[Article publié pour la première fois dans la revue Crise numéro 45]

En 1974, la superpuissance américaine passait un accord avec l’Arabie saoudite, alors chef de file de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole. Le prix du pétrole devait être fixé uniquement en dollars et les excédents des ventes réinvestis dans des bons du Trésor américain (la dette américaine).

Cela faisait suite à la grande crise économique de 1973 (le choc pétrolier) et consacrait alors l’hégémonie de la superpuissance américaine dans le domaine. On a parlé ainsi du pétrodollar, pour illustrer ce fait que le pétrole mondial ne s’échange qu’en dollars américains.

La puissance du pétrodollar est immense et force l’utilisation mondiale du dollar. La demande de pétrole étant massive, chaque pays doit alors avoir d’immenses réserves de dollars, ce qui contribue à renforcer et préserver la valeur de cette monnaie. Cela donne une marge de manœuvre immense à la banque centrale américaine (la FED) pour faire fonctionner une économie de la dette.

Pourquoi cela ? C’est que le fonctionnement d’une monnaie est relativement simple : c’est à la fois arbitraire, comme reflet de la puissance administrative d’un État, et en même temps purement économique, comme reflet des richesses économiques concrètes.

Une banque centrale peut donc jouer sur le premier aspect (on parle de manière imagée de planche à billets). Normalement, si cela n’est pas lié dialectiquement avec le second aspect, il y a un effondrement de la valeur de la monnaie à mesure que celle-ci est décorrélée des valeurs marchandes réelles.

Sauf que le pétrodollar permet ici une chose très simple, et très puissante : émettre beaucoup de dollars, ce qui revient à « effacer » de la dette américaine… sans voir la valeur du dollar s’effondrer.

L’hégémonie du dollar oblige concrètement à des transferts de valeurs depuis tous les pays du monde vers les États-Unis, pour garantir le train de vie de la superpuissance américaine.

Voici ce que cela donne de manière très schématique, mais dans le principe cela se déroule ainsi.

Jour 1

Les États-Unis ont 100 milliards de dollars de richesses produites la veille et dépensent 150 milliards de dollars.

Les autres pays du monde ont 200 milliards de dollars (reflétant une partie des richesses produites la veille) et dépensent 150 milliards de dollars (ils ne peuvent pas tout dépenser, car ils ont besoin de réserve en dollars pour s’assurer de toujours pouvoir acheter du pétrole).

Jour 2

La Banque centrale américaine procède à une émission de dollars.

La dette américaine (-50 milliards de dollars) est alors effacée (administrativement) ; l’excédent des autres pays du monde (+50 milliards de dollars) est également effacé (économiquement).

Puisque tout le monde a besoin du dollar et contribue au dollar, sa valeur ne s’effondre pas.

Les 50 milliards de dollars de dette américaine n’ont en réalité pas été effacés, mais transférés depuis les autres pays du monde, qui compensent malgré eux la dévaluation de la monnaie.

Les 100 milliards de dollars reflétant les richesses américaines produites le jour 1 valent alors toujours la même chose le jour 2 (en réalité légèrement plus, car l’économie a avancé entre le jour 1 et le jour 2, à moins d’une crise). Par contre, les autres pays du monde ont, relativement, perdu leur excédent de 50 milliards de dollars (ce qui les renforce dans leur nécessité de toujours garder des dollars en réserve et ne pas tout dépenser).

Cette marge de manœuvre immense permet notamment d’entretenir une puissante armée américaine pour contester toutes les tentatives de remise en cause de ce système. C’est ce qui s’est passé au début du siècle en Irak ou en Libye quand les dirigeants de ces pays ont tenté de vendre du pétrole autrement qu’en dollars.

C’est également ce qui s’est passé au Venezuela, avec la décapitation du régime qui tentait de s’extraire du dollar pour son pétrole. Depuis 2017, le pays ne publiait plus le prix des barils en dollars, mais via un panier de différentes monnaies (l’euro, le yuan et la roupie). En 2026, Nicolas Maduro a donc été enlevé par les Américains et le pays se tourne à nouveau vers le dollar.

Cependant, la guerre israélo-américano-iranienne modifie la donne, au point qu’on doit parler d’un point de bascule historique.

Jusqu’à présent, la superpuissance impérialiste chinoise n’avait, en effet, jamais pu ouvertement contrarier l’hégémonie du dollar, et en particulier du pétrodollar.

