Tout comme la narration profite de la surproduction de capital, les réseaux sociaux s’appuient sur le trop-plein d’argent des prolétaires.
On remarquera qu’il en va de même pour des plateformes comme Netflix, qui sont en un sens également un prolongement des réseaux sociaux dans la mesure où c’est un vecteur de narration.
Une série sur Netflix est regardée pour le simple divertissement, c’est-à-dire en fait, en réalité, un renforcement de sa propre narration.
Les séries sont calibrées en ce sens, de par leur caractère pittoresque, leur absence de rapport à l’Histoire, leur définition des psychologies, etc.
Néanmoins, c’est une autre question ; ce qu’il faut voir, c’est que la narration n’existerait pas sans de l’argent disponible, sans temps disponible.
Les réseaux sociaux demandent du temps, les publicités poussent à consommer. Le prolétaire dispose de ce temps et de cet argent.
Cela veut dire que le capitalisme ne réduit pas le prolétaire à la paupérisation absolue, mais seulement relative.
Par contre, de manière inévitable bien sûr, en raison de la chute tendancielle du taux de profit, on tend à la paupérisation absolue.
Et le nexus de la contradiction entre la paupérisation relative et absolue s’exprime à travers des moments d’effondrements de la narration.
Les explosions comme celle du 17 octobre 2026 en France, marquées par des affrontements urbains ouverts avec l’ordre public ainsi que par des pillages, correspondent à l’échec de la soupape de sécurité capitaliste sur le plan de la narration.
Les masses, découvrant leur nature prolétaire, s’expriment dans une rage festive marquée par le vol et la destruction, dans le cadre d’une unité à la fois populaire et juvénile.

Le fait n’est pas nouveau : depuis les années 1960, c’est-à-dire depuis l’émergence de la société capitaliste de consommation, de tels phénomènes se produisent.
En un sens, mai 1968 apparaît peut-être comme exemplaire d’un tel effondrement, d’où après son affirmation sa négation avec le retour de la réaction ainsi que l’émergence de nouvelles formes de narration, plus modernes.
Mais il faut ici poser le problème principal, et comme suit. Le capitalisme consiste en l’exploitation des travailleurs, c’est le schéma capital – capital investi et exploitation de la force de travail – capital élargi.
Cependant, la consommation consiste en le schéma vente de la force de travail – argent – achat de la force de travail (sous la forme d’une marchandise).
C’est une contradiction.
Voilà pourquoi la société capitaliste de consommation apparaît comme liée à une surproduction du capital, un capital élargi aux travailleurs, ce qui est une contradiction en soi.
Cela a déjà été constaté de par le passé, avec de multiples réponses, toutes erronées :
– le capitalisme peut s’élargir aux travailleurs, des réformes suffisent : c’est la social-démocratie telle que vue par Bernstein ;
– le capitalisme est capable de penser et d’élargir la consommation : c’est la social-démocratie des années 1920-1930, ainsi que Keynes ;
– le capitalisme résout ses problèmes par l’intermédiaire de l’État : c’est la thèse du capitalisme monopoliste d’État élaborée par les « communistes » révisionnistes ;
– le capitalisme a cessé de faire croître les forces productives, il est au même niveau depuis plus d’un siècle : c’est la position historique du trotskisme ;
– le capitalisme fomente des plans par en haut d’intégration des travailleurs : ce sont les thèses élaborées en Italie durant les années 1960-1970.
Toutes ces thèses sont fausses, car elles s’appuient sur la même erreur que Rosa Luxembourg : le capitalisme serait « fini », il aurait atteint sa limite et par conséquent une aide extérieure vient le sauver.
Sauf qu’un mode de production ne peut jamais être fini : il est infini, au sens où il se transforme qualitativement en un mode de production plus complexe s’il a atteint une « limite ».
La contradiction ne peut donc qu’être cherchée de manière interne.
L’élargissement du capital aux travailleurs, car c’est bien de cela dont il s’agit, trouve donc sa source dans le capitalisme lui-même.
Cette source, c’est la contradiction mondiale entre une poignée de pays capitalistes développés, dont la nature est décrite par Lénine dans son fameux ouvrage L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, et une grande masse de pays caractérisés par un capitalisme bureaucratique due à une situation semi-féodale, semi-coloniale.
C’est le développement inégal du capitalisme à l’échelle mondiale qui a permis l’élargissement du capital aux travailleurs.

Est-ce que cela veut dire que l’ensemble des travailleurs des pays capitalistes sont devenus des bourgeois ?
Pas du tout, et ils ne relèvent pas non plus d’une aristocratie ouvrière en tant que telle.
Ce qu’il faut comprendre, ce n’est pas seulement que l’exploitation des pays du tiers-monde, au capitalisme bureaucratique, a permis une rente suffisante pour la corruption des travailleurs dans les pays « riches ».
Cela a également accéléré les possibilités de l’accumulation du capital, et donc le passage à un niveau plus élevé des forces productives.
L’utilisation de forces organisées, politiques et syndicales, mobilisant les travailleurs, notamment après 1945, a permis de renforcer le capitalisme encore plus par une intégration renforcée des masses.
Le mouvement communiste, révolutionnaire dans les années 1920-1930, s’est transformé en très grande majorité en son contraire dans les années 1950-1960.
Ni le capitalisme français ni le capitalisme italien n’auraient atteint une telle vigueur sans l’action contre-révolutionnaire des « partis communistes » devenus révisionnistes.
Il y a à la fois une corruption permise par la rente et un renforcement de l’accumulation du capital, permettant un tel développement que le capital s’est élargi à une population plus grande.
Là où, au 19e siècle, un jeune bourgeois décadent pouvait par hasard toucher un héritage et jouer les dandys, au début du 21e siècle, un prolétaire peut se voir toucher en toute normalité un certain héritage assez conséquent.
Cela aussi alimente la narration : la perspective d’hériter, de devenir propriétaire, modifie fondamentalement la perception de soi de l’animal qu’est l’être humain.