[Ce document remarquable, d’un haut niveau idéologique, a été publié pour la première fois dans la revue Crise n°45]

Sergueï Grigoriev - Admission dans le Komsomol, URSS 1949

Sergueï Grigoriev – Admission dans le Komsomol, URSS 1949

En France, nombre d’analyses décrivent la période présente à l’aide de la notion d’enlisement : enlisement économique, enlisement démocratique, enlisement international ou « géopolitique » pour reprendre ce terme que nous rejetons.

Pour comprendre cette idée, essayons de donner quelques exemples significatifs. Pour cela, notons que nous conceptualisons ici sur le plan du matérialisme dialectique cette notion, mais beaucoup de courants critiques interprètent la conjoncture à travers des catégories proches de l’enlisement, même lorsqu’ils n’emploient pas toujours ce terme explicitement. C’est justement ce tâtonnement conceptuel que nous voulons ici clarifier pour préciser notre Ligne Rouge et donner la boussole, afin de préparer le tempo de la rupture.

Chez Jean-Luc Mélenchon et dans les analyses de La France Insoumise par exemple, la crise est souvent pensée comme relevant d’un blocage démocratique ou encore plus spécifiquement comme une simple impasse institutionnelle : la Ve République serait devenue incapable d’absorber les aspirations populaires, ce qui met justement l’accent sur l’épuisement des formes politiques héritées. Cette lecture éclaire la crise de représentation, mais tend à tout cristalliser sur la question institutionnelle, et même en fait sur la seule question de l’élection présidentielle qui déciderait de tout.

La méthode insoumise consiste ici à admettre la Crise comme un désordre, et sa force est d’assumer l’enjeu de la conquête politique comme étant la question centrale et de donner au phénomène l’image apparente d’une cristallisation nodale des contradictions, un nexus où l’ancien se maintient en se décomposant et où le nouveau émerge encore sous des formes inachevées. C’est la démagogie de la « nouvelle France ».

On est dans un dévoiement du matérialisme dialectique, qui subjugue et détourne les consciences et les énergies de manière malheureusement efficace.

Il y a chez les Insoumis un déplacement de centralité pseudo marxiste. Car en réalité, la contradiction principale n’est pas d’abord située dans l’arène électorale, mais dans les transformations des rapports de production.

Faire de la présidentielle le cristal stratégique revient à surévaluer la superstructure politique relativement aux mutations de la base économique.

En absolutisant l’élection présidentielle comme horizon stratégique, les Insoumis prennent l’effet pour la cause : ils investissent la superstructure électorale, alors que la contradiction motrice se déploie d’abord dans la restructuration de l’appareil productif, la recomposition du salariat, et de l’ensemble de la société, dans le cadre de l’économie de guerre, la militarisation industrielle et la redistribution territoriale du capital.

L’erreur de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise, sans même parler ici de leur épouvantable démagogie sans limite allant jusqu’à assumer l’antisémitisme comme étendard, est de cristalliser leur stratégie sur la séquence présidentielle, c’est-à-dire sur la forme politico-institutionnelle la plus visible de la crise, plutôt que sur le noyau contradictoire plus décisif que constituent les restructurations économiques contemporaines. Ils privilégient le moment de représentation du conflit plutôt que son procès matériel de production et de recomposition.

On peut aussi prendre l’exemple de Frédéric Lordon, l’idéologue petit-bourgeois mis à la mode dans la mobilisation des couches éduquées des grandes métropoles à l’occasion de Nuit Debout en 2016.

Selon lui, l’accent porterait davantage sur la reproduction indéfinie de politiques discréditées et sur l’incapacité du libéralisme à sortir de ses
propres contradictions. Son idée centrale est celle d’un système enfermé dans ses routines coercitives, condamné à répéter les mêmes
remèdes qui aggravent le mal.

Mais, du point de vue matérialiste dialectique, la limite de cette lecture tient là aussi à un cristal mal situé : la contradiction est principalement saisie au niveau de la répétition idéologico-institutionnelle, comme si le cœur du processus résidait dans une sorte d’obstination doctrinale des élites.

Frédéric Lordon essaye de comprendre le mouvement, pourtant il ne voit que la répétition politique apparente, qui n’est que la forme visible d’un mouvement plus profond : la restructuration économique autour des monopoles du capitalisme, la polarisation tendancielle des classes, le déplacement des centres de l’impérialisme et la montée généralisée de l’économie de guerre.

