S’il y a capital pour le prolétaire, alors il y a aussi le crédit, qui est une avance sur le capital.

C’est là où le mode de production capitaliste s’est engouffré, voyant une perspective de croissance immense.

Puisque, en effet, le prolétaire peut disposer d’un capital, alors il peut désormais emprunter, dans la mesure où il pourra rembourser.

C’était vrai avant pour des petites sommes ; sur le long terme avec l’emploi, à quoi on ajoute les héritages, on arrive à quelque chose de très conséquent.

Qui dit crédit dit la vie à crédit.

Le crédit est un levier essentiel de la narration ; c’est lui qui permet de la sauver dans les situations précaires.

Il permet également de gommer les aspérités : je n’ai pas les moyens d’acheter telle marchandise, j’utilise un petit, un moyen, un grand crédit.

Le crédit est l’arme du rétablissement du capitalisme, ce qui n’a aucun sens, car en pratique les crédits s’accumulent partout, jusqu’à la faillite à moins qu’il n’y ait une guerre de repartage du monde.

Néanmoins, tant que les choses sont ce qu’elles sont et semblent le rester, la vie à crédit continue, la narration peut se maintenir, se relancer.

C’est un vecteur immense du dispositif idéologique capitaliste ; le crédit alimente en permanence les narrations, rien que par leur possibilité, en plus de leur potentialité.

Les publicités soulignent d’ailleurs régulièrement les possibilités d’un crédit ; en fait, c’est là où on voit l’importance des banques dans le capitalisme développé, avec un jeu immense sur le capital, en déconnexion des cycles productifs.

Cela forme un immense chaos derrière que personne ne peut analyser, que personne ne veut analyser.

Il y a toujours l’espoir que les crédits menés ici et là ramènent un équilibre à un moment donné.

Le prolétaire, en tant que consommateur, peut donc se dire que si jamais sa narration est en faute, il peut contrer les faiblesses par le crédit ; en fait, il n’arrive jamais à la considération que sa narration est en faute, car le crédit existe à la base même du système pour empêcher, par sa possibilité même, qu’on remette en cause sa narration.

La carte de crédit – qui n’est pas une carte de débit – indique la teneur même du système de consommation, avec son va-et-vient permanent, ses flux de capitaux.

Le fait même de pouvoir payer avec une carte, et maintenant même son téléphone, ajoute à la narration, soulignant que de manière universelle on peut acheter, de la même manière que tout se vend.

C’est la raison pour laquelle la petite-bourgeoise, qui voit la menace monopolistique, est très attachée à l’argent liquide, y voyant un levier pour échapper à la mainmise du grand capital.

Le petit-bourgeois est, en effet, par définition quelqu’un qui louvoie ; prisonnier d’une couche sociale entre prolétariat et bourgeoisie, il a besoin d’une narration tout comme le prolétaire, mais aimerait s’en passer et en faire une réalité comme le bourgeois.

Il soutient donc la critique prolétarienne révolutionnaire de la narration, tout en voulant de son côté faire de la narration une réalité.

On a ici l’explication de toute une mentalité anarchiste, trotskiste, bourgeoise de gauche, et en fait fondamentalement petite-bourgeoise.

Le rapport au crédit est ici décisif, dans la mesure où le petit-bourgeois a plus facilement accès au crédit que le prolétaire, et encore n’est-ce pas une règle en raison du chaos du capitalisme en ce qui concerne la sécurité de l’emploi.

Cela ne change cependant pas le fait que le petit-bourgeois apprécie le crédit à l’infini, car il correspond à sa quête infinie de parvenir à la bourgeoisie ; pour le prolétaire, le crédit est avant tout le support d’une narration, le support du maintien d’une existence « stable ».

Reste que les modalités du crédit doivent être analysées, en tant que facteur idéologique puissant et vecteur de la permanence du capitalisme ; il ne faut pas non plus oublier que le crédit alimente la narration, tout comme la narration alimente le besoin en crédit.

La soumission du prolétaire se fait ici, en tant que consommateur, directement auprès du capital bancaire, là où son travail salarié est, de par la dimension productrice, normalement directement lié au capital industriel.


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