Lorsque les animaux ont été domestiqués, il a été profité de leur tendance naturelle pour les pousser dans une certaine direction.
Amené à un pâturage, un troupeau considère que les choses sont comme elles devraient l’être, même s’il y a des aspects secondaires étranges, puisque des êtres humains sont à l’œuvre.
L’accumulation de ce même phénomène sur des générations produit un saut qualitatif, avec l’apparition d’animaux domestiqués.
Il en va de même pour l’être humain à travers les modes de production.
C’est un animal et on ne peut jamais forcer un animal, ni d’ailleurs un être vivant, à aller dans un sens plutôt que dans un autre.
Il faut que cela vienne de l’intérieur.
C’est pour cela qu’au 19e siècle, alors que le capitalisme n’est patriarcal sur aucun plan puisque seul le capital l’intéresse, la quasi-totalité des entrepreneurs sont des hommes.
Le matériau humain était ce qu’il était, et d’ailleurs on voit que même au début du 21e siècle, il en est encore ainsi.
Ce n’est pas seulement que les consciences sont en retard sur la réalité : les êtres humains portent le mode de production, ils sont même le mode de production au moins en partie.
Le mode de production est celui des êtres humains ; sans êtres humains, pas de mode de production.
Et sans mode de production, pas d’êtres humains non plus, puisqu’un mode de production est avant tout un mode de reproduction de la vie des êtres humains.

Ainsi, on a le paradoxe historique que les prolétaires n’ont pas été obligés d’obéir aux capitalistes, que les serfs n’ont pas été forcés à obéir à leurs seigneurs, que même les esclaves n’ont pas été soumis à leurs maîtres.
Si on regarde sur le plan historique, c’est pourtant bien le cas : c’est la violence qui fait naître et mourir les classes.
Sur le plan de la conscience, par contre, il s’est passé l’équivalent de la domestication.
Quand on prend l’esclave, en effet, il faut bien constater le niveau des forces productives de la société où il vivait.
La vie était extrêmement difficile, on mourait facilement.
La condition d’esclave était horrible, mais elle assurait la survie, ce qui pour un animal, y compris l’être humain donc, est l’aspect principal.
Si l’esclave s’enfuyait, il était livré à lui-même ou devait perpétuellement se battre pour sa vie au sein d’un petit regroupement, d’une bande de fuyards.
Il pouvait également essayer de rejoindre son peuple, mais s’il est devenu esclave, c’est que celui-ci a été vaincu et les conditions de vie sont terribles également.
Il en va de même pour le serf, qui gagne en protection à travers son exploitation affreuse ; même le prolétaire du 19e siècle, dans les conditions sordides qu’on connaît, préfère cela à mourir de faim.
Dans Le capital, Karl Marx décrit justement longuement comment les capitalistes ont tout fait pour que justement le prolétaire se dise cela, comment il est amené à sa condition de prolétaire par des transformations historiques, notamment la démolition de l’économie des campagnes.

Il ne s’agit pas de considérer qu’à chaque époque, chaque être humain fait un calcul savant, afin de savoir si sa condition est meilleure comme ceci ou comme cela.
Les forces productives ne le permettaient pas.
Une personne réduite à l’esclavage ou à un semi-esclavage, que ce soit en Afrique par les musulmans au 12e siècle, entre Amérindiens au 14e siècle, par les Européens au 18e siècle, est projetée dans sa nouvelle réalité, qu’elle n’a pas choisie.
Elle est déportée, brisée physiquement, accablée moralement par la perte de son horizon social traditionnel.
C’est en ce sens qu’il faut vraiment parler de matériau humain.
Et ici, il faut noter un point délicat, mais extrêmement important.
Le racisme est une chose à combattre, par définition, mais le mot est impropre.
En effet, aujourd’hui on s’imagine que le mot race désigne une ethnie ou des ethnies ayant des points communs.
Le racisme vise un peuple, des gens avec une couleur de peau, et à ce titre est condamnable.
Or, le mot race désigne initialement une ethnie dans un contexte social et historique bien particulier.
Si, effectivement, les tenants du colonialisme en déduisaient une hiérarchie, il n’y avait nulle obligation à cela et on pouvait en déduire qu’il existait différents parcours des peuples et qu’il fallait regarder chaque peuple dans son rapport à sa propre histoire, ce qui revient à une « race ».
C’est ce que fait José Carlos Mariátegui au Pérou, et si les bourgeois en font un théoricien de « l’indigénisme », ce n’est en réalité pas le cas : c’est un communiste analysant la réalité en matérialiste, cherchant le mouvement dialectique des choses et des gens.
Le capitalisme prône toujours le cosmopolitisme, c’est-à-dire une lecture non seulement anti-historique, voire a-historique, et pour lui les Italiens ne sont pas différents des Français ou des Britanniques.
C’est bien sûr absurde et, s’il ne faut pas faire de hiérarchie entre les peuples, car cela n’aurait aucun sens, il faut bien voir les nuances et différences des parcours du matériau humain dans chaque cadre historique donné.
Or, ces nuances et ces différences se confrontent à un phénomène irrépressible : la fusion de l’humanité, au-delà des nations.
À l’avenir, il n’y aura plus de nations ; il y aura une république socialiste mondiale.
Le capitalisme est une étape vers cela, avec la mondialisation ; le capitalisme, devenu réactionnaire, renverse par contre la mondialisation pour la transformer en la bataille pour le repartage du monde.

Et même la mondialisation capitaliste n’est pas un phénomène unilatéralement positif ; elle passe, en effet, par le marché, par la consommation capitaliste s’appuyant sur une production où quelques pays très riches utilisent beaucoup de pays très pauvres.
C’est là que naît très précisément l’alimentation de la narration individuelle, c’est-à-dire le fait que les gens « s’inventent une vie » pour maintenir une existence psychique à peu près cohérente dans le capitalisme.
Ce serait une erreur de croire que la société capitaliste de consommation ne fait que fournir des choses en quantité aux gens, pour qu’ils se mentent à eux-mêmes.
Ce n’est pas le cas, il faut une montée en gamme, pour accompagner la complexité toujours plus grande du matériau humain parallèlement à la croissance des forces productives.
C’est là où on passe de la publicité isolée, locale, tapant au hasard, aux réseaux sociaux où les gens sont les protagonistes directs de leur propre intoxication mentale.