En fixant l’analyse sur la boucle des politiques dites « néolibérales », on se réduit à ne voir que la stagnation apparente là où s’opère en réalité une transformation conflictuelle du mode de production. Le mode de production capitaliste ne se contente pas de répéter, d’ailleurs du point de vue matérialiste dialectique rien ne peut simplement se répéter sans se transformer tendanciellement. Le mode de production capitalisme est entré dans la spirale d’un puissant nexus révolutionnaire, il se réorganise en durcissant les rapports sociaux en interne et en externe pour échapper à l’éclatement.

Enfin, dans des organisations comme le Nouveau Parti anticapitaliste ou Lutte ouvrière par exemple, les notions de crise durable, de marasme ou de décomposition du capitalisme servent à désigner l’usure historique du système et son incapacité à offrir une perspective progressiste aux masses.

Ces approches ont une force descriptive réelle ; elles saisissent en un certain sens la profondeur de la crise. Toutefois, leur limite commune est de suggérer prioritairement l’épuisement ou l’impasse, là où il faut aussi penser la reconfiguration offensive du capitalisme : militarisation, autoritarisme, polarisation géopolitique et résurgence de formes paraétatiques ou semi-féodales.

On pourrait poursuivre ainsi l’analyse des narratifs et des tentatives de vision du monde qui se multiplient imparfaitement. Mais on comprend ici l’essentiel : il est vu que le temps du capitalisme vacille, mais la cristallisation de la Crise est partout mal comprise.

C’est là qu’apparaît le besoin d’un poste de commandement idéologique clair, maîtrisant au mieux la science, le matérialisme dialectique.

C’est là une question pratique de moyen : analyser et comprendre l’état de la Crise dans son mouvement, ses étapes, pour produire la Ligne Rouge à suivre, identifier la Ligne Noire à écraser. Mais c’est aussi dans le même geste une question théorique : faire émerger la vision du monde annonçant le nouvel ordre, se projetant dans le futur en cristallisant le sujet révolutionnaire de notre époque.

Nous disons donc que le Nexus dans lequel nous sommes parvenus va permettre justement cette cristallisation comme processus. Et une cristallisation n’est pas un enlisement, mais un durcissement.

Le terme d’enlisement a néanmoins l’avantage de suggérer l’usure, la difficulté à sortir de la crise, voire l’épuisement des anciennes solutions. Mais il demeure insuffisant dès lors qu’il laisse entendre une inertie générale, comme si le capitalisme se contentait de s’enfoncer sans se reconfigurer.

Or ce que l’on observe n’est pas une simple paralysie, c’est une transformation sous tension.

Cette tension est marquée par la recomposition violente des rapports de force, la multiplication des formes de coercition et la réactivation de structures sociales que l’on croyait marginalisées, mais qui persistaient dans le capitalisme comme couches semi-féodales voire semi-tribales non résolues malgré leur obsolescence historique.

Le terme d’enlisement est donc théoriquement insuffisant, car il suggère une stagnation passive, comme si les contradictions du capitalisme demeuraient figées dans une impasse sans dynamique interne. Or, du point de vue matérialiste dialectique, une crise historique n’est jamais une immobilité, elle constitue une étape déterminée du développement contradictoire d’un mode de production, où les tensions accumulées changent de forme, se hiérarchisent et tendent vers des transformations qualitatives en s’accumulant.

La période contemporaine doit ainsi être comprise comme un durcissement conflictuel du capitalisme. Les contradictions économiques, sociales internes et externes ne disparaissent pas, elles se concentrent au sein d’un faisceau de contradictions dominé par la crise de valorisation du capital et la concurrence interimpérialiste. Ce processus se traduit par une montée des formes coercitives, militaires et autoritaires, à mesure que l’ancien ordre cherche à se reproduire tout en portant en lui les éléments de sa propre transformation et les éléments de son passé qu’il n’a pas résolus.

Cette dynamique ne produit pas seulement des appareils étatiques plus répressifs, elle favorise nécessairement et également la résurgence de phénomènes semi-féodaux dans les interstices du capitalisme avancé jusqu’à le gagner lui-même, c’est pourquoi, piégé par ses propres contradictions, le durcissement du capitalisme, c’est la spirale infernale de la répression et de la cannibalisation de la société.

Dans des pays comme la France, la fragmentation sociale, l’affaiblissement de la vie civile et collective et la désorganisation territoriale peuvent nourrir l’emprise de structures para-politiques ou para-économiques de nature semi-féodales : sectes religieuses, réseaux clientélaires, économies criminelles, mafias liées au narcotrafic, formes locales de souveraineté privée.

