant l’attaque contre les projets stratégiques de la bourgeoisie impérialiste et son ordre de domination et les luttes les plus avancées du prolétariat métropolitain en termes de conscience politique, d’organisation autonome de classe, de lutte offensive et de défense des espaces et conditions de vie.

Depuis que l’unification du marché mondial a soumis, toujours plus, les formations économiques nationales, leur régulation économique, politique et sociale réalisée par les États-nations est entrée en crise et, avec elle, la possibilité d’accomplir des transformations significatives en « occupant » les États-nations ou en « pesant » sur eux.

N’importe quelle force politique ou sociale désirant révolutionner les rapports de domination et d’exploitation qu’elle subit doit nécessairement caractériser le pouvoir auquel elle s’affronte.

De plus en plus de mouvements révolutionnaires et de subjectivités communistes ont combattu pour le pouvoir face à des instances supranationales ou internationales ; les mêmes conditions économiques, sociales et politiques d’où surgit l’affrontement évoluent de plus en plus sous la poussée des facteurs supranationaux.

Et c’est cette base matérielle qui détermine la nécessité, dans la définition de la stratégie révolutionnaire pour le pouvoir, d’établir la prédominance de l’international sur le national, dans laquelle le territoire national et sa structure politique sont affrontés en tant que partie autonome mais intégrée d’une formation supranationale, expression du stade actuel de réunification du marché mondial.

La question fondamentale, donc, n’est pas tant de calculer combien de « pouvoir » détient encore l’État-nation ; il s’agit au contraire de bien comprendre si, en restant encore à cette central!té, on transforme-détruit ou non le capitalisme.

Si, dans ce domaine, on parvient encore à affirmer les intérêts politiques et économiques généraux et immédiats du prolétariat dans les grandes contradictions capitalistes, rendues plus complexes et accélérées par les destructions et les innovations nées de la crise.

Et c’est ce qui impose à tout communiste de réorienter sa perspective et le processus d’avant-garde sur la centralité de la contradiction prolétariat international / bourgeoisie impérialiste et de construire une ligne d’affrontement offensif qui ait la force et la capacité d’affaiblir le système impérialiste.

La crise de l’État-nation est une composante de la crise capitaliste, en tant que telle elle a une valeur générale vérifiable dans presque toutes les situations nationales, et, en conséquence, elle ne peut être ni comprise ni affrontée seulement au niveau local.

Elle est déterminée par les exigences de la grande bourgeoisie internationale qui a besoin des instruments politiques de soutien et de régulation des processus liés à l’accumulation, à la concurrence et au contrôle de la force-travail, ayant déjà dépassé le domaine national et en fonction desquels, au cours des quinze dernières années, les organismes supranationaux, leurs compétences et leurs pouvoirs se sont multipliés au détriment des États-nations.

La forme prise progressivement par les États-nations en Europe dépendra du processus de la dialectique entre eux et de la définition des nouvelles structures étatiques continentales ; ce processus d’étatisation communautaire n’est pas une transposition mécanique dans un sens élargi de l’État-nation, mais il se présente telle une interconnexion systémique d’États et d’organismes supranationaux afin d’exécuter des fonctions étatiques au niveau européen.

Chaque État européen, à divers degrés et niveaux, règle ses comptes avec la crise du système politique, qui voit l’épuisement des formes connues jusqu’à aujourd’hui de « démocratie politique » dans le système capitaliste, et une mutation essentielle des rapports de forces dans la lutte des classes et jusque dans les appareils de l’État qui en sont complètement investis.

En Italie – mais l’essence n’est guère différente en Allemagne, en France, etc. -, c’est par une guerre sourde entre les appareils et les fractions bourgeoises depuis des années que prend corps une structuration autoritaire de la « démocratie » dans laquelle la réadaptation et la « modernisation » du système politique étatique se base sur l’imposition à toutes les forces politiques « historiques » d’une série d’objectifs politiques généraux représentant « l’intérêt du pays » afin de pouvoir être aligné sur le processus d’unification européen et d’éviter la désagrégation et l’éclatement du cadre politique régi par l’État.

