
Paris : La Sorbonne occupée par des étudiants – 28 mai 1968
[Document publié en mars 1968 dans Regards vers la Chine, revue publiée par l’Association des amitiés franco-chinoises.]
La plupart des gens en France, quand on leur parle de la Révolution Culturelle, pensent aux gardes rouges et au rôle joué par les étudiants, mais ils ignorent — à moins qu’ils ne l’oublient très volontairement — le rôle des travailleurs et plus particulièrement de la classe ouvrière.
Les étudiants ont joué dans la Révolution Culturelle le rôle d’étincelle.
C’est eux qui ont allumé les flammes de la Révolution Culturelle, mais cette révolution n’a réellement progressé victorieusement que lorsque les ouvriers l’ont prise en mains et amenée au but de toute révolution : « la prise du pouvoir ».
En mai 1919, les étudiants avaient de la même façon jeté la première étincelle, mais ce fut la force principale constituée par les ouvriers et les paysans qui mena à bien la révolution (1927 – la Longue Marche – la Libération), car les soldats étaient en fait des ouvriers et des paysans en uniforme.
Lors de la Révolution Culturelle, Shanghai, première grande cité industrielle de la Chine, a joué un rôle pilote : sa classe ouvrière a été la première à « abattre » les responsables engagés dans la voie capitaliste et à s’emparer du pouvoir. Mais, avant d’en arriver là, un long chemin avait été parcouru.
A. — PREMIÈRE PHASE DE LA RÉVOLUTION CULTURELLE : LA PRÉPARATION IDEOLOGIQUE — DE NOVEMBRE 1965 (ARTICLE DE YAO WEN YUAN) A MAI 1966 (CIRCULAIRE DU COMITE CENTRAL DU 16 MAI 1966)
Shanghai a joué un rôle important dans la Révolution Culturelle dès sa première phase : dès le déclenchement du mouvement de préparation idéologique, puisque c’est à Shanghai même que fut publié l’article de Yao Wen Yuan sur la destitution de Hai Rui.
Cet article dénonçait une pièce qui utilisait un personnage historique, Hiai Rui, pour attaquer une décision du Comité central qui avait en 1958 destitué le général Peng Te-huai. Cet article de critique, publié à Shanghai avec l’accord du président Mao qui y résidait alors, ouvrit dans tout le pays un mouvement de discussion sur le contenu de l’art, de la littérature, de l’enseignement, et provoqua une véritable panique chez un certain nombre de responsables qui en comprirent fort bien les conséquences à long terme et essayèrent de le contrôler pour le détourner de ses véritables buts.
Cette contre-offensive fut marquée par ce qu’on a appelé « le programme de février », établi par un groupe dirigé par Peng Cheng, et « qui cherchait par tous les moyens à faire dévier ce mouvement vers la droite ».
Pendant la même période, les intellectuels, les artistes commencèrent à examiner et à dis-cuter de leur travail et de son orientation.
Les plus avancés, et les plus courageux parmi eux, affichèrent des dazibao critiquant la ligne erronée et demandant une rectification.
Ces éléments avancés furent soumis à des critiques extrêmement violentes de la part des responsables engagés dans la voie capitaliste.
On les dénonça comme contre-révolutionnaires, comme éléments anti-parti et on les soumit à des pressions sans nombre.
On trouvera un peu plus loin dans la revue un article relatant la lutte menée par une actrice de Shanghai et on verra le grand courage qu’il lui fallut dans sa lutte.
B. — DEUXIÈME PHASE : LA PRISE DE CONSCIENCE DES MASSES OUVRIÈRES ET LEUR RÉVOLTE — DU 16 MAI 1966 (CIRCULAIRE DU COMITE CENTRAL) A LA TEMPÊTE DE JANVIER 1967
Cette étape de la Grande Révolution Culturelle débute par une décision du Comité central (16 mai 1966), qui critique le programme de février et précise ce que doit être l’orientation de la Révolution Culturelle :
« Il faut critiquer les représentants de la bourgeoisie infiltrés dans le Parti, le gouvernement, l’armée et les milieux culturels. Ces gens-là doivent être écartés et certains doivent être affectés à d’autres fonctions.
