Le « dégel » initié par Nikita Khrouchtchev avait cependant un énorme problème : le retard dans le domaine agricole. La production était en retrait niveau qualité et quantité. C’était déjà une question brûlante au moment de la mort de Staline.

Nikita Khrouchtchev en fit l’alpha et l’oméga de sa politique, ce fut son obsession, au point qu’il obtint même le surnom de « kukuruznik », l’homme-maïs.

C’est qu’au début des années 1960, moins de cinq millions d’agriculteurs américains produisaient davantage que 39 millions de paysans russes avec seulement les 3/4 du territoire de ces derniers.

L’URSS devait s’approvisionner à l’étranger, ce qui donne par exemple 12,1 millions de tonnes de blé importés en 1963, 50 000 tonnes de riz en 1964, 90 000 tonnes de soja en 1965, etc.

Boulangerie, Moscou, 1965

Le blé devait résoudre le problème : produit en 1953 sur seulement 3,5 millions d’hectares (3,3 % des 106 millions d’hectares agricoles), il l’est en 1962 sur 37,2 millions d’hectares.

L’agriculture soviétique était alors passée à 220 millions d’hectares cultivés, doublant sa surface en moins de dix ans, cette option étant considérée comme essentielle par Nikita Khrouchtchev.

En septembre 1953, les prix des achats d’État auprès des fermes collectives augmentèrent de manière significative pour les produits agricoles, doublant pour les grains, faisant plus que doubler pour le lait et les patates, étant multipliées par cinq pour la viande.

Les sommes d’argent obtenues par les fermes collectives et les paysans augmentèrent ainsi tant par l’élargissement de leurs activités que par une valorisation assumée par l’État.

Il est à noter que Nikita Khrouchtchev fit le choix de démanteler les 9000 Stations de Machines et de Tracteurs ; en 1957-1958, leur matériel est vendu aux fermes collectives. On retrouve ce principe de la décentralisation, de la tentative d’abaisser le niveau d’obstacles, dans l’esprit du « dégel », mais également bien sûr de renforcer le principe de la commercialisation au lieu de l’intervention d’État.

Staline s’était d’ailleurs opposé fermement à cela, peu avant sa mort, dans ses Problèmes économiques du socialisme, en 1952. Il y constatait :

« Les camarades Sanina et Venger proposent, comme mesure essentielle, de vendre en propre aux kolkhozes les principaux instruments de production concentrés dans les stations de machines et de tracteurs ; de décharger par ce moyen l’État de ses investissements de capitaux dans l’agriculture et de faire assumer aux kolkhozes la responsabilité de l’entretien et du développement des stations de machines et de tracteurs (…).

Certes, l’Etat vend aux kolkhozes le petit outillage, comme cela se doit d’après les Statuts de l’artel agricole et la Constitution.

Mais peut-on mettre sur le même plan le petit outillage et ces moyens essentiels de la production agricole que sont les machines des S.M.T. ou, mettons, la terre qui, elle aussi, est un des moyens essentiels de la production dans l’agriculture. Il est clair que non.

On ne peut pas le faire, le petit outillage ne décidant en aucune mesure du sort de la production kolkhozienne, tandis que les moyens de production tels que les machines des S.M.T. et la terre décident pleinement du sort de l’agriculture dans nos conditions actuelles (…).

L’État seul peut se charger de ces dépenses, lui seul étant capable de supporter les pertes entraînées par la mise hors de service des vieilles machines et leur remplacement par de nouvelles, lui seul étant capable de supporter ces pertes pendant six ou huit ans, et d’attendre l’expiration de ce délai pour récupérer ses dépenses (…).

Admettons un instant que nous ayons accepté la proposition des camarades Sanina et Venger, et commencé à vendre en propre aux kolkhozes les principaux instruments de production, les stations de machines et de tracteurs.

Qu’en résulterait-il ?

Il en résulterait, premièrement, que les kolkhozes deviendraient propriétaires des principaux instruments de production, c’est-à-dire qu’ils se trouveraient placés dans une situation exceptionnelle qui n’est celle d’aucune entreprise dans notre pays, car, on le sait, les entreprises nationalisées elles-mêmes ne sont pas chez nous propriétaires des instruments de production.

Comment pourrait-on justifier cette situation exceptionnelle des kolkhozes, par quelles considérations de progrès, de marche en avant ?

Peut-on dire que cette situation contribuerait à élever la propriété kolkhozienne au niveau de propriété nationale, qu’elle hâterait, le passage de notre société du socialisme au communisme ?

Ne serait-il pas plus juste de dire que cette situation ne pourrait qu’éloigner la propriété kolkhozienne de la propriété nationale et aboutirait à nous éloigner du communisme, au lieu de nous en rapprocher.

Il en résulterait, deuxièmement, un élargissement de la sphère d’action de la circulation des marchandises qui entraînerait dans son orbite une quantité énorme d’instruments de production agricole.

Qu’en pensent les camarades Sanina et Venger ? L’élargissement de la sphère de la circulation des marchandises peut-il contribuer à notre avance vers le communisme ?

Ne sera-t-il pas plus juste de dire qu’il ne peut que freiner notre avance vers le communisme ? »

Staline décrit ici précisément ce qui s’est déroulé après sa mort, avec des kolkhozes obtenant une certaine autonomie, tout comme les entreprises industrielles l’ont eu. C’est un très net recul vers le capitalisme au travers d’une multiplication des échanges marchands.

D’ailleurs, l’utilisation des lopins de terre privés a vu les livraisons obligatoires supprimées, les redevances pour vendre sur les marchés ont été abaissées de moitié, etc. Le régime soutint la systématisation de la construction de petites maisons de campagnes estivales de taille modeste (60 m² au maximum d’habitation) agrémentés d’un petit jardin, les datchas, relevant de la propriété privée.

C’était une libéralisation généralisée et en pratique, le ministère de l’agriculture s’est très vite retrouvé avec moins du 1/5 de son personnel, alors que le secteur privé l’emporta en termes d’initiatives.

En 1966, la production privée, qui n’occupait que 3 % de la surface agricole totale, produisait 60 % des pommes de terre, 40% de la viande, 40 % des légumes, 39 % du lait, 68 % des œufs. Il existait 7 500 marchés libres, où 17 millions de personnes intervenaient comme vendeurs.


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