Cette imposition d’une « nécessité objective  » – « Ou l’Union européenne, ou la guerre ! »- constitue le modèle par lequel la bourgeoisie tente d’échapper à sa crise politique ; son plan est de coopter dans le domaine de la gestion de l’État toutes les forces politiques, des conservateurs aux réformistes en passant par les syndicats pouvant accepter les tensions et les contradictions sociales dans ce processus totalisant de refondation de l’État.

Une étreinte mortelle dans laquelle la bourgeoisie impérialiste cherche à pulvériser la lutte de classes jaillissant des nouvelles polarisations sociales en cours dans tous les pays à capitalisme avancé ; et les avant-gardes révolutionnaires devront les démasquer et les combattre afin d’ouvrir des espaces à la lutte du prolétariat métropolitain.

La graduelle intégration continentale en Europe entraîne inévitablement une structuration politique de domination en garantissant l’existence et la reproduction suivant deux lignes de fond qui la caractérisent.

Et donc, vers l’intérieur pour gérer la restructuration et la concentration des entreprises, les nouvelles formes de concurrence et de développement inégal, le contrôle et la pression sur le prolétariat (en tant que force-travail directe et de réserve) ; vers l’extérieur en fonction du rapport de forces de la confrontation avec les autres blocs économiques régionaux (Amérique du Nord et Sud-Est asiatique) et en
direction des économies capitalistes les plus faibles du marché mondial (Tricontinent et Est) non seulement au plan politique, mais pour se positionner dans la défense de l’intérêt général du système mondial face à la crise américaine.

Une restructuration politique prenant une forme étatique car elle ne répond pas à une dynamique conjoncturelle, mais à un intérêt général de la bourgeoisie impérialiste européenne d’organisation et de reproduction de la formation économico-sociale continentale qui se réalise en un processus fortement contradictoire et à long terme.

D’autre part, en Europe, ce processus a déjà eu une incidence profonde tant dans l’économie que dans le rapport capital-travail et dans les rapports sociaux, au point que la grande bourgeoisie a désormais imposé au niveau continental tous les principaux processus de développement-accumulation-concentration de richesse : une dynamique qui requiert inévitablement une redéfinition de l’organisation des pouvoirs dépassant le cadre national.

Ce processus, guidé par les grands oligopoles multinationaux et par les fractions bourgeoises les plus puissantes, dessine la formation d’une véritable bourgeoisie impérialiste européenne s’affirmant sous diverses formes en tant que sujet porteur d’un intérêt précis de classe au niveau mondial et envers les États particuliers à partir de ses places fortes en Europe; des représentants aux sommets des différents trusts internationaux financiaro-bancaires jusqu’au personnel politique transnational lié au nouveau système de pouvoir européen exprimant principalement les intérêts des premiers.

Mais l’intégration continentale n’élimine pas la crise économique, ni le développement inégal, ni la concurrence et la compétition entre les grands capitaux.

Dans une phase capitaliste au cours de laquelle des groupes multinationaux et multiproductifs sont devenus dominants et occupent globalement les territoires, la lutte de concurrence n’est plus circonscrite aux simples entreprises et aux marchandises particulières, mais investit également les territoires désormais considérés et réduits à être une entité économique (la prétendue régie nationale), c’est-à-dire pouvant être rapprochés économiquement parce que pouvant être organisés et exploités économiquement en chacun de leurs éléments constitutifs.

La dialectique entre étatisation communautaire et États-nations se traduit par leur intégration graduelle dans cette dimension nouvelle, sans conduire toutefois à la disparition de ces derniers.

Elle apparaît avec la connexion continue et dynamique entre les différentes économies et États, puis elle œuvre de plus en plus de façon autonome, elle les conditionne et les conforme toujours plus à ses exigences dans un cadre de complémentarité encore plus étroit.

La construction européenne, à ses divers stades de développement, repose toujours plus pesamment sur les rapports de classe.