Les représentants de la bourgeoisie qui se sont infiltrés dans le Parti, dans le gouvernement, dans l’armée et dans les différents milieux culturels constituent un ramassis de révisionnistes contre-révolutionnaires.
Si l’occasion s’en présentait, ils arracheraient le pouvoir et transformeraient la dictature du prolétariat en dictature de la bourgeoisie.
Certains de ces gens-là ont été découverts par nous ; d’autres ne le sont pas encore ; certains autres encore, par exemple les individus du genre Khrouchtchev, bénéficient maintenant de notre confiance, ils sont formés pour être nos successeurs et se trouvent à présent au milieu de nous. »
LES GROUPES DE TRAVAIL
Cette circulaire est diffusée dans toutes les organisations du Parti, à tous les échelons, et va jouer un rôle extrêmement important dans la prise de conscience des masses.
Le 25 mai, un professeur de philosophie de l’université de Pékin affiche un dazibao dénonçant les responsables de l’université engagés dans la voie capitaliste, et quelques jours plus tard, sur décision du président Mao en personne, cette affiche en gros caractères est publiée dans la presse et suscite une réaction en chaîne.
Dans un institut, les étudiants nous ont dit qu’après avoir lu le texte de ce dazibao, ils ne purent dormir et passèrent la nuit à discuter et à écrire des affiches en gros caractères.
Mais immédiatement les responsables engagés dans la voie capitaliste préparèrent un contre-feu.
Le plus haut responsable engagé dans la voie capitaliste envoie dans 59 instituts et universités des groupes de travail « chargés de mener la révolution culturelle », et il profite de l’absence du président Mao de Pékin pour essayer une nouvelle fois de vider le mouvement en cours de son contenu.
[Chaque groupe de travail était composé d’un certain nombre de cadres responsables venus d’autres organisations et chargés d’impulser la Révolution Culturelle dans une école, un institut, une université. Le Khrouchtchev chinois et sa femme ont fait partie de tels groupes de travail.]
Les groupes de travail dirigés par des cadres appliquant la ligne erronée empêchant les critiques de s’exprimer et qualifient les étudiants qui osent en émettre de « faux révolutionnaires », de « faux hommes de gauche » et exerçant contre eux toutes sortes de pressions et de sévices.
C’est une période de terreur blanche.
De cette façon, un très grand nombre d’étudiants sont attaqués dans certains instituts, tous les étudiants-chefs de classes baptisés pour les besoins de la cause « responsables engagés dans la voie capitaliste ».
A ce moment-là la Révolution Culturelle a couru le danger d’être arrêtée.
C’est alors que, le président Mao étant rentré à Pékin, le Comité central du Parti fut convoqué. Le président Mao afficha son célèbre dazibao « Feu sur le quartier général de la bourgeoisie ! » Quelques jours plus tard, c’était la publication de la Résolution en 16 points.
LES GARDES ROUGES
C’est dans cette période de lutte aiguë entre les deux lignes que sont nés les Gardes rouges.
Nous ne reviendrons pas ici sur le rôle énorme qu’ils ont joué dans bien des domaines : lutte contre les responsables engagés dans la voie capitaliste — lutte contre les anciennes coutumes — fouilles chez les ennemis de classe et découverte de quantités importantes d’armes, de munitions, d’or et… de titres de propriété soigneusement camouflés et conservés.
Peu de temps après la publication de la Résolution en 16 points, les Gardes rouges de Pékin sont partis à travers tout le pays faire connaître leur expérience et allumer les flammes de la Révolution Culturelle.
C’est ainsi qu’ils ont accompli des milliers de kilomètres à pied à travers tout le pays, se mêlant aux masses, amenant les nouvelles de la Révolution Culturelle, dont certains responsables avaient empêché la diffusion en bloquant le « Renmin Ribao » et en empêchant la retransmission par les radios locales des nouvelles centrales.
La Révolte avait bien entendu commencé à Shanghai bien avant l’arrivée des Gardes rouges de Pékin. Mais ces derniers ont cependant joué un rôle important dans la mobilisation des masses.
Quand ce ne serait qu’à cause de la manière dont ils furent reçus par le maire de Shanghai, Cao Di Qiu.
En effet, en arrivant dans la ville, ils avaient demandé une entrevue à ce haut fonctionnaire pour lui poser quelques questions sur ses positions et son comportement.