Dans plusieurs pays émergents, on observe parallèlement un renforcement de formes autoritaires hybrides, où l’État capitaliste s’articule à des logiques semi-féodales semicoloniales de tout type : patriarcales, claniques, oligarchiques ou religieuses, au détriment des tendances libérales issues de la phase précédente de mondialisation.

Loin d’un simple enlisement, la crise actuelle désigne donc un moment de tension accrue où la conflictualité devient le mode normal de reproduction d’un système parvenu à un seuil critique de son développement.

Il faut ici parler de développement, car le capitalisme ne peut cesser d’avancer.

Néanmoins, son développement historique est en rupture toujours plus complète avec le mouvement dialectique de l’Humanité vers son rendez -vous avec la Nature, avec le Cosmos. Le développement du capitalisme « bloque » l’Histoire, et fait apparaître par contraste le mouvement même de celle-ci et sa puissante nécessité comme jamais l’Humanité n’en avait pris conscience. Toute la charge révolutionnaire de notre époque est contenue dans ce contraste et sa potentielle cristallisation.

Au plan du matérialisme historique, si le capitalisme connaît bien un ralentissement de l’accumulation dans plusieurs secteurs, cette difficulté n’abolit nullement sa dynamique. Elle la déplace vers des formes plus agressives d’extraction de valeur, de mise en concurrence généralisée, de compression des dépenses pour acheter la paix sociale à défaut de pouvoir la produire et de militarisation des États.

Mais dans une perspective matérialiste dialectique, une contradiction n’est pas un simple état de panne : elle est un rapport social traversé de tensions qui cherche sa résolution provisoire dans un nouveau rapport de forces.

La crise générale du capitalisme ne doit donc pas être pensée comme un marécage, mais comme une séquence où les médiations antérieures développées dans le capitalisme s’usent. À mesure que s’affaiblissent les compromis hérités de la période précédente, les antagonismes de classe, les rivalités interimpérialistes et les conflits internes et externes prennent une forme plus nue et plus violente.

Le mot de durcissement permet mieux de saisir ce passage, cette étape. Il désigne l’intensification des contraintes, la réduction des marges de compromis et le recours croissant à la force, sous des formes économiques, juridiques, policières, diplomatiques ou militaires. Il permet de dire que le mode de production capitaliste dans son ensemble répond à ses propres contradictions en accentuant ses logiques les plus violentes.

La crise actuelle peut être définie comme une phase de durcissement conflictuel du capitalisme. Les contradictions structurelles sous toutes leurs formes ne débouchent plus principalement sur des compromis stabilisateurs.

Elles s’expriment de plus en plus par le choc entre blocs, par la réorganisation coercitive des chaînes de valeur dans des restructurations militaro-industrielles et la montée des appareils de sécurité dans un contexte de cannibalisation interne et de course aux armements externe.

Ce durcissement a ainsi une double dimension.

Externe, il se traduit par la remilitarisation des relations internationales, la relance des dépenses d’armement, des guerres, de la lutte pour le contrôle des approvisionnements énergétiques, technologiques et logistiques.

Interne, il prend la forme d’une restructuration autoritaire des sociétés : perte de contrôle budgétaire et endettement croissant, priorités industrielles recentrées sur les secteurs stratégiques, dégradation des protections collectives, et extension de dispositifs policiers ou administratifs de contrôle.

Autrement dit, la crise n’est pas seulement économique : elle devient une modalité générale d’organisation sociale du capitalisme. La conflictualité cesse d’être un phénomène tendanciel et tend à devenir le mode ordinaire et généralisé de fonctionnement du capitalisme, le dévorant en interne et en externe.

Ce point ayant été clarifié, prenons quelques exemples significatifs pour documenter et illustrer cette étape du durcissement.

Le premier indicateur de celui-ci est bien sûr la hausse globale des dépenses militaires. D’après le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute, fondé en 1966), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024, soit une hausse réelle de 9,4 % sur un an, la plus forte depuis au moins la fin de la guerre froide. L’Europe, y compris la Russie, a connu une hausse de 17 %, tandis que les États membres de l’OTAN ont tous accru leurs budgets. Cela indique moins un simple « climat d’insécurité » dont on pourrait sortir qu’une entrée dans un nouveau cycle de remilitarisation allant à l’affrontement.