Et en tout premier lieu à l’intérieur de l’usine, car le cœur de la restructuration capitaliste reste aujourd’hui plus que jamais l’extraction de la plus-value.

La dynamique globale de l’internationalisation du rapport de capital, particulièrement avancée en Europe, et les stratégies spécifiques unifiées et homogènes guidant tous les processus de restructuration productive et de réorganisation sociale dans le cadre de la crise-développement du Capital ont impulsé la formation d’un prolétariat métropolitain européen du fait des conditions de vie tendanciellement homogènes.

De la constitution de trusts monopolistes européens de dimension supranationale et des processus de concentration-centralisation de divers secteurs productifs découlent des processus de restructuration établissant un niveau d’exploitation et une organisation du travail de plus en plus homogène de la classe ouvrière comme des travailleurs des services et des autres secteurs, jusqu’aux modèles d’enseignement, de la formation du marché du travail et de la croissance illimitée d’une armée industrielle de réserve utilisable au-delà des frontières nationales, telle une masse de manœuvre pour les politiques de restructuration productive mises en œuvre dans l’Europe entière.

Grâce à cela, le Capital cherche à libérer définitivement le marché du travail de ses limites et rigidités coûteuses.

C’est un fait démontré durant les dix années passées et encore plus ces derniers temps, les principales luttes dans chaque pays se sont vérifiées surtout sur les axes des restructurations et des « projets européens » décidés au niveau de la CEE, de même que pour l’adoption de politiques et de normes dans les services, les aides et autres secours.

À ce cadre s’ajoute la dynamique toujours plus importante des flux migratoires des pays des Trois Continents et de l’Est européen convergeant vers l’Europe occidentale.

En Europe, il est désormais impossible de sous-évaluer le fait de l’immigration, vu l’impact qu’il a dans la lutte sociale de presque tous les pays.

Pour donner quelques exemples, il suffit de penser aux mesures restrictives contre l’entrée des « étranger » en Italie et plus récemment en Allemagne comme en général dans tous les pays européens signataires des accords de Schengen (NdT : cette analyse est antérieure à l’annulation, ou plutôt au report sine die, des accords de Schengen, le 25 janvier de cette année, mais la politique des pays européens en matière d’immigration n’en est pas sensiblement modifiée), une politique se proposant de réguler de façon rigide le marché du travail grâce à des lois communautaires précises capables d’optimiser le rapport capital/ travail à bas prix.

En réalité, les masses immigrées du Sud et de l’Est se pressant à la frontière européenne unique sont la base irremplaçable d’un développement de l’économie européenne, et l’ensemble des politiques de la CEE à leur égard ne vise qu’à garantir une planification attentive de leur exploitation et de leur contrôle.

En ce sens parler de société des deux tiers est tout à fait erroné parce que personne n’est superflu dans la formation sociale capitaliste, tant dans les pays du « centre » que dans les pays de la « périphérie ».

La nouvelle division internationale du travail produit une nouvelle composition de classe du prolétariat dans laquelle les morts de faim des Trois Continents de même que les 10 % de chômeurs « structurels » de la riche Europe sont le fruit de la rationalité de la plus-value et non de la méchanceté de la bourgeoisie.

Les analyses sociologiques de la « société des deux tiers » décrivent la condition de misère de vastes couches prolétariennes, mais elles ne sont absolument pas capables de saisir la substance des dynamiques capitalistes qui la produisent et retendent en permanence.

Le phénomène du « nouveau racisme » explosant en Europe (En Allemagne, en Grande-Bretagne, en France, en Espagne, en Italie…), suite à la formation d’un prolétariat multiracial et multi-ethnique, et qui préoccupe pas mal les gouvernements européens est aussi et surtout l’occasion d’introduire un cadre législatif plus ramifié et répressif partout sur le continent.

Aujourd’hui l’affrontement de pouvoir en Europe peut se comprendre seulement à partir de la formation de ces deux sujets : la bourgeoisie impérialiste européenne et le prolétariat métropolitain européen.

