Le dilemme de la lutte contre la barbarie est le suivant : si la civilisation apporte des œuvres d’art au barbare pour le civiliser, celui-ci rejettera celles-là et n’avancera pas vers la civilisation, car il faut être civilisé pour apprécier les œuvres de la civilisation.

En ce sens, le barbare ne peut que rester toujours barbare, et le civilisé rester civilisé.

La question à l’arrière-plan est celle de la force de l’œuvre d’art.

Ne fait-elle qu’exprimer de manière civilisée le réel, auquel cas le barbare ne la comprendra jamais ?

Ou bien est-elle en mesure de constituer le réel existant dans le barbare, sans que celui-ci ne le sache ?

Cela rejoint la question connue, qui relève de l’esthétique, de savoir s’il faut avoir été éduqué sur le plan artistique pour être en mesure d’apprécier une œuvre d’art, ou si ce n’est pas nécessaire.

On oublie toutefois ici qu’au-delà de l’éducation, ce qui est en jeu, c’est le rapport à son époque.

Une personne éduquée reconnaît son époque ; une personne qui reconnaît son époque s’éduque.

Inversement, quelqu’un qui passe à côté de son époque ou qui la rejette restera nécessairement fermé à tout ce que peut porter une œuvre d’art, et ce quelle que soit sa forme, directement artistique ou bien simple expression authentique dans les rapports humains.

Car l’art relève de l’authenticité et il y a une dimension artistique dans les rapports humains également ; on parle communément d’une belle action, d’un beau geste, etc.

Cela veut dire ici que, par des actes humains, on est capable d’apporter de la beauté, et dialectiquement cela implique une acceptation de cette initiative.

Un acte humain peut éveiller la sensibilité chez quelqu’un, si un rapport est suffisamment fort ; cela veut dire, nécessairement, que l’œuvre d’art peut en faire autant.

Son existence même suffit à marquer les esprits dans le sens d’un éveil, ce qui aboutit à mettre en place une éducation.

La question se résout alors si on se tourne vers la nature différente des arts.

Un éveil peut être facile avec l’architecture ; il peut être plus difficile avec la littérature.

La musique apparaît ici comme de niveau intermédiaire.

Il serait toutefois formel de lire les choses ainsi, car tout dépend de quel éveil on parle.

Selon les domaines où l’éveil est nécessaire, tel ou tel art a un impact différent.

Dans le cas où il faut littéralement constituer le réel dans l’esprit de quelqu’un qui n’a pas compris ce qu’est la réalité et vit à moitié pour ainsi dire, il est évident qu’une forme immédiate permet un marquage rapide, là où il y a trop d’étapes en tant qu’intermédiaires, par exemple dans l’opéra ou la lecture.

On comprend ici pourquoi chaque époque accorde une grande attention aux monuments architecturaux : ce sont les formes les plus faciles d’accès pour un marquage rapide et prolongé ; la pyramide égyptienne et la Tour Eiffel ont, au sens strict, le même rôle, celui de « constituer » le réel en témoignant directement qu’il y a quelque chose qui existe.

Un sculpteur n’aura donc pas la même position que l’écrivain, le compositeur pas la même position que le peintre ; si tous veulent retranscrire le réel, le caractère immédiatement visible du réel est différent selon les types d’art.

Et une forme constituant le réel ne sera pas en mesure de le visualiser avec une profondeur conséquente ; inversement une forme permettant une profondeur conséquente ne pourra pas le visualiser immédiatement.

La forme conditionne le rapport au contenu du réel et une reconnaissance facile rend l’accès à la profondeur difficile, et inversement.


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