Si l’on regarde bien les choses, on s’aperçoit que les visées sur le Groenland de la superpuissance impérialiste américaine représentent un élément de restructuration de son capitalisme sur fond de rivalité avec la superpuissance challenger qu’est la Chine.
Dit autrement, l’aspect principal, c’est la restructuration, l’aspect secondaire, c’est la guerre.
Pour comprendre cela, il faut avoir en tête la nature même de ce que sont les États-Unis historiquement. Comme on le sait, ce n’est pas une nation capitaliste née sur le terrain d’un processus d’accumulation prolongée, primitive, sur le fondement de la décomposition du mode de production féodal.
La nation américaine, ce sont directement des communautés de « pionniers », venues s’installer précisément pour mettre en pratique l’idéal de l’entrepreneur investi au travail.
Un idéal qui a été consacré par le protestantisme, se développant dans un territoire sans accumulation agricole préalable, mais faisant face aux communautés primitives indiennes.
Par conséquent, l’accumulation « primitive » aux États-Unis ne suit pas le même chemin que celle en Europe, ou du moins elle en est son prolongement, sur une base toutefois nouvelle, avec comme but son propre élargissement de manière indépendante.
C’est une qualité qui se transforme en quantité.
Le symbole de tout cela est l’extension constante du territoire des États-Unis d’Amérique, au départ limité aux 13 colonies, d’abord au sud, puis ensuite à l’ouest.
Cela passe par la guerre, comme avec l’acquisition du Texas contre le Mexique en 1845-1848, mais également par des transactions financières comme la vente par l’empire français de la Louisiane en 1803 ou de l’Alaska par l’empire tsariste en 1867.
Il y a par conséquent, dans l’ADN même de l’accumulation du capital par la nation des États-Unis, un expansionnisme qui doit toujours être renouvelé.
Ce n’est pas une caractéristique universelle du capitalisme, comme a pu le penser malencontreusement Rosa Luxembourg dans son analyse de l’impérialisme, mais une configuration spécifique à la trajectoire de la nation américaine.
D’ailleurs, la doctrine Monroe établie en 1803, puis les corollaires Roosevelt du « Speak softly and carry a big stick » et de « Trump » à propos des concurrents non-occidentaux dans « l’hémisphère occidental », sont la retranscription stratégique de cette caractéristique de la nation capitaliste américaine.
Pour les libertariens, cette caractéristique justifie les conquêtes des États-Unis dans le but d’ouvrir sans cesse de nouveaux « fronts pionniers », en renouvelant l’« esprit conquérant » des débuts de la nation américaine au XIXe siècle.
Ils peuvent ici compter sur un élément du roman national qui est distillé jusque dans les manuels d’histoire scolaire avec la « thèse de la frontière ».
On retrouve ici une thèse élaborée en 1893 par Fréderick Jackson Turner, un historien pour qui la conquête de l’Ouest a façonné l’état d’esprit américain, se retrouvant comme « bloqué » à la fin du XIXe siècle avec la « fin » de nouvelles frontières pour les États-Unis.
Il faut citer ici la figure d’Eric Teetsel et de son club de pensée, « The Heritage Foundation », qui promeut une vision conservatrice qui alimente Donald Trump.
Dans les années 2010, à travers ce club de pensée, Eric Teetsel lance un programme de recherche baptisé « Renewing America » (Renouveler l’Amérique).
Au début de l’année 2025, Eric Teetsel a publié une tribune sur le sujet du Groenland identifiant clairement sa capture au retour à l’idéal américain des origines, c’est-à-dire des
« Explorateurs défiant l’adversité pour concrétiser leur rêve d’une vie meilleure, des pèlerins du Mayflower [bateau anglais ayant transporté un des premiers groupes de protestants de l’Angleterre en Amérique en 1620] à l’expédition de Lewis et Clark [première traversée d’est en ouest des États-Unis en 1804-1806], des Sooners [colons de l’Oklahoma] aux aventuriers de la ruée vers l’or en Californie. »
Dans la même idée, Joe Lonsdale, un entrepreneur co-fondateur avec Peter Thiel et Alex Karp de Palantir Technologies tournée vers le « big data », disait dans une interview à la BBC début janvier 2025 la chose suivante :
« Je pense qu’avoir une frontière est très sain (…). C’est un état d’esprit de frontière — c’est prendre de nouvelles possibilités, c’est créer de nouvelles choses. »
Le 4 février 2025, c’est Ronald Lauder qui publie une tribune dans le New York Post, intitulée :
« Je suis un expert du Groenland – ces 3 chemins peuvent en faire la prochaine frontière de l’Amérique ».