Cet affrontement se développe déjà objectivement au niveau continental comme le démontre la simultanéité des luttes du prolétariat métropolitain sur tout le territoire.

La majorité de ces luttes sociales et ouvrières en Italie, en Allemagne, en Espagne, en France, en Grèce… doit faire comprendre et bien réfléchir sur l’homogénéité des processus d’où elles surgissent, et sur le manque d’une référence politique révolutionnaire correspondante.

Le processus d’étatisation communautaire est la dynamique par laquelle tendan-ciellement le mouvement révolutionnaire devra vérifier la possibilité d’obtenir des améliorations concrètes des conditions de vie du prolétariat et de relancer la perspective communiste.

C’est en fait le terrain sur lequel se condensent et se condenseront toujours de puissants affrontements de pouvoir. Pour la première fois, les conditions de vie des masses ouvrières et des prolétaires dépendent étroitement des formes et des rythmes de l’unification européenne.

Cela signifie tout d’abord que l’affrontement classe / État dans chaque pays n’est compris à nouveau qu’à partir de sa dimension européenne, et ensuite que les mutations en cours entre pouvoirs étatiques et formation sociale sont saisies également dans cette dimension, tant en ce qui concerne les éléments communs rencontrés dans les principaux États européens que pour ce qui est de la dimension supranationale s’affirmant au-dessus et dans ceux-ci.

L’affrontement contre l’État dans le territoire national reste donc un élément de politisation et de recomposition des luttes locales.

L’État conserve et approfondit ses fonctions de contre-révolution interne et de contrôle de parts significatives des processus économiques ainsi que dans le domaine idéologique-culturel. Donc la de l’État entre toujours dans le projet et dans les perspectives communistes des révolutionnaires en Europe.

La construction d’une ligne d’affrontement européen est fondamentale parce que c’est la seule assez générale pour permettre la « rupture de l’encerclement  » des luttes par lesquelles le prolétariat de tous les pays réagit à l’imposition des pesantes conditions de vie constituant le cœur de la restructuration européenne de la production et du marché capitaliste.

On ne peut édifier une direction de la lutte générale qu’en construisant et en proposant avec clarté cette ligne, une direction avec laquelle les forces les plus significatives du mouvement révolutionnaire agissant déjà au niveau européen, même si c’est de façon embryonnaire et partielle, se reconnaissent et se connectent.

Aujourd’hui, les conditions pour œuvrer à la construction d’un projet révolutionnaire européen sont mûres parce que c’est le passage historique fondamental pour la relance de la perspective communiste.

À partir de celui-ci peut surgir un processus d’unification des luttes révolutionnaires au plan mondial correspondant à la réalité du capitalisme métropolitain.

Un projet révolutionnaire européen plaçant au centre l’affrontement prolétariat/ bourgeoisie dans sa dimension continentale ne peut être par ailleurs lié mécaniquement et spéculativement au procès d’unification européen et à la formation du bloc impérialiste.

Même si le bloc européen régresse sous les coups des contradictions qu’il ne réussit pas à résoudre, et qu’on assiste à une exacerbation de la poussée des nationalismes dans la Communauté européenne, au niveau stratégique la politique prolétarienne ne serait pas énormément bouleversée dans ses axes centraux.

Le processus d’émancipation du prolétariat ne peut avoir comme horizon les configurations que prend chaque fois le système capitaliste, mais il se fonde sur une vision universelle et internationaliste de la perspective communiste.

Ainsi, concevoir le combat en Europe en tant que partie de l’affrontement mondial entre libéralisme et révolution est le présupposé essentiel d’un projet révolutionnaire européen.

C’est la base pour construire la force révolutionnaire capable d’intervenir contre la guerre du « nouvel ordre mondial » à travers laquelle les États-Unis défendent leur dominance, une force pouvant devenir un point de référence pour les luttes anticapitalistes et anti-impérialistes dans le monde entier.