Le second indicateur est la constitution de dispositifs supranationaux d’armement, formalisation des blocs instables et en compétition. La Commission européenne affirme explicitement, dans sa stratégie ReArm Europe / Readiness 2030, vouloir réarmer l’Europe, produire plus vite, faciliter le déploiement des troupes et mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros via flexibilités budgétaires et prêts communs. Une telle orientation signale un saut qualitatif : l’intégration régionale n’est plus seulement marchande, elle devient aussi militaro-industrielle.

Le troisième indicateur est la généralisation des guerres de position impérialistes et des conflits par procuration. La guerre en Ukraine, la guerre à Gaza et la militarisation croissante de la zone indo-pacifique révèlent une concurrence plus dure entre puissances installées et puissances ascendantes dans l’impérialisme.

Les sanctions, le contrôle des semi-conducteurs, les corridors énergétiques, les routes maritimes et les terres rares deviennent des enjeux immédiats de souveraineté armée se passant de toute recherche d’arbitrages juridiques tels que le capitalisme avait tenté de l’établir depuis les années 1980. L’impérialisme contemporain ne se réduit donc pas à la conquête territoriale classique ; il articule accumulation financière, moyens technologiques et logistiques, recomposition du droit international et force militaire.

En France, le durcissement ne prend pas seulement la forme d’un discours sécuritaire ou d’une brutalisation des institutions et de la vie politique dans le cadre, déjà catastrophique, de la Ve République : il s’inscrit dans la réorganisation tendancielle de l’appareil productif vers une économie de guerre. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413,3 milliards d’euros de besoins financiers programmés, avec une montée régulière des crédits de la mission Défense jusqu’en 2030. La base industrielle et technologique de défense (BITD) est présentée comme un élément de la capacité souveraine nationale et de restructuration territoriale, ce qui place l’appareil productif sous une exigence croissante de disponibilité stratégique. C’est littéralement une fuite en avant.

Cette orientation s’accompagne d’une mobilisation organisée de tout le système financier. Les documents publics de 2025 sur le financement de la BITD montrent que l’État travaille explicitement à lever les obstacles bancaires et réglementaires qui limitaient le financement des entreprises de défense, notamment des PME et ETI, afin de renforcer la polarisation autour des grands monopoles industriels. Le plaidoyer mené auprès des acteurs financiers et des institutions européennes manifeste une normalisation politique du financement de l’armement et pousse au développement d’un narratif martial visant à caporaliser les masses.

La notion même d’économie de guerre, relancée dans les narratifs institutionnels depuis 2022, produit ainsi des effets matériels : réduction des délais de production, hausse des carnets de commandes, soutien public aux chaînes de soustraitance, investissements dans les munitions, les drones, la cyberdéfense et les infrastructures duales civilo-militaires permettant la militarisation qualitative croissante de l’économie.

La montée en cadence de la production d’obus de 155 mm, la centralité nouvelle des stocks, ainsi que la réévaluation de la résilience logistique et énergétique, indiquent que l’économie n’est plus pensée seulement selon le rendement marchand immédiat, mais selon les besoins d’une conflictualité prolongée, d’une marche à la guerre.

Dans une lecture dialectique, il faut toutefois souligner que cette économie de guerre reste contradictoire. Elle prétend renforcer la
souveraineté alors même qu’elle dépend d’alliances, de marchés export et de contraintes budgétaires fortes. Elle veut accélérer la production tout en s’appuyant sur une base industrielle qui a été comprimée durant des décennies.

Elle révèle donc à la fois un réarmement réel et les limites historiques du capitalisme français, poussé à la vassalisation vers les États-Unis d’Amérique mais cherchant à faire en même temps de l’Union européenne un syndicat impérialiste alternatif permettant à la France de jouer relativement sa propre partie de par ses capacités de projection, sa puissance balistique et nucléaire pensée en termes de plus en plus offensifs.

Ainsi, le concept de durcissement a un avantage théorique décisif : il permet d’articuler mouvement et crise. Là où l’idée d’enlisement évoque surtout l’inertie, le durcissement montre comment le mode de production capitaliste tente de se reproduire en intensifiant ses propres contradictions.

Il désigne une fuite en avant structurée, et non une simple immobilité, impossible factuellement.

Il permet aussi d’unifier les plans d’analyse, le particulier historique de l’Humanité et la dialectique générale. La même logique se lit dans le retour de l’armement, dans la pression accrue sur les finances publiques, dans la priorisation des industries stratégiques, dans les politiques de sécurité intérieure et dans la brutalisation des rapports internationaux.