Au lieu de leur répondre calmement, ce cadre, maintenant destitué pour avoir suivi la voie capitaliste, fit appel aux masses ouvrières de la ville :
« Des intellectuels contre-révolutionnaires veulent attaquer la municipalité de Shanghai, venez défendre le Parti. »
Beaucoup d’ouvriers trompés vinrent effectivement manifester contre les Gardes rouges, pensant qu’ils défendaient la Révolution et le socialisme.
Mais les éléments les plus avancés parmi eux se posèrent alors une question : « Depuis quand un responsable du Parti a-t-il peur de répondre aux questions des masses ? C’est contraire à la pensée du président Mao ».
Et ils commencèrent à discuter avec les étudiants. Le maire de Shanghai adressa alors une protestation à Pékin contre l’action des Gardes rouges.
Le Renmin Ribao riposta par un éditorial dirigé « contre ceux qui dressent les ouvriers contre les étudiants révolutionnaires ».
Cependant, malgré l’opposition du maire de la ville, les discussions entre ouvriers et étudiants allaient bon train.
Des réunions de « confrontation de points de vue eurent lieu dans les usines ».
Les Gardes rouges aidèrent les ouvriers à écrire leurs dazibao et c’est ainsi, par des discussions et un travail en commun, qu’ouvriers et Gardes rouges se sont retrouvés au coude à coude dans la lutte contre les responsables engagés dans la voie capitaliste.
Les mois de septembre et octobre furent donc des mois de mobilisation idéologique. Au début de novembre, les ouvriers groupés dans un certain nombre d’organisations de rebelles formèrent le quartier général de la Révolte révolutionnaire.
Les rebelles allèrent trouver le maire de Shanghai, Cao Di Qiu, pour lui poser un certain nombre de questions.
Ils furent reçus par des injures et des menaces : « Qui êtes-vous ? des déchets de la société. Jamais, jamais, nous n’admettrons votre prétendue organisation de masse. ».
Et immédiatement il donna aux directeurs d’usines l’ordre de faire des enquêtes sur les révolutionnaires.
L’INCIDENT D’ANJING
Les rebelles, devant cette situation critique, décidèrent d’aller à Pékin et d’en référer au Comité central. Un certain nombre d’entre eux prirent donc le train.
Le maire et le premier secrétaire du Parti contre-attaquèrent en faisant bloquer le train à quelques dizaines de kilomètres de Shanghai, à Anjing. C’est ce qu’on désigne à Shanghai sous le nom d’incident d’Anjing (9 novembre 1966).
Le train fut ainsi arrêté pendant deux jours et deux nuits. Les rebelles n’avaient rien à manger, rien à boire.
Ils décidèrent d’envoyer des lettres et des télégrammes à Pékin.
Tout fut arrêté.
Alors, les responsables engagés dans la voie capitaliste de Shanghai amenèrent à Anjing des membres des familles des ouvriers pour qu’ils fassent pression sur les révoltés.
Ils amenèrent aussi du pain, disant aux rebelles : « Si vous voulez manger, rentrez ! ».
Ils se heurtèrent évidemment à un ferme refus, les ouvriers déclarant : « S’il le faut, nous irons à pied à Pékin ». Leurs rangs s’étaient d’ailleurs renforcés d’un bon nombre de membres de leurs familles.
Chen Pi-xian et Cao Di-qiu envoyèrent alors de fausses nouvelles au Comité central : « Le désordre règne partout, les glaives sortent …, les incidents contre-révolutionnaires se multiplient ».
Et en même temps, les services de la sécurité recevaient l’ordre de ramasser tous les papiers des révoltés, de les arrêter et d’en fusiller quelques-uns.
Mais à ce moment-là, le Comité central et le président Mao envoyèrent à Anjing un des responsables du groupe de la Révolution Culturelle, Zhang Xun-qiao — vice-secrétaire du Comité du Parti de Shanghai et vice-président du groupe chargé de la Révolution Culturelle du Comité central à Pékin —, qui déclara que le Comité central soutenait les rebelles.
Un accord en 5 points fut signé.
Une délégation continua le voyage vers Pékin, tandis que les autres ouvriers rentraient à Pékin.
Les rangs de la rébellion se renforcèrent rapidement et atteignirent bientôt une centaine de milliers.