La RAF dit : dans le nouveau processus la guérilla ne peut être le « centre » car elle se détacherait des antagonismes de classe, et elle perdrait « la connaissance sociale ».

Il est clair que pour eux la guérilla se place au centre seulement parce qu’elle frappe « plus haut » que n’importe quel autre sujet antagoniste existant.

En se plaçant en haut – à un niveau inaccessible aux autres – la guérilla s’impose au mouvement car elle établit un seuil d’affrontement qui, de fait, est le sien propre.

De cette façon, on peut recueillir une large sympathie, mais on ne construit pas une nouvelle organisation et une conscience révolutionnaire du prolétariat.

Si l’on considère la guérilla comme un fait « militaire » dans lequel le « politique » réside dans le choix de l’objectif par lequel on entraîne automatiquement la croissance linéaire des niveaux de conscience révolutionnaire du prolétariat, alors tôt ou tard on cessera le combat.

La guérilla est une praxis guidée par une stratégie.

Son cœur est constitué par les contenus stratégiques lui donnant forme.

La qualité politique émise par la guérilla en Europe ne peut être réduite aux régressions militaristes (même si elles furent nombreuses).

La guérilla métropolitaine incarne la rupture révolutionnaire réalisée en Europe au début des années soixante-dix par les organisations de la lutte armée pour reconstruire la conscience de classe du prolétariat et pour rouvrir un affrontement de pouvoir dans le cœur du système impérialiste.

L’ouverture d’une lutte révolutionnaire n’ayant absolument pas épuisé sa force intrinsèque dans son devenir contradictoire.

Un combat se poursuivant, et la bourgeoisie n’a jamais réussi à bloquer complètement son évolution qualitative au cours des années soixante-dix – quatre-vingt, et aujourd’hui encore elle tente d’en fragmenter la portée stratégique en effaçant la mémoire historique du prolétariat européen.

Aujourd’hui, le développement réel d’un processus d’organisation et de conscience révolutionnaire du prolétariat ne peut se réaliser en l’absence d’une stratégie de guérilla.

Et aucune avancée qualitative n’est possible sur le plan de la perspective comme sur celui des changements concrets.

Dans la guerre de classe de longue durée – contenu et forme historique actuels du processus révolutionnaire -, ne sont pas si remarquables les formes dans lesquelles s’expriment la lutte prolétarienne et son expansion quantitative que le développement qualitatif du processus d’organisation de classe.

En fait, même en se caractérisant avant tout comme conquête d’un terrain spécifique de l’avant-garde, la lutte de guérilla est en même temps, et à divers niveaux, politiquement diffusable dans l’ensemble du mouvement prolétarien pour en élever l’autonomie et la résistance.

Une ligne praticable à partir de chaque situation spécifique de lutte, s’imposant donc aussi tel un véhicule de communication révolutionnaire et de recomposition de classe.

De ce fait, la guérilla dans les métropoles ne s’est jamais résumée ni ne se résume qu’à « frapper l’ennemi », mais elle est aussi et simultanément (re)construction, en diverses phases, de la conscience révolutionnaire du prolétariat à partir des luttes concrètes que celui-ci exprime, et donc ligne de masse.

La stratégie de la guérilla, en tant que moyen d’être de l’avant-garde révolutionnaire dans la métropole, ouvre donc la voie à l’ensemble des luttes prolétariennes et recompose la classe dans sa perspective d’émancipation des rapports sociaux capitalistes.

C’est une stratégie s’affirmant grâce à une ligne interne à la classe prolétarienne.

Cela est désormais un fait acquis par l’expérience révolutionnaire dans la métropole, guidée par la guérilla qui a développé ses étapes et son processus organisationnel à partir d’un enracinement dans les situations de pointe de la lutte prolétarienne au cœur des principaux pôles métropolitains.

Ce qui constitue un progrès par rapport au modèle de la Troisième Internationale du parti se plaçant tel le souteneur « extérieur » de la conscience de classe dans le prolétariat.

