Le matérialisme dialectique porte un regard historique sur l’humanité et constate l’existence de modes de production, qui sont en même temps des modes de reproduction.
Ce qui est en jeu, en effet, est la manière avec laquelle l’humanité produit de quoi vivre pendant une période, puis la période suivante, et ainsi de suite.
Chaque mode de production se caractérise par une contradiction interne, où l’on constate qu’une partie de l’humanité profite de l’activité d’une autre partie de la société – chaque partie se faisant face de manière antagonique.
Le Manifeste du Parti Communiste de Karl Marx et Friedrich Engels présente ainsi les contradictions qui se sont historiquement présentées :
« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande [= membre d’une corporation] et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.
Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales.
Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes.
Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois.
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes.
La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. »
Pour le matérialisme dialectique, le mode de production capitaliste tourne autour de deux pôles : la bourgeoisie et le prolétariat. Ce sont les seules classes en présence et l’Histoire est la lutte des classes.
Il existe d’autres formes sociales, mais ce sont des couches, pas des classes ; elles sont composées d’éléments très différents (des professeurs, des juges, des footballeurs, des médecins, des prostituées, etc.), mais leur fonction n’est que relative dans le fonctionnement concret du mode de production.
L’opposition entre la bourgeoisie et le prolétariat est, par contre, absolue. Pour cette raison, toutes ces couches sociales se subordonnent à telle ou telle classe.
Certaines couches sociales sont même vouées à la disparition en raison de l’évolution du mode de production capitaliste.
Si le besoin en médecins ne tarit pas, il en va autrement des petits commerçants qui font face à des monopoles de la distribution toujours plus puissants, aux petits paysans devenus agriculteurs qui font face à la grande industrie agricole, etc.
Pour cette raison, on lit également dans le Manifeste du Parti Communiste :
« Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes.
Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire.
Si elles sont révolutionnaires, c’est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat. »
Ainsi, le matérialisme dialectique assimile les agriculteurs aux petits producteurs ; tous cherchent à exister à travers un petit capitalisme, mais subissent les assauts toujours plus forts du grand capitalisme.
Le fascisme a d’ailleurs été, au 20e siècle, la tentative des monopoles d’utiliser la rage des petits producteurs pour contrer le prolétariat, en utilisant la démagogie « nationale-sociale ».
C’est que le petit producteur veut maintenir sa forme sociale, qui est pourtant condamnée, puisque les avancées du capitalisme font qu’il doit devenir un capitaliste efficace ou bien basculer dans le prolétariat.
S’il devient justement paranoïaque face à la puissance des monopoles et a en même temps la hantise de la socialisation, c’est qu’il est à la fois un travailleur et à la fois un commerçant, voire un spéculateur si l’occasion se présente.
C’est d’autant plus vrai pour le paysan, qui produit quelque chose d’incontournable pour l’existence : l’alimentation. Lénine nous rappelle ici que :
« L’économie politique, si tant est qu’on ait tiré une leçon de cette science, montre, à travers l’histoire des révolutions et l’évolution politique du 19e siècle, que les paysans suivent l’exemple des ouvriers ou de la bourgeoisie.
Ils n’ont d’ailleurs pas d’autre choix.
Certains démocrates s’y opposeront, bien sûr, d’autres penseront que, marxiste malveillant, je diffame les paysans.
Ils affirment que les paysans constituent la majorité, qu’ils sont des travailleurs, et pourtant, ils ne peuvent tracer leur propre voie.
Pourquoi ?
Si vous l’ignorez, je conseillerais à ces citoyens de lire les éléments de l’économie politique de Marx dans l’exposé de Kautsky, de réfléchir à l’évolution des grandes révolutions des 18e et 19e siècles, à l’histoire politique de n’importe quel pays du 19e siècle, et vous comprendrez.
L’économie de la société capitaliste est telle que le pouvoir dominant ne peut être que le capital ou le prolétariat qui l’a renversé.
Il n’existe pas d’autres forces dans cette société. Un paysan est à la fois un travailleur et un spéculateur.
Un travailleur, car il gagne son pain à la sueur de son front et est exploité par les propriétaires terriens, les capitalistes et les marchands.
Un spéculateur, car il vend du grain, denrée de première nécessité, pour laquelle on est prêt à tout vendre en cas de pénurie.
La faim n’est l’amie de personne. On est prêt à payer mille roubles, n’importe quelle somme, à se séparer de tous ses biens, pour du pain.
On ne peut blâmer le paysan pour cela ; il vit dans une économie marchande depuis des siècles et est habitué à échanger son grain contre de l’argent. » (Premier congrès panrusse pour le travail éducatif auprès des adultes, 1919)
L’agriculteur est un paysan qui s’est inséré dans le capitalisme ; il est un paysan « modernisé ».
Son insertion le condamne cependant d’autant plus à suivre le rythme du capitalisme.
Il est de plus en plus condamné à céder le terrain aux monopoles et son statut objectif devient de plus en plus celui d’un travail agricole, dont le statut indépendant relève toujours davantage de la fiction.
Il en va de même pour les autres petits producteurs, qui tombent au fur et à mesure dans la dépendance des monopoles (pharmaciens, vétérinaires, dentistes, opticiens, experts-comptables, coiffeurs, etc.), même s’ils tentent de trouver des formes pour freiner la tendance, comme les coopératives qui elles aussi finissent bien sûr par perdre du terrain.
Le phénomène de coordination, de coopération, de mise en réseau… est irrépressible, mais à la fin c’est toujours le capital qui l’emporte et s’approprie l’ensemble.
Même une profession protégée en France comme celle de pharmacien se voit intégrée dans les faits à la logique des monopoles avec les laboratoires pharmaceutiques, les grossistes et distributeurs, les réseaux et enseignes, et bien entendu les capitalistes qui agissent derrière à tous les niveaux.
Pour cette raison, tout petit producteur relève du petit capitalisme, ce qui l’amène à être hostile à la fois à la bourgeoisie et au prolétariat, car pour lui ces deux classes veulent l’exproprier.
Socialement, il bascule toutefois dans son mode de vie dans une des deux classes et est obligé de s’aligner personnellement sur l’une ou sur l’autre, même s’il cherche toutes les agitations possibles, toutes les illusions possibles pour essayer de trouver une « troisième voie ».
Pour cette raison, le matérialisme dialectique considère que, dans l’affrontement entre la bourgeoisie et le prolétariat, les « classes moyennes », c’est-à-dire en fait les couches sociales des petits producteurs, doivent être au pire neutralisées, au mieux des alliées dans la mesure où l’ennemi principal consiste en les monopoles.
Par la suite, il faut montrer aux petits producteurs que leur existence personnelle a tout à gagner de la socialisation, qui est un phénomène historique inévitable vu l’ampleur toujours plus grande des moyens qu’exigent la production et la consommation dans la vie moderne.