Les êtres humains primitifs dépendaient particulièrement de certains phénomènes, comme le feu pour cuire, se réchauffer et se protéger, ou encore la pluie pour les récoltes.
Parfois, tout se combine : Tohil, le dieu suprême des Mayas Quichés, était à la fois le dieu du soleil, du feu, de la pluie et de la guerre.
Ce qui est cohérent, puisqu’il s’agit de vecteurs pour assurer la reproduction de la vie quotidienne.
Initialement, Tohil est le dieu du feu et il est tout à fait normal qu’on retrouve la même importance du feu dans le Rig-Veda, comme par ailleurs dans l’Avesta iranien.
C’est que, en effet, le feu peut être maîtrisé par les êtres humains.
On ne sait jamais quand la foudre va tomber, si la pluie va arriver, si le soleil sera suffisamment fort.
Par contre, on peut utiliser le feu quand on en a besoin et ce moyen de « tricher » dans la vie quotidienne pour l’améliorer vient, forcément, des dieux, soit qu’il ait été remis en cadeau par eux, soit qu’il a été volé comme dans le mythe de Prométhée.
Le feu a cette dimension de certitude, mais également de conservation générale.
Il faut ici se rappeler qu’il est difficile d’allumer un feu sans disposer de rien d’autre que du bois (qu’on frotte) ou de pierres (qu’on percute).
Par conséquent, le feu était précieusement conservé et tout le monde pouvait profiter de tout le monde pour se le transmettre, ce qui en fait un phénomène universel transcendant le particulier.
Le feu possède ainsi une double charge : symbolique d’une part, puisque bienfaisant, il ne peut provenir que des dieux, sociale puisqu’il relie de manière unitaire la population en général.

Le dieu Agni, Cambodge, sans doute autour du 7e siècle
Telle est la base de l’importance du feu dans le Rig-Véda : il est à la fois une réalité matérielle et un dieu, et il permet justement de se connecter aux autres dieux, puisqu’on jette les offrandes dans le feu. Le fétichisme du feu est renversé en universalisme divin.
Le premier hymne du Rig-Véda est ainsi directement adressé à Agni, le dieu du feu, sans qui aucun sacrifice ne serait possible, et donc par définition sans qui rien ne serait possible.
« 1. Je chante Agni, le dieu prêtre et pontife, le magnifique (Agni) héraut du sacrifice.
2. Qu’Agni, digne d’être chanté par les rsis anciens et nouveaux, rassemble ici les dieux.
3. Que par Agni (l’homme) obtienne une fortune sans cesse croissante, (une fortune) glorieuse, et soutenue par une nombreuse lignée.
4. Agni, l’offrande pure que tu enveloppes de toute part s’élève jusqu’aux dieux.
5. Qu’avec les autres dieux vienne vers nous Agni, le dieu sacrificateur, qui joint à la sagesse des œuvres la vérité et l’éclat si varié de la gloire.
6. Agni, toi qui portes le nom d’Angiras, le bien que tu feras à ton serviteur (par le fait de sa reconnaissance) tournera à ton avantage.
7. Agni, chaque jour, soir et matin, nous venons vers toi, t’apportant l’hommage de notre prière ;
8. (À toi), gardien brillant de nos offrandes, splendeur du sacrifice ; (à toi), qui grandis au sein du foyer que tu habites.
9. Viens à nous, Agni, avec la bonté qu’un père a pour son enfant ; sois notre ami, notre bienfaiteur. »
Dans les autres œuvres qui viendront s’ajouter au Rig-Véda pour former les Védas, il existe un rite bien spécifique, où quelqu’un qui part en voyage échange son nom avec le feu, pour le reprendre une fois de retour.
C’est tout à fait en phase avec l’importance du feu pour le foyer et, à ce titre, le dieu du feu dispose de formes ou d’attributs en phase avec son rôle : il est Agni hotṛ (Agni prêtre de l’offrande), Agni dūta (Agni le messager), Agni vaiśvānara (Agni qui appartient à tous les hommes), Agni gārhapatya (Agni feu du chef de famille), Agni āhavanīya (Agni feu de l’offrande), Agni kāvya-vāhana (Agni porteur de l’offrande aux ancêtres), Agni jātavedas (Agni connaisseur de tout ce qui est né), Agni Purohita (Agni celui qui est placé devant), Agni Tanūnapāt (Agni fils de soi-même), etc.
Sans Agni, l’offrande ne serait pas possible et c’est cette ritualisation qui a amené le passage au sens de l’implication, à la dévotion.

Bien plus tard historiquement : mariage hindou au Gujarat au début du 21e siècle
En jetant des offrandes dans le feu, on procède à un sacrifice, car on s’implique mentalement dans une dévotion, on s’installe dans un rapport psychique qui revient à un sens du sacrifice.
S’il n’y avait pas le feu comme intermédiaire, cela ne serait pas possible ; les auto-mutilations en Amérique pré-colombienne sont justement brutales et « objectives », car il n’y a pas de médiation.
Ce qui amène au paradoxe que des tribus semi-nomades 1500 ans avant notre ère dépassent les sacrifices humains, transforment même les sacrifices en offrandes, alors qu’en Amérique les sacrifices, y compris humains, seront la règle jusque dans les Cités-États, une forme socialement bien plus développée.
Mais l’utilisation centrale du feu suffit-elle à éloigner d’un culte objectif, froid, quasi-mécanique de l’énergie vitale comme en Amérique ?
Il faut ici comprendre l’assimilation du sacrificateur au sacrifié et saisir son origine.