Chen Pi-xian et Cao Di-qiu réagirent en organisant une pseudo-organisation de rebelles, le « corps de protection rouge », qui lors de sa fondation comptait 800.000 membres, alors que les rebelles ne comptaient à ce moment-là que 400.000 membres.
L’écrasante majorité des membres du corps de protection rouge était trompée par ces mauvais dirigeants. Pourquoi un tel nombre de personnes purent-elles être abusées ?
L’explication, on peut la trouver dans l’obéissance servile, prônée par le livre noir « Le perfectionnement de soi-même ».
Ce livre a été le livre d’étude en Chine pendant les années qui ont précédé la Révolution Culturelle.
Faut-il en effet rappeler que si les œuvres du président Mao, entre 1962 et 1966, ont été tirées à 4.419.000 exemplaires, les œuvres du Khrouchtchev chinois l’ont été à 18.400.000.
Ce n’est donc pas un hasard si les thèses les plus pernicieuses de cet ouvrage ont amené beaucoup de militants honnêtes à penser que la seule attitude correcte envers les cadres du Parti, c’est l’obéissance servile, que critiquer, écrire des dazibao ce n’est pas respecter la discipline et que c’est mal.
Aussi, lorsque le premier secrétaire du Parti de Shanghai appela à la constitution de cette pseudo-organisation, fut-il « obéi ».
Les véritables organisations de rebelles révolutionnaires comprirent qu’il leur fallait non pas s’opposer par la force et la violence à ces travailleurs trompés, mais utiliser la persuasion, éduquer les masses, démasquer les responsables engagés dans la voie capitaliste.
L’INCIDENT DU JIEFANG RIBAO
Cette lutte idéologique dura pendant tous les mois de novembre et de décembre et fut marquée par un nouvel incident : l’incident du « Jiefang Ribao » (Quotidien « Libération »).
Dès octobre, les Gardes rouges avaient commencé à publier un petit journal dont le but était de combattre les positions erronées du maire et du premier secrétaire, et de dénoncer les positions révisionnistes du « Jiefang Ribao ».
Ils demandèrent au maire que leur feuille fût distribuée en même temps que le « Jiefang Ribao », pour que les lecteurs « puissent se faire une opinion ».
Le maire accepta, mais donna l’ordre aux services postaux de ne pas distribuer cette feuille des Gardes rouges.
Ces derniers, indignés par de telles méthodes, décidèrent d’occuper le siège du « Jiefang Ribao ».
« Il n’y avait pas de raison pour que le journal dirigé par les responsables engagés dans la voie capitaliste paraisse et empoisonne les masses, si la feuille révolutionnaire ne pouvait paraître elle aussi ».
Les Gardes rouges restèrent neuf jours et neuf nuits dans les locaux du « Jiefang Ribao » malgré la faim, malgré les violences, mais avec le soutien des ouvriers rebelles.
Cet incident mit Shanghai en ébullition, tout le monde en parla, tout le monde en discuta.
Et finalement, la municipalité dut capituler et autoriser la distribution simultanée des deux journaux.
Peu après, les rebelles prenaient le pouvoir à l’intérieur du « Jiefang Ribao » et la ligne politique du journal se trouva radicalement transformée. Il n’y avait plus besoin de distribuer la feuille de combat des Gardes rouges !
C. — LA PRISE DU POUVOIR
Mais bientôt, les rebelles allaient devoir faire face à une nouvelle offensive des responsables engagés dans la voie capitaliste, offensive encore plus dangereuse que les précédentes.
Ce fut ce qu’on appelle en Chine l’économisme.
Les directeurs d’usine, les responsables de services publics engagés dans la voie capitaliste octroyèrent aux ouvriers des allocations, payèrent de soi-disant arriérés de salaires, distribuèrent des frais de déplacement pour que les ouvriers aillent à Pékin échanger leurs expériences dans la Révolution Culturelle.
C’est ainsi que dans l’usine de roulement à billes de précision de Shanghai, on distribua 200 yuans de frais de déplacement à chaque apprenti désirant aller à Pékin, alors que le salaire mensuel d’un apprenti est d’environ 35 yuans.
Du 3 au 8 janvier, la succursale de la Banque Populaire de Shanghai a ainsi payé 35 millions de yans (l’équivalent de 1,5 millions de quintaux de céréales).