Ronald Lauder est un riche homme d’affaires, président depuis 2007 du Congrès juif mondial, et connu pour sa possession de l’une des plus importantes collections d’art privées au monde, notamment spécialisée dans l’art médiéval, de la Renaissance et de l’Autriche. Il fut notamment ambassadeur des États-Unis en Autriche de 1986 à 1987 sous la présidence de Ronald Reagan.
Sa tribune résume à elle seule tous les enjeux pour la superpuissance américaine de la capture du Groenland. On y comprend clairement l’enjeu secondaire de la rivalité avec la puissance russe et surtout la superpuissance impérialiste chinoise, devant faire triompher l’aspect principal de conquérir cette « nouvelle frontière » pour réaliser des investissements capitalistes modernisateurs.
« À mesure que la glace recule, de nouvelles routes maritimes émergent, remodelant le commerce et la sécurité mondiaux.
D’ailleurs, le Groenland, épicentre de la concurrence des grandes puissances et du potentiel humain et naturel, offre un partenariat stratégique qui attend d’être forgé.
Depuis la loi de 2009 sur l’autonomie gouvernementale, le Groenland exerce une autonomie croissante par rapport à la souveraineté centenaire du Danemark, notamment la possibilité de louer des terres sans l’approbation danoise.
Un référendum sur l’indépendance totale pourrait avoir lieu à tout moment, de sorte que les États-Unis disposent d’une fenêtre étroite pour renforcer leurs liens avant que d’autres puissances n’interviennent.
Grâce à toutes les preuves disponibles, l’administration Trump peut négocier avec succès un accord avec le gouvernement groenlandais pour renforcer à la fois notre sécurité économique et nationale et la leur.
De multiples voies viables peuvent faire avancer cette vision — en sécurisant chacune les intérêts de l’Amérique tout en honorant les aspirations du peuple inuit groenlandais. (…)
Une présence américaine plus forte au Groenland contrecarrerait la militarisation contradictoire de l’Arctique, bloquerait l’empiétement économique des concurrents et assurerait le contrôle des ressources vitales en terres rares —, réduisant ainsi désormais la dépendance américaine à l’égard des chaînes d’approvisionnement vulnérables dominée par la Chine.
Militairement, le Groenland est un jumeau parfait de l’Alaska. Leurs emplacements de chaque côté du continent se rejoignent en un pilier stratégique, offrant des bases avancées essentielles à la sécurité de l’Arctique, de l’Atlantique Nord et du Pacifique Nord.
Lorsque le président Harry Truman proposa d’acheter le Groenland en 1946, l’idée fut rejetée comme irréaliste. Aujourd’hui, les enjeux sont encore plus élevés et les opportunités encore plus grandes.
Connaître le Groenland, c’est comprendre qu’il n’est pas qu’un atout stratégique de plus : c’est la prochaine frontière de l’Amérique.
En agissant maintenant avec vision et détermination, Trump peut assurer le leadership de l’Amérique dans l’Arctique pour les générations à venir — tout en aidant le Groenland à réaliser ses aspirations en tant que partenaire, allié et peut-être, un jour, membre de la famille américaine. »
Il faut dire que le Groenland regorge de minéraux essentiels, avec même une quarantaine identifiée pour les États-Unis comme étant « critiques » pour ses intérêts, notamment pour les batteries, le « cloud », l’intelligence artificielle, les énergies renouvelables, etc.
On peut citer ici le cobalt, le graphite, le lithium, le nickel, le zinc, le cuivre, l’ilménite, le molybdène, l’or, le fer, le plomb, l’uranium…
Il y a également la forte présence des fameuses terres rares essentielles aux « superalliages » comme le titane, le tungstène et le vanadium.
L’offensive du capitalisme de la superpuissance américaine peut déjà compter sur l’implantation de la société « Kobold Metals », avec des investisseurs tels que Bill Gates, patron de Microsoft, Jeff Bezos, patron d’Amazon, ou Michael Bloomberg, riche homme d’affaires dans le secteur de la finance, avec notamment « Bloomberg Terminal », un outil numérique d’analyse en temps réel des transferts sur les marchés financiers.
« Kobold Metals » fait actuellement de la prospection par intelligence artificielle autour des minéraux liés aux terres rares pour la fabrication des appareils électroniques.
Il y a également des investissements dans l’entreprise minière groenlandaise « Critical Metals Corp. », avec notamment les investissements réalisés par Howard Lutnick, l’actuel secrétaire au Commerce de l’administration Trump et PDG de la banque d’investissements « Cantor Fitzgerald ».
À quoi s’ajoute l’or noir : le Groenland détiendrait environ 13 % des gisements de pétrole non découverts et 30 % du gaz mondial.
Cela fait écho aux propos tenus par Donald Trump devant le congrès du parti libertarien en mai 2024, et renouvelés lors de son discours d’investiture comme 47e président des États-Unis à la fin janvier 2025 : « drill, baby, drill! » (forer, bébé, forer!).