En ce sens, l’organisation d’avant-garde ne peut être conçue comme unique point de départ du développement des processus de conscience, organisation et constitution en classe du prolétariat métropolitain.

Le terrain de l’avant-garde, même en ayant une particularité précise dans le contexte de la lutte de classe, se développe en termes à’unité et clé distinction avec le mouvement du prolétariat. Unité quant à l’intérêt général de la classe ; distinction dans le sens où l’avant-garde remplit un rôle distinct dans le processus révolutionnaire par rapport aux autres instances du mouvement révolutionnaire, à partir des divers niveaux de conscience que ces déterminations expriment.

En ce sens l’avant-garde est parti.

Depuis toujours, ce principe fait partie des processus d’organisation du prolétariat, toutefois cela ne signifie pas, comme cela s’est souvent passé au cours de l’histoire du mouvement communiste, s’attribuer une délégation purement idéologique des intérêts de classe.

Dans le déroulement de l’affrontement, cela conduit à s’éloigner toujours plus du processus concret de la lutte de classe et à se refermer sur soi-même.

L’existence, la lutte et le développement de l’avant-garde se légitimisent clans la vérification politique qui dérive de la réalisation des intérêts généraux et particuliers du prolétariat se révélant les plus importants dans les différentes phases de l’affrontement de classe.

Le fait que l’organisation d’avant-garde, dans sa praxis, doit toujours donner corps aux intérêts généraux de la classe, en se plaçant au niveau le plus haut de l’affrontement et sur les contradictions principales qui le caractérisent, ne signifie pas que celle-ci puisse représenter seule l’ensemble et le degré de progrès des intérêts généraux du prolétariat.

Ces derniers ne peuvent être représentés que par l’ensemble des organismes qui, phase après phase, conjoncture après conjoncture, expriment le système de pouvoir prolétarien révolutionnaire dans les diverses formes qu’il assume et dont l’organisation d’avant-garde n’est qu’une partie, même si c’est la plus avancée et la plus consciente.

En tant que projection sur le terrain du pouvoir de l’ensemble des antagonismes de classe, la praxis guérillera a toujours à rôle central d’avant-garde et au fil des années elle a vérifié que le pouvoir prolétarien est un ensemble de processus-rapport-système.

C’est uniquement en faisant vivre et en renforçant toujours plus les intérêts généraux du prolétariat dans l’affrontement classe / État que l’on peut faire progresser l’ensemble du processus révolutionnaire et réaliser des avancées dans la construction du pouvoir prolétarien, mais aussi dans les conditions de vie et d’auto-organisation du prolétariat métropolitain.

Enfin en tant que prisonniers révolutionnaires et comme communistes issus de l’expérience de la guérilla italienne, nous tenons à préciser la question de la « détention politique « .

Les prisonniers de la guérilla font indubitablement partie du mouvement révolutionnaire et de l’affrontement actuel, comme tels leur contribution au débat et à la reconstruction de la perspective révolutionnaire peut revêtir une importance certaine dans les différentes phases de la lutte et en particulier dans les périodes de difficultés, telle celle que nous traversons.

De ce fait, en Italie comme dans d’autres pays européens et aux États-Unis, l’État cherche précisément à effacer les prisonniers révolutionnaires en tant que réalité politique afin d’interdire une quelconque forme de continuité entre les expériences révolutionnaires dont ils sont les expressions et les conditions actuelles du combat.

En conséquence, l’intérêt commun entre le mouvement révolutionnaire dans son ensemble et les prisonniers résistants collectivement face aux conditions qu’ils subissent n’est pas déterminé par l’exacer-bation de la contre-révolution continentale au sens strict – un aspect sûrement réel -, mais principalement par la nécessité d’une nouvelle perspective dans laquelle la « mémoire du combat passé  » est un élément toujours décisif.

Le rôle des prisonniers de la guérilla qui durant toutes ces années ont conservé leur identité révolutionnaire et ont contribué au progrès clé l’ensemble de la perspective révolutionnaire est désormais un fait historique indiscutable vérifié en Italie, en Allemagne, en Espagne, en France, en Angleterre, aux États-Unis, comme dans de nombreux pays du Tricontinent (Pérou, Salvador, Palestine occupée, Turquie, Philippines…).