Le but de cette nouvelle manœuvre était clair : il s’agissait de désorganiser complètement la production, d’arrêter, à Shanghai, l’usine électrique et l’eau, de bloquer le port, de couper toutes les communications.
En même temps, la distribution massive de fonds devait, dans leur esprit, provoquer une ruée dans les magasins et épuiser les réserves.
Tout cela devait, dans l’esprit des responsables engagés dans la voie capitaliste, provoquer une désorganisation complète de l’économie, le mécontentement des masses et l’échec de la Révolution Culturelle.
C’était réellement un plan diabolique.
Certains ouvriers ne comprirent pas immédiatement ce qui se passait, acceptèrent l’argent et partirent ; mais les plus consciencieux sentirent immédiatement le danger.
Aidés par les étudiants, ils travaillèrent vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour assurer la production, faisant en plus de leur le travail de ceux qui étaient partis, et réussirent finalement à déjouer le complot.
En même temps, les organisations de rebelles révolutionnaires prenaient la situation en mains.
Le 4 janvier, ils publiaient un « message à la population de Shanghai » appelant les ouvriers à appliquer la ligne directrice définie par le président Mao « Faire la révolution et promouvoir la production ».
« Nous, ouvriers de la révolte révolutionnaire, nous devons devenir exemplaires dans l’exécution de cette ligne directrice.
Nous devons nous tenir à l’avant-garde et nous faire l’ossature non seulement dans la révolution, mais aussi dans la production. »
Et aux ouvriers trompés qui avaient quitté leur poste, il était dit :
« Nous espérons que vous suivrez les enseignements du président Mao, que vous ouvrirez les yeux sur cet important problème de principe: distinguer le juste de l’injuste, que vous ne vous laisserez plus duper, que vous prendrez rapidement conscience de la situation et que vous rejoindrez votre poste de production, bref, que vous reviendrez à la ligne révolutionnaire prolétarienne.
Nous, camarades de la révolte révolutionnaire, nous accueillerons chaleureusement votre retour pour faire en commun la révolution, mener à bien conjointement la production.
Nous ne vous blâmerons pas, car nous sommes tous des frères de classe ; dans votre écrasante majorité vous êtes des victimes de la ligne réactionnaire bourgeoise, des masses révolutionnaires dupées par ceux qui, détenant des postes de direction, s’engagent, bien que du Parti, dans la voie du capitalisme et ceux qui s’accrochent obstinément à la ligne réactionnaire bourgeoise ».
Le 8 janvier, les ouvriers rebelles mettaient sur pied un « commandement du premier front », qui mobilisait les ouvriers et les envoyait travailler là où les besoins étaient les plus urgents : dans les trains, sur les quais…
Il s’agissait avant tout d’assurer du charbon en quantité suffisante pour l’usine thermo-électrique.
Certains ouvriers restèrent six jours et six nuits sur la brèche.
Le lendemain 9 janvier, les ouvriers publièrent un « avis urgent », qui gelait les fonds publics et annulait les augmentations de salaires accordées ; les problèmes de salaires seraient examinés ultérieurement, toutes les forces devaient être concentrées pour réaliser et dépasser le plan de 1967.
La classe ouvrière de Shanghai, les paysans de banlieue répondirent à cet appel et le com-plot de l’économisme fut déjoué.
Deux jours plus tard, le 11 janvier, le Comité central du Parti communiste chinois, le conseil des affaires d’État, la Commission militaire et le groupe chargé de la Révolution Culturelle félicitaient les rebelles révolutionnaires pour leur action.
Cette action était en fait la première prise du pouvoir par les rebelles révolutionnaires. Prise du pouvoir qui aboutissait, les faits le prouvent, à une consolidation de la dictature du prolétariat.
Les ouvriers trompés rejoignirent les organisations de rebelles qui, dans le courant de janvier, comptaient près de deux millions de membres.
Cette prise du pouvoir effective fut consolidée quelques semaines plus tard, le 5 février, lorsque fut constitué le Comité Révolutionnaire de Shanghai, dirigé par Zhang Xun-qiao (vice-secrétaire du Comité du Parti de Shanghai et vice-président du groupe chargé de la Révolution Culturelle du Comité central à Pékin) et par Yao Wen-yuan, l’auteur du fameux article qui avait ouvert la phase de préparation idéologique de la Révolution Culturelle.
