Le prolétaire du début du 21e siècle a la particularité suivante.
Il est détaché de son travail, il le fait mais sans s’engager.
Son attitude est le contraire de celle du prolétaire jusqu’aux années 1990 : jusque-là, le prolétaire était terriblement fier de son travail et, pour rien au monde, n’aurait accepté d’être pris en défaut.
La tendance existe encore, mais elle est devenue secondaire.
C’est que le prolétaire se voit comme un individu ; sa vie est son aventure.
Le rêve américain est emblématique de cette approche et l’écrivain américain John Steinbeck dit de manière juste, dans les années 1960 au sujet des années 1930, que : « Je suppose que le problème était que nous n’avions aucun prolétaire qui s’assumait comme tel. Chacun n’était qu’un capitaliste temporairement dans l’embarras. »
C’est exactement comme cela que se voient historiquement les prolétaires propres à la société capitaliste de consommation.
Le prolétaire se sent détaché du travail salarié, il se comporte en « gratteur » ; s’il n’ose pas gratter, profiter autant qu’il peut, il devient hargneux et dénonce ceux qui y parviennent.
C’est l’esprit d’opportunités qui prime, et si ce n’est pas le cas, alors c’est la rancœur, la médisance.
Les progrès du camp souverainiste-conservateur dans tous les pays occidentaux sont le produit historique de cette situation où des prolétaires ne parviennent pas à tirer leur épingle du jeu.
Souvent d’ailleurs, c’est un entrepreneur qui se charge de porter le flambeau, comme Donald Trump ou Javier Milei.
La fascination qui a existé en France pour Bernard Tapie était très similaire.

Quel rapport avec la publicité et les rapports sociaux ?
C’est qu’il existe une contradiction entre deux sphères, ce qu’on peut considérer comme l’opposition des « deux cerveaux » si on valide cette thèse.
Dans tous les cas, il existe d’un côté le système embarqué, avec les valeurs idéologiques intégrées, de l’autre le mode de fonctionnement individuel et personnel dans la vie quotidienne.
Le travail salarié, normalement, chevauche les deux.
Il relève du mode de production et, en ce sens, l’acceptation idéologique de l’ordre établi s’associe avec la soumission au moins relative à la hiérarchie au travail.
Le prolétariat est soumis aux ordres de la bourgeoisie, le prolétaire obéit au capitaliste.
Mais le travail forme également des habitudes, il remplit la vie quotidienne pour une large partie de la semaine, il établit des comportements bien précis.
Karl Marx décrit de manière très claire ce second phénomène, qui consiste en la mutilation de l’être humain de ses facultés, afin de le façonner au mieux selon les critères du travail salarié, des intérêts capitalistes.
Dans sa vie de tous les jours, même lorsqu’il n’est pas au travail, l’être humain est déformé par le travail salarié.
Or, le travailleur est désormais aussi un consommateur.
Le 24h sur 24 du capitalisme concerne d’une part le travail salarié, d’autre part le temps libre avec le poids massif de la consommation.
Cela implique une contradiction entre les habitudes prises au travail et le mode de fonctionnement propre au consommateur.

Est-ce que cela explique la flemme du travailleur, son détachement par rapport au travail ?
Oui et non.
Car le travail dépend, avant tout, de la sphère du « système embarqué ».
Être détaché par rapport au travail ne signifie pas mécaniquement qu’il y aurait une prise de conscience révolutionnaire de sa situation.
Il n’y a pas de révolution idéologique qui a eu lieu, le système embarqué est le même.
Par contre, au niveau de la vie quotidienne, il y a un conflit net entre les comportements attendus au travail, qu’on systématise, comme le prouve le passage dans la « vie d’adulte » où les gens deviennent tous « conformes », et les attitudes nouvelles du consommateur « qui fait ce qu’il veut ».
Encore une fois, quel rapport avec la publicité et les réseaux sociaux ?
La réponse est la suivante.
La publicité, dans sa version nouvelle, propre à la société capitaliste de consommation, est adaptée.
Le travailleur ne comprend donc pas pourquoi le travail qu’on lui propose ne l’est pas.
C’est cela qui explique l’absentéisme, le refus de se donner entièrement au travail, la faible productivité.
Toutes les jeunes générations sont alignées sur ce phénomène, au grand désarroi des gens plus âgés.
Le rapport détaché du prolétaire au travail salarié n’est donc pas du tout une mise à distance, bien au contraire une assimilation.
Le prolétaire accepte d’être son travail, mais il ne comprend pas que son travail ne lui corresponde pas en réponse.
La publicité lui conte, par la narration qu’il se fait à lui-même, que les choses sont adaptées à lui, alors pourquoi le travail ne le serait-il pas ?
Ce n’est pas une révolte ; il n’y a pas de remise en cause du système embarqué.
Il y a même son acceptation complète : le prolétaire accepte d’être un salarié, il l’admet totalement.
Il ne comprend toutefois pas que le travail ne s’adapte pas à lui, comme lui s’adapte ou pense s’adapter.
Il y a l’attente d’une réponse, qui ne peut pas venir, puisque le travail salarié mutile.
D’où une incompréhension fondamentale, du côté des employeurs comme du côté des salariés.
La publicité est une chose ; il y a les réseaux sociaux également. Ici, on peut constater simplement le problème : puisque le prolétaire est un adepte des réseaux sociaux dans son temps libre, il ne peut plus décrocher de son téléphone portable également lors de son travail.
Il faut ici prendre les réseaux sociaux dans leur sens étendu ; un excellent exemple tient aux coups de fil passés lorsqu’on travaille.
Que ce soit dans le bâtiment ou en balayant une rue, le prolétaire va se mettre à téléphoner.
Les réseaux sociaux impliquent un mouvement perpétuel, une réactivité permanente, une activité ininterrompue.
Prisonnier de ce flux, le prolétaire ne peut pas aisément s’en libérer ; dès qu’il le peut, il retombe dedans.
Et il ressent bien que le temps du travail est étrange, de ce point de vue, car il relève d’un rythme différent et lui aussi exige l’intensité et la durée.
Ce sont, en fait, des mondes qui s’entrechoquent, mais dans le prolétaire, en tant qu’il est un travailleur salarié et en tant qu’il est un consommateur.
Comme en plus, la publicité est largement liée aux réseaux sociaux, c’est d’autant plus fort.
Cependant, au sens strict, il faut également voir que les réseaux sociaux sont largement liés à la publicité.