
Image illustrant l’éditorial intitulé « L’Iran rejoint le camp de la révolution mondiale » reprise du site A Nova Democracia
Il y a un problème de fond dans les révolutionnaires des pays occidentaux, une sorte de schizophrénie. Cela consiste en un décalage complet entre la lecture idéologique des choses et la pratique réelle. C’est quelque chose de typique : on a des gens qui veulent subjectivement la
révolution, mais dont le travail est purement syndical, voire directement réformiste.
Pourquoi ? Au nom de bonnes excuses : cela serait un pas en avant, là au moins on a quelque chose de concret, ce serait un travail militant qui serait un point de départ, etc. C’est en réalité une manière de se voiler la face sur le fait qu’on n’ose pas assumer l’esprit de rupture.
Malheureusement, la même chose commence à se produire dans le tiers-monde. En raison de l’élévation des forces productives dans la période 1989-2020, beaucoup de choses ont changé et il y a l’émergence de couches urbaines, éduquées, qui commencent à pratiquer cette même
séparation entre ce qu’on prétend et ce qu’on fait.
L’exemple dont nous allons parler ici est terriblement représentatif. D’un côté, vous avez la revue brésilienne A Nova Democracia, qui se consacre très courageusement aux luttes populaires dans son pays. C’est indéniable. Mais de l’autre, vous avez la République islamique d’Iran.
Et là, comme par magie, A Nova Democracia fait disparaître toutes ses valeurs, tous ses principes. On parle d’une revue qui se revendique de beaucoup d’idées ; on a Mao Zedong qui apparaît régulièrement comme une référence. Cependant, la fascination opère et toutes les barrières tombent ; la république islamique d’Iran est mise en valeur en long, en large et en travers.
Cela va jusqu’à l’interview de l’ambassadeur iranien au Brésil.
Il faut s’imaginer ce que cela signifie. Vous avez d’un côté des athées, qui veulent le socialisme, et de l’autre un représentant d’un régime ignoble, qui place la religion au-dessus de tout et revendique un style féodal sur le plan de la vie quotidienne.
Comment est-ce possible ? Comment une convergence pareille est-elle possible ? Qu’est-ce qui fait que les gens d’A Nova Democracia oublient les femmes iraniennes, la répression sanglante de la grande révolte populaire d’il y a quelques mois, sans parler des prisonniers politiques et bien sûr d’une gauche iranienne dont l’existence même implique l’héroïsme ?
C’est, qui plus est, quelque chose de très réfléchi. C’est un véritable choix, qui s’appuie sur toute une argumentation. A Nova Democracia titre ainsi son éditorial du 6 mars 2026 de la manière suivante :
« L’Iran rejoint le camp de la révolution mondiale »
Ce qu’on lit est totalement fou : c’est un éloge du guide suprême, ce criminel qui a sur les mains le sang d’innombrables opposants au régime des mollahs. Il est présenté comme un martyr de la cause anti-impérialiste, un véritable héros.
« Ce qui est extraordinaire, cependant, c’est la riposte iranienne, qui témoigne de la dignité et de la détermination d’une nation refusant d’être asservie par ses agresseurs yankees.
Le martyre – comme ils appellent eux-mêmes la mort au combat – d’Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique d’Iran, n’est pas un signe de supériorité yankee et sioniste.
Il s’agit plutôt d’un acte ultime de dévouement à la cause nationale, d’un sacrifice de sa vie pour unir la nation tout entière, sachant que, cette fois, l’attaque de l’impérialisme yankee serait globale et déterminée à franchir plusieurs lignes rouges pour tenter de stopper le programme nucléaire.
Khamenei est mort entouré des siens dans son bureau officiel, qui n’avait rien de secret, à son poste de commandement.
Il est à des milliers de lieues de Netanyahou qui, au son du crépitement d’une bombe de Saint-Jean, cherche aussitôt un abri.
Le premier, malgré son passé, est mort en héros de la lutte anti-impérialiste ; le second restera à jamais un misérable laquais de l’impérialisme. »
L’infâme Ali Khamenei, ce criminel féodal aux mains sanglantes, serait un « héros de la lutte anti-impérialiste » ! Il va de soi qu’une telle affirmation ne peut exister que dans une revue hors-sol. Il serait impossible de tenir un tel discours auprès de la gauche iranienne, ou à quiconque s’intéresse à la question de l’Iran.
Dans une bulle, à l’écart de tout, on peut bien inventer la narration qu’on veut. On a affaire à cela ici. Mais dans le monde réel, il est impossible d’affirmer une chose pareille. On est ici dans l’équivalent des petits groupes qu’on peut trouver dans tel ou tel pays fascinés par la Corée du Nord. C’est un romantisme qui idéalise n’importe comment, pour s’imaginer aux premières loges de l’Histoire.
Toutefois, on parle ici de gens au Brésil. Qu’en Suisse, il y ait des gens pour avoir de tels fantasmes, ou bien en Angleterre ou en Italie, cela se conçoit. « On s’invente une vie. »
Mais au Brésil, un pays où le réel s’impose par définition ? Comment, par exemple, ne pas voir que les mentalités des hauts dignitaires religieux iraniens sont les mêmes que celles des mafieux, qu’on a le même fond féodal, patriarcal, brutal et sordide ?