POURQUOI CES VICTOIRES ?
Lorsque nos amis chinois font le bilan de l’expérience de Shanghai, ils mettent l’accent sur plusieurs points :
1. – LA PRÉPARATION IDÉOLOGIQUE
Si la prise du pouvoir a pu être effectuée relativement rapidement, c’est parce qu’à Shanghai les organisations de rebelles révolutionnaires ont su placer la lutte sur le terrain où elle devait l’être : sur le plan idéologique.
Le comportement des responsables engagés dans la voie capitaliste a fait l’objet d’une dénonciation et d’une critique systématiques.
Les affiches en gros caractères, les tracts, les papillons, les meetings ont éclairé les masses trompées, qui ont ainsi été gagnées aux organisations rebelles.
Dans cette lutte, les moyens les plus modernes ont été utilisés : c’est ainsi que certains meetings de critique de Chen Pi-xian et Cao Ji-qiu ont été télévisés et qu’un véritable dialogue s’est établi entre ces deux responsables et les téléspectateurs qui pouvaient à la fois suivre les discussions et intervenir, par téléphone, dans le meeting.
« Tout le monde maintenant sait que ces deux individus sont des bandits. Ils ont perdu tout prestige ».
Les masses ayant bien compris la véritable nature de ces cadres engagés dans la voie capitaliste, ces derniers n’ont pas pu, en levant le drapeau rouge pour s’opposer au drapeau rouge, continuer à tromper les travailleurs ; en conséquence, les luttes violentes ont été limitées.
Mais pourquoi, demanderont certains, avoir attendu aussi longtemps pour destituer Chen Pi-xian et Cao Di-qiu ?
N’était-il pas possible de le faire plus rapidement ?
Il fallait attendre, répondent nos camarades, que les choses soient claires pour les masses, et non pas seulement pour un petit nombre d’éléments avancés.
Il fallait laisser le temps à la prise de conscience de se faire.
Sans prise de conscience, pas de prise du pouvoir, ou une prise du pouvoir fragile : un individu du type de Chen Pi-xian aurait pu surgir à nouveau.
Ainsi donc, il fallait du temps parce que :
a) la fixation d’une ligne juste demande un certain temps,
b) il fallait que les masses tirent la leçon des erreurs passées pour éviter que des faits similaires ne puissent se reproduire,
c) il fallait savoir attendre pour que les cadres qui avaient commis des erreurs aient le temps de les comprendre et de se corriger.
Ainsi donc, la lutte idéologique, la critique sont les conditions essentielles d’une bonne prise du pouvoir. Ce sont aussi des garanties pour l’avenir.
2. — LA GRANDE ALLIANCE ET LA TRIPLE UNION
Pour prendre le pouvoir, il faut tout d’abord que la grande alliance soit réalisée.
A Shanghai, il y a eu cinq prises du pouvoir, mais les quatre premières ont échoué parce que la grande alliance n’était pas réalisée.
Prendre le pouvoir ce n’est pas prendre les sceaux du pouvoir. C’est être reconnu par les masses.
Si l’on est coupé des masses, ou si l’on ne représente qu’une partie des masses, pas de prise de pouvoir possible ! Il faut donc que les très nombreuses organisations de rebelles révolutionnaires nées dans la lutte sachent surmonter leurs divergences (contradictions au sein du peuple).
C’est là un point très important.
Car dans cette alliance, on peut arriver à pousser des amis dans les rangs des ennemis.
Si, parfois, il y a eu lutte violente, c’est parce qu’il y avait désunion dans les rangs des rebelles révolutionnaires et que les « conservateurs » ont su l’exploiter, l’attiser.
La grande alliance réalisée, il faut aussi ce qu’on appelle en Chine la triple union : union des masses, des cadres révolutionnaires et de l’armée, qui tous doivent être adéquatement représentés dans le nouvel organe du pouvoir, le « Comité Révolutionnaire ».
À Shanghai, le Comité Révolutionnaire comprend 16 membres, dont :
8 cadres révolutionnaires, parmi lesquels Zhang Xun-qiao, vice-secrétaire du Comité du Parti de Shanghai, et Yao Wen-yuan.