Le durcissement n’est pas un phénomène sectoriel, c’est une forme de totalisation de la Crise, une étape vers la cristallisation des positions et donc vers la rupture.

Enfin, cette notion évite l’illusion selon laquelle la crise conduirait mécaniquement à l’effondrement. Rien ne garantit qu’une contradiction aiguë se résolve de manière émancipatrice. Elle peut aussi être gérée, temporairement, par davantage de coercition.

Parler de durcissement conflictuel du capitalisme revient donc à prendre au sérieux la possibilité d’une stabilisation relative, autoritaire et militarisée, de la Crise elle-même et en appelle à la lutte au-delà de la seule prise de conscience nécessaire pour accroître la violence des contradictions afin de pousser sans répit ni esprit de compromis à la rupture.

C’est pourquoi nous avons commencé par évoquer l’image du cristal pour comprendre notre idée de durcissement et par contraste l’opposer aux « faux cristaux » qui sont en fait une manière de parler d’enlisement.

Il ne faut pas confondre l’amas et le cristal : l’un est simple dépôt du flux, l’autre concentration active des contradictions.

Prenons l’image d’une rivière, lorsque le courant ralentit à un virage, il abandonne des galets qui s’accumulent peu à peu sur la berge. Cette forme visible peut impressionner par son volume, mais elle n’exprime aucune logique interne autre que l’effet mécanique du mouvement de l’eau.

Le cristal obéit à une tout autre dynamique : il ne résulte pas d’un simple entassement, mais d’une structuration, d’un ordre produit par des tensions déterminées. De la même manière, dans l’histoire, certains phénomènes ne sont que des dépôts conjoncturels charriés par le cours des événements, tandis que d’autres condensent réellement les contradictions d’une époque et révèlent le point où l’ancien se défait tandis que le nouveau cherche sa forme.

Tous les cailloux du courant ne font pas un cristal historique.

Contre les fausses théories des insoumis ou des pseudo-marxistes de la gauche en France, nous affirmons donc ici de remplacer l’image de l’enlisement par celle du durcissement conflictuel. La crise présente du mode de production capitaliste ne se caractérise pas d’abord par l’immobilité, mais par l’intensification des antagonismes et par la recherche de solutions coercitives à des contradictions devenues plus visibles.

Sur le plan externe, cela se traduit par la remilitarisation impérialiste et la montée des rivalités de blocs. Sur le plan interne, en France, cela s’observe dans la réorganisation progressive de l’appareil productif, du financement public et des priorités industrielles vers une économie de guerre.

Autrement dit, le capitalisme n’est pas simplement empêtré dans sa crise : il la traverse en durcissant ses formes d’organisation, de domination et de reproduction.

Répondre à ce durcissement, ce n’est pas proposer une solution institutionnelle ou technico-politique, ou penser vivre d’une rente sur les contradictions accumulées.

Les Insoumis ou les pseudo-marxistes veulent régner sur des amas des berges du capitalisme ; nous, nous voulons transformer les galets en cristaux et cela suppose des forces gigantesques et violentes, assumant la rupture nécessaire.

Les galets s’ajoutent les uns aux autres, les cristaux transforment la quantité en qualité.

Dans une rivière, les pierres s’accumulent parce que le courant les transporte puis les dépose là où sa force diminue : il s’agit d’un simple effet mécanique d’addition.

Chaque galet reste ce qu’il était auparavant ; seul change le nombre d’éléments réunis au même endroit. La cristallisation obéit à une logique tout autre.

Elle apparaît lorsqu’un milieu, une situation, atteint un seuil d’instabilité : ce qui était dispersé ne peut plus demeurer dans l’ancien équilibre.

À partir d’un noyau initial, les particules cessent alors d’être seulement juxtaposées, elles s’ordonnent selon une structure nouvelle, régie par des forces d’attraction internes et par la recherche d’une stabilité supérieure.

On ne voit plus seulement une accumulation, mais une transformation de nature. C’est pourquoi cette métaphore est précieuse pour penser l’histoire : certains phénomènes ne sont que des amas conjoncturels produits par le flux des événements, tandis que d’autres signalent qu’un seuil critique a été franchi et qu’une nouvelle forme d’organisation est en train d’émerger.

Les galets s’amassent dans le courant, les cristaux révèlent qu’un monde change de structure.

Nous sommes le noyau de cette cristallisation émergente.


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