A Nova Democracia semble, avec une telle position, chercher à tout prix à s’accrocher à quelque chose. Et c’est le cas, puisque tout y passe : on a dans un même sac les maoïstes indiens, le Hamas à Gaza, la République islamique d’Iran, qui tous relèveraient d’une sorte de front révolutionnaire qu’on devrait appeler… « maoïste ».
On est là dans un fantasme absolu. Ce n’est même plus du révisionnisme, c’est seulement n’importe quoi. Le maoïsme dit que les masses font l’Histoire, qu’il faut le Parti révolutionnaire aux commandes. Que partout dans le monde, l’heure est au Parti.
Par un tour de passe-passe pourtant, tous ces principes disparaissent et la révolution mondiale armée se produit par enchantement.
Voici ce qu’on lit dans l’éditorial du 4 avril 2026, intitulé « Soutenir la révolution en Inde et la résistance nationale en Palestine et en Iran est la mission suprême des anti-impérialistes du monde entier ».
« La nation iranienne confirme ce que le peuple palestinien a démontré avec une telle maîtrise, un tel héroïsme et une telle force lors du Déluge d’Al-Aqsa : l’impérialisme est un tigre de papier, une thèse maoïste parfaitement valable hier comme aujourd’hui.
La guerre d’agression, par laquelle Trump avait juré de soumettre la République islamique d’Iran en deux semaines, dure depuis plus d’un mois, et les résultats, tant militaires que politiques, sont terribles pour les Américains et les nazis-sionistes ; ce sont des échecs et des défaites humiliantes. »
Exprimer une fascination sordide pour la stupidité sanglante et suicidaire du « Déluge d’Al Aqsa » relève le fond du problème : on est dans la fiction, dans l’invention. C’est à croire que Gaza n’a pas été détruit et que le martyre des Gazaouis, qui continue, n’existerait pas.
Tout est bon à prendre, dans ce genre de démarche. On a d’ailleurs un grand classique qui est le concept de « nazi-sioniste », typique d’une sorte d’antisémitisme qui ne s’assume pas, et qui est une grande insulte pour les communistes qui savent très bien ce qu’a commis le nazisme, d’un degré exterminateur bien différent des massacres génocidaires de l’État israélien.
Cependant, on l’aura compris : on a pas affaire ici à un point de vue scientifique. On a affaire à l’éloge de la violence comme l’a fait Georges Sorel, on est pareillement dans l’espoir d’une mobilisation irrationnelle autour d’un mythe mobilisateur. On est dans l’esthétisation de l’héroïsme du guerrier, dans la fascination pour les religions et les nationalismes en raison de leur magnétisme.
Il faut vraiment étudier Georges Sorel ; on comprend alors tellement de choses sur les « ultras » ! Mais regardons justement les propos d’Abdollah Nekounam Ghadiri, l’ambassadeur d’Iran au Brésil, qui a accordé une « interview exclusive » à A Nova Democracia.
C’est une interview cordiale, où il s’agit de « faire front », d’établir une apparence d’unité, tant d’un côté que de l’autre.
« A Nova Democracia : Nous constatons les agressions contre divers pays du Moyen Orient, notamment l’Iran, la Palestine et le Liban, mais aussi contre le Venezuela et Cuba, qui ont suscité une vague anti-impérialiste au sein des populations. Peut-on considérer le moment présent comme propice à une explosion de la lutte anti-impérialiste à travers le monde ?
Ambassadeur d’Iran : Je crois que les événements récents nous ont permis de mieux comprendre les agissements de ces deux régimes. D’une certaine manière, toute cette image créée dans les années 40 et 50, qui montrait, à travers les films américains, que les États-Unis étaient accueillants, réceptifs et acceptaient les immigrants…
Toutes ces images ont été détruites, et nous constatons la réalité telle qu’elle est : des politiques motivées par des intérêts personnels. Et les autorités américaines, en plus d’utiliser des milliards de dollars dans ces guerres, prélevés sur les impôts de leurs citoyens, ont également terni l’image de leur pays.
A Nova Democracia : Messieurs et camarades, nous vous remercions encore une fois pour votre temps et pour cet échange. Ce fut un honneur pour le journal A Nova Democracia d’être présent, et nous avons une fois de plus démontré notre profonde solidarité avec le peuple iranien et notre soutien indéfectible à la République islamique d’Iran.
Ambassadeur d’Iran : Je vous remercie également de m’avoir donné l’occasion de m’entretenir avec vous et vos téléspectateurs. Je vous souhaite à tous plein succès ! Au revoir ! »
Pas la peine de connaître les propos de l’ambassadeur ; on les devine et de toute façon, on est ici dans une mascarade. On a compris le principe : c’est de l’anti-impérialisme au point de choisir de s’aveugler.
Le plus étrange est qu’A Nova Democracia valorise Gonzalo, qui a été le dirigeant du Parti Communiste du Pérou des années 1970-1990, à la tête de la Guerre Populaire. Or, il a bien dit qu’on était à une époque où partout les Partis Communistes fondés sur le maoïsme devaient être à la tête. C’était pour lui valable pour tous les pays.
Il faut croire que les gens d’A Nova Democracia ne l’ont pas compris, ou ne sont pas d’accord. Ou bien après tout, qu’une interview avec un ambassadeur d’un pays en guerre contre les États Unis, c’est ce qui compte plus que tout, et en tout cas davantage que les principes.