4 représentants de l’armée, organe essentiel de la dictature du prolétariat
4 représentants des organisations de rebelles révolutionnaires.
De plus, la triple union doit répondre à un autre impératif : il faut qu’il y ait « union » à l’intérieur du Comité entre les différentes générations ; que jeunes et moins jeunes se retrouvent dans une proportion convenable à l’intérieur du nouvel organe du pouvoir.
C’est là un point très important.
3. — S’APPUYER SUR LA PENSÉE DU PRÉSIDENT MAO
Il faut tout au long de la lutte savoir s’appuyer sur la pensée du président Mao ; il faut savoir étudier et appliquer ses œuvres.
Tout au long de la Révolution Culturelle, des textes comme « les trois textes les plus lus » : « Servir le Peuple » — « À la mémoire de Norman Bethune » — « Comment Yukong déplaça les montagnes » — « De la juste solution des contradictions au sein du peuple » ont servi de référence constante aux révolutionnaires : « il faut aussi prendre le pouvoir dans sa propre tête ».
C’est parce que les révolutionnaires de Chan-ghaï ont bien su appliquer la pensée du président Mao qu’ils ont mené correctement et à fond la campagne de répudiation et de critique.
C’est aussi parce qu’ils ont su appliquer correctement la directive du président Mao correspondant à chaque phase de la Révolution Culturelle (« Faire la révolution et promouvoir la production » par exemple, lors de la phase de la lutte contre l’économisme).
ET MAINTENANT ?
La prise du pouvoir n’a pas marqué la fin de la Révolution Culturelle.
Le mouvement de critique et de répudiation a dû être mené dans chaque usine, dans chaque bureau, dans chaque école ou université.
Cela prend du temps. Dans chaque organisme, usine par usine, il a fallu réaliser la grande alliance et la triple union. Cela ne s’est pas fait sans difficulté.
UN EXEMPLE : L’ACIÉRIE N° 3 DE CHANGHAI, qui groupe 14.000 travailleurs.
Dans cette usine, comme dans l’ensemble de la municipalité, les rebelles ont pris le pouvoir dans l’usine et formé un organe provisoire du pouvoir le Quartier général, composé des responsables des organisations de rebelles et de cadres révolutionnaires.
Son but d’abord veiller au bon déroulement de la campagne de critique, au bon déroulement de la Révolution Culturelle, organiser la production et, d’autre part, préparer la grande alliance de façon à constituer le nouvel et définitif organe du pouvoir, le Comité Révolutionnaire de l’usine.
Lors de cette prise du pouvoir, les ouvriers de l’usine se trouvaient participer à cinquante-sept organisations de rebelles.
Certaines de ces organisations avaient soutenu l’économisme, d’autres faisaient du corporatisme : aussi furent-elles rapidement désertées par les ouvriers au fur et à mesure que le travail idéologique portait ses fruits : quelques mois plus tard, en mai, dix organisations véritablement révolutionnaires, ayant toutes la même orientation générale, demeuraient.
II fallait réaliser la grande alliance.
« Mais à ce moment-là, « nous ne comprenions pas très bien — nous ont dit les ouvriers de l’usine — l’importance et le but de la grande alliance et nous avons commis beaucoup d’erreurs.
Des réunions de représentants des dix organisations ont été organisées.
Chaque organisation a envoyé ceux de ses membres qui savaient le mieux parler — des orateurs —, qui ont pris en considération l’intérêt de leur seule organisation, vanté ses mérites et ses bonnes actions et critiqué de façon acerbe les défauts des autres.
De cette façon, une dizaine de réunions se sont succédé, sans résultat.
Les réunions étaient parfois fort mouvementées. Une fois on a même renversé les tables.
C’est à ce moment-là qu’une équipe de propagande de l’Armée Populaire de Libération est arrivée dans l’aciérie.
Cette équipe, après quelques jours d’enquête, avait fait une analyse de la situation et des causes de l’échec de la grande alliance.
Les soldats nous ont dit : « Asseyez-vous. Étudions ensemble la pensée du président Mao. Il vous faut mieux comprendre ce qu’est la grande alliance ».
Tous les responsables des organisations de masse ont commencé à étudier les œuvres du président Mao et à comparer ses enseignements avec leur travail.