Toutes ces richesses sont amenées à se découvrir avec le réchauffement climatique.
Alors qu’elle perdait en moyenne 70 tonnes de glace par an, l’île du Groenland en a perdu 280 milliards de tonnes dans la décennie 2010.
Sans compter que l’espace régional autour du Groenland va s’avérer être un nouveau Panama pour le trafic maritime international entre l’Europe l’Asie, avec jusqu’à 25 % du trafic qui pourrait y transiter à l’avenir.
On remarquera que ces prises de positions se situent toutes au début de l’année 2025, soit dans la foulée de l’investiture de Donald Trump à la présidence des États-Unis.
L’ouverture a été clairement identifiée, et il s’est agi à ce moment de frapper les esprits pour mieux légitimer le projet de capture du Groenland.
Au-delà du Groenland ou du Venezuela, Donald Trump a promis la création de 10 villes libérées sur le territoire fédéral des États-Unis.
Une ouverture d’autant plus palpable que Donald Trump nommait, à la fin décembre 2024, Ken Howery comme ambassadeur au Danemark.
Ken Howery est un représentant des monopoles de la Tech’, connu comme le co-fondateur de PayPal avec Peter Thiel mais aussi de fonds d’investissement avec ce même associé tels que « Clarium Capital Management » fondé en 2004 ou « Founders Fund » lancé en 2005.
Cette nomination était accompagnée de ces mots de Donald Trump :
« Pour des raisons de sécurité nationale et de liberté dans le monde entier, les États-Unis d’Amérique estiment que la propriété et le contrôle du Groenland sont une nécessité absolue. »
Enfin, il y a eu la nomination du gouverneur de Louisiane, Jeff Landry, comme envoyé spécial américain pour le Groenland en décembre 2025.
Au cœur de la démarche libertarienne en direction du Groenland, on retrouve un projet spécifique baptisé de la « Praxis nation », lancée en 2021 par Dryden Brown, alors âgé d’une vingtaine d’années, et Charlie Callinan.
Au départ le projet « Praxis » ne semble pas particulièrement original. On retrouve, en effet, la même démarche que pour les autres projets « utopistes » libertariens, qui visent à établir des sortes de colonies modèles.
Il suffit de penser ici aux « seasteading » (colonies maritimes), à l’Île de Prospera au Honduras, au « Free State Project » dans le New Hampshire aux États-Unis, ou bien encore le Liberland, une micro-nation libertarienne située entre la Croatie et la Serbie.
Il s’agissait alors pour Dryden Brown de construire une « ville-État » sur l’eau dédiée à l’élite de la Tech installée à San Francisco.
C’est l’application de l’utopie libertarienne anti-collective développée dans le roman « Atlas Shrugged » (traduit en français par « La Grève »), publié en 1957 par Ayn Rand.
Rappelons que dans ce roman, il est question d’un retrait des entrepreneurs capitalistes de la société dans une vallée reculée, car ils sont « opprimés » par des normes bureaucratiques, avec une perte de leur « élan vital créatif ». La morale du livre est de démontrer que sans cet « élan entrepreneurial » sans limites, la société s’effondre sur elle-même.
Comme cela avait été souligné dans le numéro 31 de Crise publié en février 2025, il est fondamental de comprendre que ce roman est à la base du courant libertarien aux États-Unis, mais également, de manière plus générale, de tout un état d’esprit typiquement américain.
C’est un prétexte à la formation de personnages totalement mégalomanes, ayant « réussi » dans le business et devant porter le monde capitaliste. On reconnaît bien ici le personnage de Donald Trump, Elon Musk, Mark Zuckerberg, Peter Thiel, etc.
Le fondateur de « Praxis nation », Dryden Brown, est un pur décalque de cette « morale » libertarienne. Né au milieu des années 1990, Dryden Brown a grandi dans une famille de la bourgeoisie de l’Upper East Side, dans le quartier de Manhattan à New York.
Dans sa scolarité, il s’intéresse très vite aux questions de géopolitique, les liant à une utopie libertarienne après la lecture du livre « The Sovereign Individual: How to survive and thrive during the collapse of the welfare state », publié en 1997 par William Rees-Mogg et James Dale Davidson, que l’on peut traduire par « L’individu souverain : comment survivre et prospérer pendant l’effondrement de l’État providence ».
C’est un livre qui développe l’idéal libertarien : il s’agit d’utiliser Internet et les nouvelles technologies qui lui sont liées, comme la cryptomonnaie, pour développer l’autonomie des individus face à l’État.
On y retrouve bien entendu les thèmes d’Ayn Rand développés dans « La Grève ».
