Vladimir Vernadsky a compris le principe du saut qualitatif. Il est d’autant plus marquant qu’il n’ait jamais compris le matérialisme dialectique, qui formalisait un concept qu’il utilisait. Et cela, alors qu’il agissait comme scientifique justement dans un État dont l’idéologie était le matérialisme dialectique, lui permettant de s’élancer dans ses recherches.

On retrouve ici la perspective déjà exprimée par Hegel à l’encontre des mathématiques, qui sont bien un outil mais pas du tout le moyen absolu de saisir la réalité (qui serait sinon « logico-mathématique »). Dans un document de travail datant de 1927, intitulé « A la frontière de la science. L’espace des sciences naturelles et l’espace de la philosophie et des mathématiques », Vladimir Vernadsky note à ce sujet :

« Une des distinctions les plus fondamentales dans notre pensée – celle des naturalistes, d’un côté, et des mathématiciens, de l’autre – est le caractère de l’espace.

Pour les mathématiciens, à moins qu’il ne le spécifie différemment, l’espace est sans structure. Il est caractérisé par les dimensions seulement.

Pour le naturaliste – qu’il le dise ou non, qu’il en ait conscience ou non -, il n’y a pas d’espace vide, non rempli.

Il conçoit toujours l’espace réel, et a affaire seulement à lui. »

C’est là indubitablement une thèse tout à fait conforme au matérialisme dialectique. Ce que tente de faire Vladimir Vernadsky, c’est de dresser le portrait du mouvement de la matière, sa transformation.

Vladimir Vernadsky

Vladimir Vernadsky

Dans De quelques manifestations géochimiques de la vie, il résume toute sa conception matérialiste, fondée sur l’asymétrie moléculaire, en disant :

« Des faits nouveaux, établis récemment par des études qui semblaient complètement étrangères aux problèmes biologiques, font penser que la vie peut agir sur la symétrie des atomes, c’est-à-dire que les atomes qui entrent dans la composition de la matière vivante peuvent présenter des propriétés et des mélanges isotopiques différents de ceux qui construisent la matière brute. »

La matière vivante assimile la matière inerte. Elle l’intègre dans sa propre matière et, de ce fait, organise l’expansion de la vie, tout en modifiant l’organisation atomique. La matière vivante est un facteur de transformation.

Vladimir Vernadsky expose ainsi, dans De quelques manifestations géochimiques de la vie, l’affirmation de la matière vivante dans la réalité matérielle générale :

« Si la matière vivante n’existait pas et n’entrait pas incessamment dans les équilibres cycliques qui caractérisent la chimie de l’écorce, les atomes graphitiques seraient seuls à exister, car la formation de l’acide carbonique est une conséquence de l’existence de l’oxygène libre, qui ne se forma que dans la biosphère et est toujours un produit direct du processus vital.

Toute autre est l’histoire des atomes du carbone dans la matière vivante de la biosphère. Des composés carboniques innombrables s’y forment et s’y transforment.

Les atomes diamantins y sont stables; s’ils reprennent incessamment la symétrie des atomes graphitiques, le processus inverse est non moins commun, et les atomes diamantins prédominent toujours.

Ainsi notre champ thermodynamique possède des propriétés diverses dans la matière vivante et dans la matière brute. Les atomes diamantins, qui ne se forment pas dans ce champ dans la matière brute, trouvent des conditions propices d’existence dans le même champ de la matière vivante.

La cause de ce phénomène ne peut être cherchée que dans l’action de la matière vivante.

Nous savons depuis longtemps que la matière vivante possède des moyens puissants pour changer complètement le champs thermodynamique de la biosphère par rapport aux réactions chimiques qui y ont lieu.

En se servant de l’énergie rayonnante du Soleil, au moyen d’un mécanisme qui nous est incompréhensible jusqu’à présent dans son essence, c’est la matière vivante qui produit à notre température et à notre pression des changements chimiques qui, dans nos laboratoires ou dans les régions privées de vie de notre planète, ne se produisent qu’à des pressions énormes ou à des températures élevées.

La stabilité et la genèse des atomes diamantins du carbone dans la matière vivante rentrent dans le cadre connu des multiples processus biochimiques qui ont lieu à chaque pas dans l’organisme.

C’est une nouvelle expression du grand phénomène de l’histoire de la biosphère (…).

Jusqu’où peut s’étendre cette action ? Se manifeste-t-elle exclusivement dans le domaine des atomes du carbone ? II est très peu probable que cela soit ainsi.

Par analogie (qui semble dans ce cas très solide) avec les phénomènes biochimiques, on doit s’attendre à y trouver l’expression d’un phénomène général.

Logiquement, on a le droit de penser que l’action de la vie sur la symétrie des atomes peut s’étendre sur les autres éléments chimiques biogènes.

Dans ce cas ce serait un fait général de la manifestation de la vie. »


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