Ainsi, les trois textes les plus lus, les textes sur la contradiction, sur les conceptions erronées dans le Parti ont fait l’objet d’une étude vivante.
Alors nous sommes arrivés à la conclusion que nos contradictions étaient indubitablement des contradictions au sein du peuple et qu’en conséquence il nous fallait « persuader » et non « écraser ».
L’esprit de coterie, l’anarchisme, le particularisme nous empêchaient de progresser.
Petit à petit, nous avons compris les avantages de la grande alliance — « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » disait le Manifeste de Marx et d’Engels, c’était valable pour nous aussi.
En conséquence, au mois de juin 1967, nous avons repris les discussions entre organisations.
Le ton était bien différent cette fois.
Les responsables de chaque organisation ont parlé de leurs propres erreurs, et non plus des erreurs des autres.
Les responsables des organisations les plus nombreuses sont allés voir ceux des plus petites.
Et chacun a fait son autocritique.
C’est ainsi que le 1er juillet nous avons fait la grande alliance.
Il n’y avait plus qu’une seule organisation de masse.
Nous avons réalisé que la pensée du président Mao était la base de notre union et la grande alliance a été suivie d’un essor dans l’étude des œuvres du président Mao.
Le niveau politique s’élevant, il y a eu parallèlement essor du mouvement de « grande critique » (critique du Khrouchtchev chinois).
La critique est mené en étroite liaison avec la situation concrète de l’usine et même de chaque atelier.
Sur la base de la grande alliance, nous avons progressé vers la triple union. Il nous a fallu résoudre les divergences qui existaient entre nous sur le rôle de tel ou tel cadre.
Là encore, l’APL nous a aidés et nous a fait mieux comprendre « qu’on ne saisit pas le pouvoir en soi, pour soi, mais pour la classe ouvrière ».
Finalement, après beaucoup de discussions, il a été décidé de nommer l’ancien directeur de l’usine président du Comité Révolutionnaire.
Il avait certes commis des erreurs relativement sérieuses, mais son autocritique avait été jugée satisfaisante par les masses et son attitude était bonne.
Le Comité Révolutionnaire fut établi le 24 septembre. »
L’histoire de cette usine, des contradictions entre organisations rebelles révolutionnaires, du rôle exemplaire de l’Armée Populaire de Libération qui « fait asseoir et étudier ensemble » les militants séparés par des contradictions, est exemplaire.
Elle reflète bien le déroulement de la Révolution Culturelle dans les usines.
Avec cependant une particularité : c’est que la grande alliance y a été réalisée dès juillet, alors qu’en fait, dans beaucoup d’endroits, cela n’a été fait qu’en septembre-octobre, après la diffusion du mot d’ordre du président Mao :
« Il n’existe pas de conflit d’intérêts fondamentaux au sein de la classe ouvrière.
Surtout sous la dictature du prolétariat, il n’y a aucune raison pour la classe ouvrière de se diviser en organisations appartenant à deux grandes fractions antagonistes. »
C’est ainsi que fin septembre, à Shanghai comme dans beaucoup d’autres villes de Chine, régnait une atmosphère de fête extraordinaire.
Chaque usine, chaque magasin, chaque administration, chaque restaurant qui avait réalisé la grande alliance, envoyait une délégation au Comité Révolutionnaire de la municipalité.
Ici, c’était des camions chargés de travailleurs qui se succédaient, là c’était une dizaine de travailleurs à pied ; les drapeaux rouges succédaient aux drapeaux rouges, le battement des gongs, les pétards créaient une atmosphère de liesse extraordinaire.
On peut voir que la Grande Alliance est un processus long et complexe dans lequel on a pris le temps de convaincre, dans lequel on a évité toutes formes autoritaires et bureaucratiques.
Est-ce à dire que la Révolution Culturelle soit terminée à Shanghai ? Évidemment non.
Un pas important, décisif a été fait. Mais il faut mener à fond la campagne de critique et de répudiation du Khrouchtchev chinois. Il faut « lutter contre l’égoïsme et critiquer le révisionnisme ».
Il faut prendre le pouvoir dans la tête de chacun. Cette phase n’est-elle pas aussi importante que les précédentes ?
Certainement si.
Car de son bon déroulement dépend en fin de compte la victoire de la Révolution Culturelle.