Jusqu’à présent, la production historique du monothéisme n’a pas été expliquée. Il s’agit de résoudre cette question d’une importance immense, et ce qui est très intéressant, c’est que la réponse apparaîtra autant évidente qu’elle n’a pas été formulée auparavant.

Telle est la nature de l’évolution de l’humanité, qui accumulant des expériences et profitant de forces productives plus développées, peut relire le passé au moyen d’une conscience plus claire, plus profonde.

Figurine féminine en albâtre du site de Tell es-Sawwan, Mésopotamie, 6200-5700 avant notre ère

Figurine féminine en albâtre du site de Tell es-Sawwan, Mésopotamie, 6200-5700 avant notre ère

Expliquons ainsi les choses de manière lisible, en prenant les êtres humains primitifs, qui vivent de la chasse et de la cueillette, qui sont sortis déjà toutefois de la situation d’origine où ils vivaient les uns sur les autres dans une situation de communisme primitif.

On va les comparer à ceux qui ont commencé à instaurer l’agriculture et la domestication des animaux, qui ont établi des regroupements toujours plus importants, avec des temples et des rites bien structurés.

Pour les chasseurs-cueilleurs, la vie est une course éperdue. Les êtres humains sont alors des animaux dont le cerveau se développe, pendant des millénaires ; ils courent après leur existence, ils survivent d’autant plus difficilement qu’ils ne sont plus des animaux et commencent, laborieusement, à modifier leur existence.

L’univers est ici instable, on vit au jour le jour et chaque jour dépend de si telle ou telle action va réussir. Dans un contexte de carences alimentaires, de froid, de manque de sommeil, il n’y a qu’un seul vrai repère : l’alternance des jours et des nuits.

Hache polie en diorite (wikipedia)

Hache polie en diorite (wikipedia)

Puis, à force d’observation, les étoiles ont un mouvement qui est compris et cela permet de former une carte stellaire, pratique pour se repérer géographiquement mais également pour mesurer le temps.

De cette contradiction entre l’espace et le temps naissent, en un sens, l’agriculture et la domestication des animaux, car l’humanité a acquis une compréhension, même primitive, du rythme des changements dans ce qui l’environne.

Et là, si on avance dans le temps et qu’on va à l’étape où l’agriculture est maîtrisée, la domestication des animaux mise en place avec continuité, alors on a une humanité différente.

Elle sait que ce qui s’est passé hier va revenir, d’une manière ou d’une autre mais en tout cas avec les traits généraux qui sont similaires. Le rythme des saisons l’emporte et c’est précisément là que naît le monothéisme.

La base du monothéisme, c’est la compréhension par l’humanité de la stabilité relative du monde, en lui donnant de façon incomplète et contradictoire une perspective, qui permet de poser la dimension esprit/matière et une trajectoire qui permette de poser la relation espace/temps, alors qu’auparavant, il était considéré que c’est l’instabilité relative qui prédominait.

Akhenaton et sa famille accomplissant une offrande pour le Globe Aton (dalle trouvée dans la tombe royale), entre -1372 et -1355

Akhenaton et sa famille accomplissant une offrande pour le Globe Aton (dalle trouvée dans la tombe royale), entre -1372 et -1355

Les êtres humains primitifs vivaient une vie alternant les joies et les peines, extrêmes de par les conditions de vie, sans les comprendre complètement et avec un cerveau en formation qui plus est.

Il attribuait d’autant plus à la nuit et au jour des caractéristiques divines, avec le monde d’en bas et le monde d’en haut.

La souffrance, la tristesse, la douleur… tout ce qui était négatif se voyait relié à la mort, à la vie sur Terre, à la Terre elle-même, donc au monde sous-terrain où on se voyait attirer, engloutir, par la dépression, la maladie, la mort.

La joie, l’amusement, le bonheur… tout ce qui était négatif se voyait relié à la chaleur, à la vie dans le Ciel, au soleil.

Et c’était une bataille ininterrompue afin de faire en sorte que le bien l’emporte sur le mal. C’est l’époque du dualisme, qui caractérise tous les animismes polythéistes.

Krishna révélant à Arjuna sa forme universelle, vers 1740

Krishna révélant à Arjuna sa forme universelle, vers 1740

Le monothéisme suit ce dualisme, le prolongeant, en le modifiant.

Le dieu impersonnel propre à tous les animismes polythéistes, consistant en le cours du monde, en l’énergie du monde, prend le dessus sur tous les autres dieux, qu’il fait même disparaître de par sa toute-puissance : il assure en effet la stabilité du monde.

C’est ce qui explique pourquoi le paganisme s’est effacé si facilement devant le monothéisme. Il y a continuité et rupture.

Prenons la Kaaba, le « cube » au cœur de La Mecque, autour duquel tournent les musulmans en pèlerinage. On y trouve une pierre noire, censée être tombée du ciel à l’époque d’Adam et Eve. C’est bien évidemment simplement une météorite.

Et comme on le sait, la Kaaba existait avant l’Islam. La tradition islamique affirme qu’on y trouvait auparavant plus de 360 idoles, ce qui rappelle immanquablement les jours de l’année.

Il apparaît également qu’il n’y aurait pas eu de toit à la formation cubique, ce qui pourrait en faire un monument « captant » la lumière, car l’un des phénomènes les plus marquants de la Kaaba, c’est que ses murs ne font pas d’ombre à deux moments de l’année.

Son emplacement a été calculé, afin de réaliser ce phénomène, à l’époque de l’animisme polythéiste.

L’Islam a directement repris l’ensemble, mais en remplaçant les idoles, liés au soleil, à la lune, aux étoiles, par un Dieu unique qui est en réalité le dieu impersonnel qui existait déjà. Il fallait par contre qu’il puisse se personnaliser – d’où le Coran, comme prétendu écrit divin, transmis par l’archange Gabriel à Mahomet.

La Kaaba vu par Adriaan Reland dans son Verhandeling van de godsdienst der Mahometaanen en 1718

La Kaaba vu par Adriaan Reland dans son Verhandeling van de godsdienst der Mahometaanen en 1718

On ne saurait toutefois reprendre l’Islam comme modèle de genèse du monothéisme, car Mahomet a réalisé un processus accéléré, afin de « rattraper » le temps perdu pour aller au monothéisme depuis l’esclavagisme.

Cela a donné naissance à un féodalisme militaire, pour combler l’absence de situation historique directement productive du monothéisme.

En pratique, le chemin menant au monothéisme a été immensément long. L’humanité ayant systématisé l’agriculture et la domestication des animaux n’a pas assumé le monothéisme du jour au lendemain.

D’une part c’était impossible car unilatéral ; d’autre part ce qui a joué c’est l’affirmation du patriarcat.

L’humanité a, concrètement, au fur et à mesure de sa sortie du communisme primitif, matriarcal, modifié la hiérarchie des dieux accumulés au sein de l’animisme polythéiste, mettant de côté les déesses, surtout la déesse-mère à l’origine centrale voire unique.

Ce n’est qu’au cours de ce processus de systématisation du patriarcat que l’humanité a tendu au monothéisme – et celui-ci n’intervient pas lorsque l’agriculture et la domestication des animaux commence, mais lorsqu’ils ont fini d’assurer à l’humanité une base relativement stable, passant un cap sur le plan des carences alimentaires, de la précarité de la vie (qui reste immense).

On a ainsi :


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