Nous sommes au 17e siècle et c’est la guerre aux Pays-Bas. La partie nord, marquée par le protestantisme, a levé le drapeau de l’indépendance nationale. La partie sud est restée aux mains de l’Espagne et du catholicisme.
Tel est le contexte précis de la vie du peintre Peter Paul Rubens, la grande figure de la peinture du « sud », celle du lien avec l’Espagne et de l’installation dans le catholicisme.
La guerre entre le nord et le sud a commencé neuf ans avant sa naissance en 1577 ; elle se terminera huit ans après sa mort en 1640.
Et, preuve de l’imbroglio national, il est lui-même né en Allemagne, car son père était protestant et avait dû fuir la ville d’Anvers où il était échevin (c’est-à-dire le secrétaire du bourgmestre).
Son père fut même l’amant de la femme du prince Guillaume d’Orange, le principal dirigeant du « nord » ! Et c’est après la mort de son mari que la mère de Peter Paul Rubens retourna à Anvers, s’alignant sur le catholicisme.
Peter Paul Rubens devint alors un éminent diplomate et un peintre immensément connu. Si on ajoute à cela sa profonde érudition, ses nombreux voyages lui permettant notamment de découvrir en profondeur la peinture européenne, on comprend le sens de sa peinture.
On est, chez ce peintre, dans la capacité à saisir de nombreuses choses, à les exposer avec exubérance, à présenter le tout dans une savante construction.
Un excellent exemple de cela est Le Débarquement de la reine à Marseille, le 3 novembre 1600, peinture réalisée dans les années 1620.

On y voit Marie de Médicis, qui a par ailleurs commandé 23 autres tableaux la représentant.
Pour comprendre cette peinture, il suffit de s’imaginer qu’elle a été réalisée par un conquistador qui, au même moment, colonise l’Amérique « découverte » en 1492.
On y retrouve une représentation de la force, de l’affirmation politique et religieuse, avec un éloge du mouvement général où l’on s’efface devant la grandeur qui emporte tout.
Marie de Médicis est d’ailleurs survolée par la Renommée : elle va ensuite rejoindre Paris pour se marier avec Henri IV, devenant reine de France et de Navarre.
Ce qui caractérise la peinture de Peter Paul Rubens, c’est très exactement le « remplissage » baroque, qui va caractériser notamment l’Amérique latine, mais consiste avant tout en une décision esthétique du Concile de Trente de l’Église catholique romaine, qui lance l’idéologie de la Contre-Réforme.
Mais la lutte contre le protestantisme et les concurrents du catholicisme en général ne doivent pas masquer la nature contradictoire de la peinture baroque.
Il ne s’agirait pas de considérer de manière unilatérale que la peinture de Peter Paul Rubens et l’art baroque en général ne seraient qu’une simple expression réactionnaire, un outil idéologique du catholicisme romain.
En réalité, on parle d’un détournement de l’art ; l’art est détourné dans sa réalité populaire afin de se diriger vers une thématique catholique, tout en correspondant à une poussée historique populaire réelle.
Autrement dit, la Belgique naît nationalement non seulement malgré l’Espagne et le catholicisme, mais également à travers l’Espagne et le catholicisme.
Peter Paul Rubens est donc à la fois une expression de la domination catholique et espagnole et un produit de la réalité historique de la nation belge.
En l’occurrence, il est difficile de séparer sa peinture de la grande caractéristique belge qui est la valorisation du désordre organisé. Il suffit de regarder une bande dessinée belge pour y constater une accumulation de choses qui, néanmoins, s’agencent si ce n’est adéquatement, au moins avec une cohérence.
Un éventuel échec produit alors le brol, une désorganisation patente mais néanmoins relative, gentille, amusante. C’est la marge de l’esprit belge qui ne tient pas tant au détail qu’à la composition solidement établie, quitte à un certain éparpillement.
La fête de Vénus, peinte par Peter Paul Rubens en 1635, illustre bien une telle démarche, qui peut aisément provoquer l’écœurement si on n’y est pas habituée.

C’est que la surcharge du baroque est, par exemple, éloignée dans son essence même du côté symétrique à la française ; même le baroque ayant existé parallèlement au classicisme du 17e siècle français s’est résumé à une riche ornementation ou à de la décoration très appuyée.
Le génie français ne se dirige pas vers un esprit de composition, mais de construction, ce qui est bien différent.