Prenons, au début du 21e siècle dans un pays occidental, un professeur d’université spécialisé en littérature et un maçon actif sur un chantier.
En raison de la séparation entre le travail intellectuel et le travail manuel établie par le mode de production capitaliste, le vocabulaire employé par le premier sera plus important que celui par le second.
Il est nécessaire de relativiser cela en raison de l’existence de l’école obligatoire et de l’élévation du niveau de formation, de la capacité d’accès à la culture des prolétaires.
Il existera néanmoins un décalage, au moins une nuance très importante.
Si l’on remonte de mille ans en arrière, alors le contraste sera indéniable, puisque le moyen-âge se caractérise par le fait que les larges masses sont analphabètes.
On sait également que ces masses sont paysannes et que plus on remonte en arrière dans le moyen-âge, plus leurs conditions sont difficiles, avec un profond isolement social et culturel, dans une absence de mobilité et d’accès à ce qui relève de la civilisation.
Remontons encore de mille ans en arrière.
La situation est, naturellement, bien pire, ce qui a une double conséquence.
La première est que les larges masses, qui consistent en des esclaves à différents degrés, sont particulièrement abruties et écrasées.
La seconde est que la minorité qui profite de cette situation d’exploitation cultive un raffinement très marqué, pour autant que cela puisse être possible dans une société à cette époque.
Continuons et reculons d’encore mille ans.
On est il y a trois mille ans, une période sur laquelle on sait beaucoup moins de choses, et même pour ce qui va donner la civilisation grecque, qui émerge vers 800 avant notre ère : on désigne par « siècles obscurs » ce qui se passe auparavant.
L’Iliade et l’Odyssée d’Homère datent du 8e siècle avant notre ère, possiblement d’avant et c’est justement là où c’est intéressant, car cela voudrait dire que ces œuvres sont issues des « siècles obscurs ».
On a, de toute façon, datant de bien avant le 8e siècle avant notre ère à la fois l’Avesta iranien et les premiers textes des Vedas, qui sont eux aussi écrits sous forme de strophes, ou encore les premiers récits bibliques.
Et tous ces écrits ont les deux caractéristiques essentielles suivantes :
– tout d’abord, ce ne sont pas des écrits, mais des strophes apprises par cœur et transmises de génération en génération, avant une mise à l’écrit bien plus tardive ;
– ensuite, les langues employées sont affreusement compliquées du point de vue moderne et même à l’époque où elles sont devenues des références de civilisation, elles étaient déjà archaïques (le sanskrit védique a une quinzaine d’infinitifs, contre un seul pour le sanskrit ; en hébreu biblique, les formes verbales n’expriment pas simplement le passé, le présent et le futur, mais sont liées à des aspects de l’action).
On dispose de textes sumériens qui sont encore plus anciens, datant de 2600 ans avant notre ère.
Cependant, on peut s’apercevoir que le sumérien est pareillement extrêmement compliqué ; un seul verbe sumérien peut contenir jusqu’à 5 ou 6 éléments agglomérés et pareillement l’écriture cunéiforme un signe peut avoir plusieurs prononciations et des significations totalement différentes selon le contexte.
Et on a un exemple bien plus moderne qui suit la même trame : le Coran a été d’abord appris par cœur, puis mis à l’écrit une vingtaine d’années plus tard, et encore est-ce sans doute un peu plus tard.
La langue du Coran est, comme on le sait, devenue l’arabe standard de tribus auparavant éparpillées.
Le Coran n’a pas été « révélé » en arabe : c’est lui qui « révèle » l’arabe.
Enfin, on sait comment le latin a été au moyen-âge une langue utilisée simplement par les érudits et les religieux, en décalage complet avec la population.
On retrouve la même chose bien plus avant dans le temps : le sumérien a disparu comme langue de masses, mais est resté en usages officiel et littéraire dans les empires akkadien et babylonien.
On l’aura compris ici : l’Iliade et l’Odyssée doivent être considérées, en fait, comme des textes religieux.
Car on a à chaque fois le même schéma : de Sumer au Coran, à chaque fois les textes religieux sont en strophes, dans une langue archaïque de notre point de vue et surtout caractérisée par un très haut niveau de technicité.
On parle de langues qui ne pouvaient être maniées que par des professionnels de celles-ci, qui y consacraient tout leur temps.
C’est tout à fait cohérent avec la tradition orale des premiers textes sacrés, naturellement avec les mêmes personnes actives pour apprendre par cœur et transmettre.
Récapitulons et on verra les choses simplement. Les premiers êtres humains vivent dans des conditions très difficiles.
L’agriculture et la domestication des animaux se développent ; il y a bien le langage pour communiquer, mais le niveau de civilisation est très bas et c’est minimaliste.
Par contre, une minorité va profiter du système esclavagiste et établir un rapport de qualité, par opposition aux masses qui forment la quantité.
Le langage devient plus complexe et cette complexité surprend, elle est attribuée par conséquent aux dieux.
Les premiers textes sacrés ne le sont pas car ils sont divins, c’est l’inverse : c’est parce qu’ils sont sacrés qu’ils sont divins.
Ils ont été sacralisés en raison de leur irruption dans une humanité qui, pour dire les choses simplement, a découvert le passé composé et le plus-que-parfait, l’accusatif et le datif, les nuances dans les mots et l’organisation des phrases.
Ce n’est pas pour les apprendre par cœur qu’il s’agit initialement de strophes, mais parce qu’il s’agit de l’accumulation de petites phrases qui ont été découvertes par les premiers êtres humains en faisant la formulation.
Il y a ensuite un assemblage, un remodelage, et naturellement des modifications pour rendre le tout cohérent au fur et à mesure.
Cela ne change rien au fond : les textes sacrés ont été les premières phrases réalisées de manière complexe, apprises oralement, rassemblées et considérées comme relevant du divin.
De là leurs fonctions dans les rites, dans les rapports avec le divin, toujours dans le cadre de demandes à ce que la vie soit plus facile, qu’elle soit moins dure.
Tout cela est très élémentaire et en rapport étroit avec des dieux qui apportent le beau temps et la victoire à la guerre, la pluie et l’abondance ; ces strophes d’espoir étaient, en même temps, des strophes de prière.
C’est même ainsi que naît la religion, dans la systématisation des éléments de langage dans ce qui devient une langue dont les tenants et aboutissants sur le plan de l’orthographe et de la grammaire ont été fétichisés comme sacrés.
Ce sont les dieux qui fournissent la langue, par conséquent sacrée et d’ailleurs loin d’être employée, dans sa complexité, par des larges masses qui la découvrent avec étonnement, dans un sentiment d’écrasement, lors des rituels.
Le personnel religieux est celui de la langue sacrée, c’est-à-dire initialement de la langue sacrée ; au sens strict, ce sont ceux qui savent parler, de la même manière qu’on a une différence de langage entre un savant et un ouvrier au début du 21e siècle, mais des proportions évidemment bien plus immenses et qui plus est au début de la systématisation de la langue, qui s’extrait d’un langage direct pour, dialectiquement, se conformer à la richesse du réel.