Ainsi, ce n’est pas un hasard si la contre-révolution s’acharne sur eux et si elle vise, par n’importe quel moyen de répression et de collaboration, à la destruction de leur identité et de leur essence en tant que sujet politique.

Au cours de ces dernières années, précisément dans les pays où l’expérience guérillera a marqué qualitativement l’affrontement de classe, nous constatons un nouveau degré d’agressivité de la stratégie contre-révolutionnaire qui, en plus des initiatives à caractère militaire, tente de se frayer un chemin à la faveur de la crise d’identité et perspective des organisations de la guérilla métropolitaine.

Le projet de « solution politique » en Italie, d’il y a quelques années, et dans laquelle l’initiative de la bourgeoisie impérialiste d’attaque contre la guérilla « de l’intérieur » a rencontré un fort soutien de nombreux prisonniers politiques devenus désormais « compatibles », a ouvert une voie et fournit un modèle d’intervention pour la stratégie intégrée de contre-révolution préventive dans l’Europe occidentale entière.

Il est clair, bien évidemment, qu’il ne s’agit jamais d’une transposition mécanique de ce modèle d’un pays à l’autre, mais même dans la diversité des contextes historiques et des conditions spécifiques des réalités particulières ce sont les mêmes contenus d’une stratégie impérialiste bien connue dans laquelle l’anéantissement et la collaboration des forces et des sujets de la subversion / transformation sociale sont les pôles de la même politique à mener à bien.

En ce sens l' »initiative Kinkel » de « réconciliation sociale » en Allemagne, même dans ses modalités particulières, n’est pas si éloignée de l’initiative des partis du gouvernement italien, surtout elle a le même but : empêcher une quelconque forme de continuité entre les expériences révolutionnaires des vingt dernières années et l’affrontement actuel.

Les initiatives comme celle de Kinkel visant apparemment à donner une « solution politique » à la question des prisonniers politiques ont en réalité une autre portée.

Elles veulent utiliser des prisonniers comme le « ventre mou » du mouvement révolutionnaire et comme moyen de pression contre le présent de la guérilla, en cherchant par tous les moyens à influencer et à contrôler les développements de l’affrontement révolutionnaire en Europe occidentale.

Dans ce contexte, elle nous parut tout de suite dangereuse et étrangère à la possibilité d’établir un rapport aisé et mécanique entre la question de la libération des prisonniers politiques et la possibilité de déterminer une nouvelle politique.

Elle signifie offrir à l’État allemand la capacité de mener à fond la politique des otages, en utilisant le chantage sur les prisonniers comme une arme contre le développement des processus d’organisation du prolétariat dans les nouvelles conditions.

Il s’agit surtout d’enfermer la perspective révolutionnaire dans un cul-de-sac sans aucune possibilité de débouché politique.

Elle démontre une profonde incompréhension de la dimension internationale dans laquelle les processus révolutionnaires et cette question des prisonniers politiques se situent.

La contre-révolution préventive en Europe – il est utile de le rappeler – a atteint un seuil historique déterminé par le rapport révolution / impérialisme sur tout le continent et par rapport à lui la règle valable est celle dans laquelle les niveaux acquis par la contre-révolution au niveau international s’étendent et s’articulent inévitablement dans chaque situation particulière.

Dans ce sens, l’initiative de  » réconciliation sociale  » de Kinkel n’a rien de nouveau, et il nous paraît suicidaire de croire pouvoir évaluer et jouer la question des prisonniers politiques au niveau national en pensant tirer profit des difficultés actuelles et des contradictions de l’État allemand.

Le cas italien au contraire devrait enseigner de nombreuses choses aux communistes et aux prisonniers révolutionnaires désirant travailler concrètement à la relance de la perspective en Europe occidentale.

décembre 1993


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