
Dans le cadre du procès du carnage de Strépy-Bracquegnies, le quotidien Le Soir publiait dans son édition d’hier, un entretien avec Bertrand Jardon, président de l’association des Parents d’enfants victimes de la route (PEVR-Save asbl), et il s’avère que cette démarche peut être comprise comme une cause démocratique à défendre.
En effet, elle vise à rendre visibles des vies que l’organisation matérielle de la société capitaliste rend invisibles et sacrifiables. En exigeant que l’espace public soit pensé à partir des besoins concrets des êtres humains − sécurité, mobilité, égalité d’usage − et non a partir des impératifs de vitesse, de flux et de rendement, la PEVR-Save met en lumière une contradiction fondamentale : la circulation des marchandises prime sur la vie humaine.
Dans cette perspective, la revendication n’est pas bêtement morale. Elle touche à la structure même de la société de la bourgeoisie libérale, tout en dénonçant la manière dont l’Etat organise l’espace selon les besoins du capital.
Elle affirme que la démocratie réelle commence lorsque les masses populaires peuvent décider de l’usage de l’espace commun, et non lorsque celui-ci est dicté par les intérets de l’industrie automobile.
Il manque cependant un aspect essentiel pour que cette critique deviennent pleinement démocratique, c’est l’analyse du fétichisme de la marchandise, appliquée ici à la voiture.
C’est que, dans le capitalisme, la voiture n’est pas seulement un objet technique. Elle est une marchandise fétichisée, investie d’attribut sociaux qui masquent les rapports matériels qu’elle incarne, comme par exemples, un symbole d’autonomie, alors qu’elle produit la dépendance ; une symbole de liberté alors qu’elle impose un urbanisme contraint ; un symbole de puissance individuelle, alors qu’elle fragilise collectivement.
Ce fétichisme empêche de voir que la voiture n’est pas un choix individuel mais une infrastructure sociale imposée, qui organise l’espace, les rythmes de vie, les distances, les risques, et même les morts. Tant que cette dimension n’est pas explicitée, la critique reste partielle : elle dénonce les effets sans dévoiler la logique qui les produit.
Ainsi, la position de la PEVR‑Save ouvre une brèche démocratique réelle − celle où les victimes imposent leur voix contre l’anonymat statistique du capital − mais cette brèche ne peut devenir une critique vraiment démocratique qu’en intégrant la compréhension marxiste du fétichisme : la voiture comme marchandise qui domine ses propres producteurs.
Sécurité routière « Le procès Falzone soulève des questions qui nous concernent tous »
Bertrand Jardon préside l’association des Parents d’enfants victimes de la route (PEVR-Save asbl). « Nous avons perdu notre fils, qui était passager à l’arrière d’une voiture, dans des circonstances mêlant alcool et vitesse. Tous les parents et proches qui ont vécu cela souhaitent l’éviter à d’autres familles. C’est l’essence de notre solidarité et de notre combat », précise-t-il. Il voit donc dans le procès qui s’est ouvert ce lundi, au-delà du cas particulier, l’« opportunité » de donner à la sécurité routière toute l’attention qu’elle mérite.
En quoi le procès Falzone est-il important à vos yeux ?
Je représente une association, les Parents d’enfants victimes de la route, dont l’intitulé précise bien le propos : nous nous battons depuis 30 ans pour que la sécurité routière se renforce au quotidien, dans la pratique. Et nous estimons qu’il est du devoir de la démocratie et de chaque citoyen de veiller à ce que chacune et chacun soit protégé sur la route, et de faire en sorte que de tels drames, dont les familles portent le poids toute leur vie, ne se reproduisent plus.
Les automobilistes « lambda » sont-ils susceptibles de se reconnaître dans ce drame exceptionnel ?
C’est bien sûr un cas extrême mais, pour ce qu’on en connaît avant que la justice ne se prononce, ce procès soulève des questions qui nous concernent tous. Je pense notamment à ce phénomène curieux qui inciterait l’être humain à se comporter autrement dès lors qu’il est au volant d’un véhicule, qui l’inciterait à être moins prudent, à prendre davantage de risques, voire dans certains cas à se croire au-dessus des lois. Je pense aussi au rapport que certains entretiennent apparemment avec leur voiture, et les incite, par une sorte d’anthropomorphisme, à en prendre davantage soin que des usagers avec qui ils vont devoir partager la route. Je pense enfin à la prise de conscience, indispensable, du fait que la voiture constitue un danger, et que la conduite induit une responsabilité.
Que dites-vous à celles et ceux qui avouent commettre de temps à autre l’un ou l’autre excès de vitesse mais ne se considèrent pas pour autant comme un danger pour autrui ?
Je pense que ces personnes se trompent peut-être elles-mêmes. Ces comportements-là ne sont peut-être pas ceux d’un chauffard, mais ils induisent une forme de tolérance vis-à-vis de la norme qui, un jour, pourrait générer peut-être quelque chose de beaucoup plus grave. La prudence est une affaire de comportement quotidien, qui doit en quelque sorte imprégner le cerveau de manière durable.
Ne constate-t-on pas, d’année en année, une amélioration de la sécurité routière ?
Il y a une évolution positive mais nous nous réjouirions vraiment si notre association pouvait ne plus être nécessaire, ce qui n’est pas le cas. La route tue toujours, la route génère des victimes et il faut continuer à se battre, à conscientiser, à travailler sur les mentalités pour que les changements de comportements s’enracinent. C’est le sens des panneaux SAVE ( Sauvons la Vie de nos Enfants) que nous plaçons aux endroits où des victimes sont décédées, afin de rappeler que quelque chose de très grave s’est produit à cet endroit, qui aurait pu être évité.
La tolérance vis-à-vis des comportements les plus dangereux (conduite à vitesse excessive ou sous influence, principalement) s’est fortement réduite. La sanction joue-t-elle un rôle prépondérant ?
La sanction est indispensable mais je la place vraiment sur le même pied que la notion de responsabilité. Et donc le nécessaire travail à effectuer dans les familles, dans le système éducatif, par le biais des campagnes de prévention, afin que le risque de sanction ne soit pas le seul moteur d’amélioration de la sécurité routière. On voit que cela porte ses fruits : le rapport de nombreux jeunes à la voiture, à la vitesse, à la consommation d’alcool au volant n’est plus le même que celui des générations précédentes au même âge. La prévention, dans la durée, est efficace : il est indispensable qu’elle se poursuive et c’est la raison pour laquelle nous répondons présents chaque fois qu’on nous sollicite.
Un dernier mot sur le concept d’homicide routier, dont l’introduction dans notre arsenal répressif est acquise. En quoi est-ce une avancée ?
C’est à mes yeux aussi important sur le plan éthique que juridique. Parce que cela renvoie à la notion de responsabilité que j’évoquais plus haut : on ne pourra plus prétendre, après avoir adopté un comportement dont on sait qu’il est manifestement transgressif et potentiellement très dangereux, que les conséquences en soient involontaires. Le concept introduit de la clarté et, surtout, de la justice.