Pour saisir objectivement l’époque de la narration, il faut commencer par regarder son émergence subjective ; aux origines, on trouve une démarche bourgeoise démocratique dans un contexte bien particulier : celui de pays où le capitalisme avait du mal à se développer, où la citoyenneté telle que le capitalisme le conçoit souffrait dans sa mise en place.
Une figure très intéressante est ici Léon Chestov, un juif ukrainien russophone, qui a vécu de 1866 à 1938 ; à partir de 1921, fuyant la Révolution russe, il habite à Paris.

Léon Chestov
On doit le considérer comme un aventurier de la pensée, plus que comme un simple auteur ; son intérêt ne réside pas dans ce qu’il dit, mais à comment il le dit.
Il est, en effet, l’auteur de multiples essais plus ou moins longs : Athènes et Jérusalem, essai de philosophie religieuse ; Le Pouvoir des clefs ; La Philosophie de la tragédie, Dostoïevski et Nietzsche ; La Nuit de Gethsémani : Essai sur la philosophie de Pascal ; Les Révélations de la mort : Dostoïevski et Tolstoï ; Sur la balance de Job : pérégrinations à travers les âmes ; etc.
Cependant, ce qu’il y raconte n’a aucun intérêt, consistant en une simple dénonciation hallucinée du matérialisme qui l’emporterait partout.
Pour résumer, aux yeux de Léon Chestov, le monde a adopté la philosophie de Spinoza et de Hegel, où tout se produit de manière inéluctable.
Une telle lecture mécanique du monde est pour lui une tragédie existentielle, car elle empêcherait de prendre en considération la liberté de l’esprit ou l’idée de miracle.
Ce qu’écrit Léon Chestov n’est pas seulement dénonciateur, c’est même faux, jusqu’à une mauvaise foi absolue.
Il ne comprend littéralement rien aux auteurs qu’il raconte, il tord les idées comme cela l’arrange, il est emporté par la rage, avec un fanatisme anticommuniste forcené.
Il proteste, lance des anathèmes, regrette les choix faits, exprime sa tristesse et sa colère, etc.
Si on dépasse toutefois cette apparence, on peut voir que Léon Chestov porte une substance tout à fait différente.
Il est évident d’ailleurs que l’écrivain Albert Camus lui emprunte totalement sa démarche ; qui connaît l’approche réelle de Léon Chestov comprend tout de suite comment Albert Camus a « construit » ses œuvres.

La clef de l’œuvre de Léon Chestov réside, en fait, dans ses références.
S’il dénonce la raison de manière ininterrompue, et de manière brutalement décousue, il mentionne des auteurs bien précis qu’on peut rassembler : d’une part Augustin, Martin Luther, Maître Eckhart, Montaigne, Kierkegaard, de l’autre Denys l’Aréopagite, Plotin, Porphyre, Proclus.
On a ainsi des auteurs dans la tradition protestante de l’indépendance de la conscience, de l’autre des auteurs ayant une approche mystique de « l’étincelle divine » dans l’âme personnelle humaine.
Naturellement, le protestantisme se fonde, dans sa justification théologique historique, précisément sur ces auteurs pour qui il y a une part de divin en nous, justifiant l’autonomie morale et l’approche personnelle du divin.
Sur le plan des idées, Léon Chestov est ainsi un théoricien bourgeois du protestantisme en Russie.
Juif de par la tradition, et versé dans le christianisme orthodoxe, il a bricolé un justificatif intellectuel pour que les Russes soient enfin des « citoyens ».
Léon Chestov n’est donc pas un ultra-réactionnaire anticommuniste, mais un représentant bruyant et très particulier de la tradition bourgeoise libérale représentée par le parti « cadet ».
Cet intérêt de Léon Chestov n’est toutefois qu’historique, et comme lui-même n’a eu aucun rôle sur aucun plan en Russie, c’est secondaire.
Ce qui compte, c’est que Léon Chestov va développer un style d’écriture bien particulier, qui va être repris ensuite par tous les existentialistes.
Cela se fait sans que ceux-ci connaissent leur dette envers Léon Chestov d’ailleurs ; on est, en effet, dans une démarche de laboratoire plus qu’autre chose et Léon Chestov n’avait pas lui-même un recul véritable sur sa propre vision des choses.
Ce style d’écriture que Léon Chestov inaugure, c’est le discours ininterrompu.
C’est là le véritable endroit de son génie.
Pour comprendre cela, on peut donner l’exemple suivant : quelqu’un a peur, la situation le dérange et, pour se protéger face à cette angoisse, il se met à parler de manière ininterrompue.
Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il dit, c’est comment il le dit.
En submergeant son esprit des paroles qu’il prononce, il se met à l’écart de ce qui lui fait peur, de la cause de son angoisse : il se protège.
Voilà ce que fait Léon Chestov.
Si on se fonde sur la conception des deux cerveaux, du moins du rapport dialectique des hémisphères, on peut voir les choses ainsi : Léon Chestov suractive le cerveau de la vie quotidienne, le sature au maximum, pour empêcher que l’autre cerveau, le système embarqué, ne puisse fonctionner.
Léon Chestov cherche, en fait, à découpler la partie personnelle immédiate du cerveau de la partie concernée par la vision du monde, le système de valeurs, les raisonnements logiques, bref l’idéologie.
Léon Chestov est, ainsi, un théoricien bourgeois majeur : il explique qu’on peut éviter le sort de Don Quichotte.

La première édition de Don Quichotte
Ce dernier échoue dans sa vie, car la lecture des romans de chevalerie a forgé une idéologie dans le « premier cerveau », et cela a pris le dessus dans ses actes.
Par la saturation du « second cerveau », on pourrait empêcher la solidification du premier.
Ce qui compte donc dans les œuvres de Léon Chestov, ce ne sont pas ses considérations philosophiques, peu développées voire fausses de manière outrancière, au point qu’on se demande s’il a réellement lu les auteurs qu’il mentionne, tellement cela va loin dans l’erreur ou l’approximation.
L’intérêt de son approche réside à bombarder, à saturer de manière éperdue à coups de mots et de considération.
Léon Chestov, pour résumer, reprend la méthode des Essais de Montaigne, en cherchant à la systématiser non pas au sein de la réflexion comme Montaigne, mais de la pensée elle-même.
Jouer avec sa pensée, voilà qui mène à la folie, et la folie est elle-même une narration qui s’impose dans la conscience aux dépens d’une prise en considération matérialiste de la réalité.
À partir de Léon Chestov, la narration est revendiquée comme processus de libération individuelle : c’est le chemin qui mène directement à Instagram et l’idéologie des réseaux sociaux en général.