Désormais, la question du détroit d’Ormuz se retrouve comme nexus de la contradiction entre la Chine et le dollar.

C’est un paradoxe en apparence : dialectiquement, en affirmant sa puissance dans la région moyen-orientale, la superpuissance impérialiste américaine permet en retour l’affirmation de la puissance concurrente.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que pour maintenir leur puissance, les États-Unis ne disposent pas seulement de leur armée : ils utilisent également des mécanismes juridico-financiers de sanctions pour empêcher tous les mouvements hors de son contrôle.

L’épisode le plus marquant en ce domaine a été la gigantesque amende de 9 milliards de dollars infligée à la banque française BNP-Paribas pour ses activités en Iran (ainsi qu’à Cuba et au Soudan) entre 2004 et 2012. Juridiquement, la condamnation repose sur le fait que la banque française a utilisé des transactions libellées en dollars, ce qui donne immédiatement compétence aux autorités américaines.

La banque étant très impliquée aux États-Unis, elle n’a pas eu d’autre choix que d’accepter la décision et de payer l’amende. C’est pour éviter cela que la Chine a mis en place un système de contournement.

Le 16 mars 2026, l’organisme gouvernemental américain United States–China Economic and Security Review Commission publiait ainsi un rapport détaillant l’architecture financière des échanges de pétrole entre la Chine et l’Iran. Le rapport a fait l’effet d’une bombe, actant la mise en place du système de pétroyuan, en concurrence directe avec le pétrodollar.

Le pétrole iranien est payé en yuan par l’intermédiaire de très petites banques régionales chinoises (on parle de « mini-banques »). Celles-ci n’ont aucune exposition au marché américain et aucun compte de correspondance aux États-Unis : elles sont techniquement immunisées contre les sanctions américaines. Les transactions se font d’ailleurs en dehors du système bancaire international SWIFT, via le système CIPS (Cross-border Interbank Payment System).

Ce n’est pas tout. Les flottes et les raffineries sont également concernées par le risque de sanctions. Les grands raffineurs chinois tels que Sinopec ou PetroChina ne peuvent pas se permettre de traiter du pétrole iranien, car ils ont des actifs partout dans le monde et craignent les sanctions américaines.

S’est développé alors en Chine un réseau de toutes petites raffineries (surnommées teapots, en français « théières »), qui n’ont aucune implication mondiale, tout comme les mini-banques régionales. Elles sont surnommées ainsi en raison de leur taille minuscule par rapport aux gigantesques raffineries des grands groupes.

Sur le plan économique, elles compensent leur faiblesse structurelle par le fait qu’elles achètent le pétrole brut iranien à des prix inférieurs à ceux du marché. En raison des sanctions américaines, les Iraniens doivent en effet brader leur pétrole pour le vendre aux Chinois sur un marché parallèle, relativement opaque.

On dit ici « relativement » car en réalité tout cela est de moins en moins opaque et de plus en plus assumé, bien que les pétroliers naviguent en général en coupant leurs transpondeurs, pour masquer leur itinéraire, notamment dans le détroit d’Ormuz.

Le rapport gouvernemental américain estime à une valeur équivalente à 31 milliards de dollars le pétrole iranien exporté vers la Chine de manière « occulte » pour l’année 2025.

Et cela est de plus en plus massif en 2026, consacrant la mise en place du système impérialiste du pétroyuan en concurrence avec le pétrodollar.

Depuis le premier avril 2026, l’Iran exige des frais de transit (équivalent à environ 1 dollar par baril) pour assurer un « passage sûr » aux pétroliers dans le détroit d’Ormuz. Et justement, ces transactions sont réglées en yuans (ou en cryptomonnaie indexée sur le yuan).

Les États-Unis se retrouvent ici piégés dans leur concurrence avec la Chine : en maintenant la pression sur le détroit d’Ormuz, ils favorisent le commerce parallèle (hors dollars et à des prix bradés) entre la Chine et l’Iran, en yuan.

En relâchant la pression, il laisse libre cours au commerce officiel de pétrole entre cette partie du monde et la Chine, qui dans tous les cas renforce le yuan en renforçant son hégémonie mondiale.

On a là un point essentiel de la contradiction entre la superpuissance impérialiste américaine dominante et son challenger, la superpuissance impérialiste chinoise. C’est même le nexus de la situation, le point où les tensions sont les plus vives, où tout se joue.

La grande bataille entre le pétroyuan et le pétrodollar doit donc absolument être constatée pour comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient.


Revenir en haut de la page.