Qu’est-ce que la culture ?

Dans cette seconde moitié du 21e siècle, le matérialisme dialectique est en mesure de répondre à cette question, de par l’aperçu dont on dispose sur le processus général d’évolution de l’humanité.

La culture consiste, sur le plan pratique, en la reconnaissance d’une importance particulière à certaines choses, à certains phénomènes.

Or, avant d’en arriver là, il faut déjà être en mesure de les prendre en compte.

C’est pour cela que le nexus de la contradiction entre civilisation et barbarie est complexe : la civilisation accorde en particulier de la valeur à des choses, des phénomènes, que la barbarie ne prend même pas en compte en général.

Pour donner un exemple concret, la civilisation accordera une valeur culturelle à certains livres en particulier, alors que la barbarie n’accorde en général pas d’importance à la lecture. Il en va pareil pour les films, les monuments, la morale, etc.

La contradiction pose, à l’arrière-plan, la question du saut qualitatif, de la même manière que quelqu’un du mode de production féodal ne peut pas comprendre quelqu’un du mode de production capitaliste, quelqu’un du mode de production capitaliste quelqu’un du mode de production socialiste.

Cependant, il faut remonter encore plus loin.

Pourquoi l’être humain accorde-t-il une attention particulière à certaines choses, à certains phénomènes ?

Les animaux, et l’être humain est un animal ayant un parcours inégal par rapport à eux, ne connaissent pas un tel phénomène, sauf éventuellement aux confins de leur vie quotidienne.

La différence, on la devine, réside dans le cerveau, sauf que dit ainsi c’est réducteur et unilatéral.

Le cerveau n’est, en effet, qu’une caisse de résonance.

Ce n’est pas lui qui est en mesure de « décider » que telle ou telle chose, tel ou tel phénomène a une importance autre.

Ce qui est décisif, c’est la pratique, dont l’écho se produit dans le cerveau.

Lorsqu’il y a une certaine fixation sur certaines pratiques, c’est-à-dire un fétichisme, se produit alors la valorisation.

L’accumulation de valorisations de ce type est ce qu’on appelle la culture.

Donnons un exemple parlant.

Dans la société humaine, les montres sont d’une grande importance.

Elles sont un objet apprécié et valorisé, portant une dimension culturelle.

C’est là le fétichisme de l’humanité en quête d’un moyen d’observer correctement le temps.

Il a fallu attendre le début du 14e siècle pour l’horloge mécanique, le 17e siècle pour une horloge réellement précise.

Pendant des millénaires, l’être humain a cherché à lire la mesure du temps qui passe et c’est pourquoi l’apparition des montres individuelles a produit un fétichisme.

Il est, néanmoins, de nombreuses choses qui produisent un tel fétichisme.

Les meurtres, les viols, les massacres produisent également un écho dans le cerveau, avec une certaine fixation pour leurs auteurs ou leurs survivants.

Cela n’est pas pour autant de la culture.

Quel est le processus qui permet alors d’aboutir à la culture ?

C’est celui de la négation de la négation.

Il ne suffit pas qu’il y ait un écho dans le cerveau pour qu’une chose, un phénomène parvienne au niveau de la culture, ni même qu’il y ait une fixation sur cette chose, ce phénomène.

Il faut qu’il y ait une activité dialectique relativement à cette chose, ce phénomène. Il se passe la chose suivante : la fixation est une négation, au sens où elle prend la chose, le phénomène, pour la valoriser, mais pour la supprimer en pratique.

Le fétichisme valorise une chose, un phénomène en s’éloignant d’eux, tout comme Harpagon célèbre d’autant plus son or que celui-ci est hors de sa vue, placé dans un coffre enterré.

On arrive à la culture par la négation de ce fétichisme, avec le retour de la pratique humaine.

C’est cette dernière qui fait qu’une chose, un phénomène, connaissent un écho dans le cerveau.

L’être humain veut savoir quelle heure il est, et ce pendant des millénaires.

Lorsqu’il parvient à le savoir, il fait un fétiche de ce qui permet de la connaître : le cadran solaire, la montre.

Ce fétichisme sépare toutefois la chose, le phénomène, de son fétiche, dans la mesure où on peut faire le fétiche d’une montre sans en avoir une, tout comme quelqu’un marqué par le fétichisme de la voiture aura une Ferrari en fétiche, sans en posséder une.

Si, par contre , il y a un mouvement pratique qui réapparaît et se réapproprie le fétiche, alors on fait face au processus de négation de la négation.

La montre n’est pas seulement valorisée abstraitement ; elle devient un objet pratique.

Et cette dialectique de la valorisation et de la pratique établit la culture.

Le chant écouté n’est plus seulement marquant : il est fredonné, vécu avec une réelle intensité.

Le compte-rendu vivant qu’est un roman n’est pas que consommé comme assemblage de fétiches de sensations et de vécus rassemblés dans un texte : il forme une synthèse qui parle à la personne ayant elle-même une vie quotidienne, pleine de dignité du réel.

C’est inversement pour cela que la « culture » de consommation capitaliste ne fonctionne que par fétiches, depuis Instagram jusqu’à Tinder, depuis Hinge jusqu’à TikTok, en passant par Amazon, Temu, etc.

Il y a une permanente construction de fétiches, agissant en série, afin de masquer l’absence de saut qualitatif derrière la quantité.

C’est la base de l’aliénation.

La culture est l’opposé de l’aliénation, car elle ne s’arrête pas à ce qui fait écho ; elle reconnaît la dignité du réel et dispose d’une pratique en rapport avec ce qui a été marquant.

Le véritable amour est ainsi culturel, car il dépasse le « fétiche » d’une personne pour atteindre la dialectique pratique des sentiments, tout comme une photographie réaliste fait appel à la dignité du réel pour dépasser la simple représentation fétichisée de quelque chose.


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