« Le génie sera libéré, affranchi de l’oppression gouvernementale et des entraves des préjugés raciaux et ethniques.
Dans la société de l’information, nul ne sera plus prisonnier des opinions erronées d’autrui s’il est véritablement capable de s’épanouir.
Peu importera ce que la plupart des gens pensent de votre race, de votre apparence, de votre âge, de vos préférences sexuelles ou de votre coiffure.
Dans la cyber-économie, vous serez invisible. Les personnes considérées comme laides, grosses, âgées ou handicapées rivaliseront d’égal à égal avec les jeunes et les beaux, dans un anonymat total et sans distinction de couleur, aux frontières du cyberespace. »
C’est le rêve libertarien d’une société qui s’efface face à des individus sans personnalité, liés seulement par la valorisation marchande « immatérielle » d’Internet.
Derrière les valeurs post-modernes d’inclusivité diffusées dans l’ouvrage, on comprend surtout la dimension darwiniste sociale, où ce qui doit réellement compter, ce sont les « génies entrepreneuriaux » soi-disant favorisés par les outils numériques disponibles pour tous.
On est là dans la fiction des années 1990-2000 quand Internet se voulait incarner l’utopie libertaire, alors qu’il n’a été qu’un support au déploiement de la valorisation marchande, extension approfondie du 24/24 du capitalisme.
Dryden Brown évolue donc dans un paysage social et idéologique marqué au fer rouge par le rejet du collectivisme de l’idéologie libertarienne. Il a ensuite évolué dans le monde de la finance et co-fondé plusieurs « start-up » tournées vers l’économie numérique, voyageant à travers le monde avec l’idée que les États nations et leurs dirigeants étaient en faillite.
Ce parcours aboutit logiquement en 2021 à la constitution du projet « Praxis nation », avec pour projet initial la création d’une ville flottante dans la baie de San Francisco pour faire face à « l’effondrement de la civilisation occidentale ».
Dans une enquête du New York Magazine, d’anciens proches de Dryden Brown affirment qu’il aurait lancé ce projet juste après les manifestations « Black Lives Matter » liées au meurtre par la police de George Floyd le 25 mai 2020 à Minneapolis dans le Minnesota.
Dans le contexte de la pandémie de Covid-19, ces manifestations auraient été selon lui l’illustration même de l’effondrement civilisationnel, une civilisation devant être sauvée par une élite rassemblée autour d’une Cité-État autonome.
Pour concrétiser ce projet, Dryden Brown a lancé la « phase 1 » en ouvrant en 2022 un club dans un appartement situé dans le quartier de Soho à New York.
Ce club apparaît comme le mauvais calque des salons du XVIIIe siècle et fonctionne en cercle fermé, avec entrée payante (150€ par mois), pour qui veut faire partie du noyau dirigeant de la future Cité-État.
L’appartement était décrit comme minimaliste, avec des tableaux blancs représentant des sortes de diagrammes, comme des plans de « cités idéales », avec une bibliothèque composée de livres sur la philosophie.
Des anciens proches du club auraient ainsi révélé l’attraction de Dryden Brown pour des auteurs fascistes en mode « aristocratique » : l’Italien Julius Evola, l’Allemand Albert Speer, ou bien encore l’idéologue russe eurasiste Alexandre Douguine.
On apprend également qu’un diaporama de présentation de « Praxis » faisait la promotion de la vision de Julius Evola des « quatre classes fonctionnelles », selon laquelle « le pouvoir et la civilisation ont progressé de l’une à l’autre des quatre castes – chefs sacrés, noblesse guerrière, bourgeoisie (économie, « marchands ») et esclaves ».
Le recrutement de la « Praxis nation » devait suivre ce schéma et composer la future Cité-État : les « guerriers » doivent protéger la population, les « prêtres » définir les croyances communes, tous étant rassemblés autour des « marchands » entrepreneurs, experts en cryptomonnaies.
Il y a toute une dimension messianique et aristocratique du projet, avec une volonté de défendre la « civilisation ouest-occidentale ». Les références aux empires grecs et romains sont ainsi légion dans la communication numérique de « Praxis nation ».
À la fin de l’année 2023, le projet de Dryden Brown est tombé à l’eau suite aux révélations du Financial Times sur son train de vie décadent sans que le projet n’ait avancé d’un iota, malgré une importante levée de fonds, estimée autour de 525 millions de dollars, auprès des figures de la Silicon Valley.
On y retrouverait Peter Thiel (Paypal), Marc Andreessen (Mosaic, Meta), Balaji Srinivasan (Coinbase), Sam Altman (OpenAI), Samuel Bankman-Fried (Alameda Research), Patri Friedman (petit-fils de l’économiste libertarien Milton Friedman et fondateur du « Seasteading Institute), etc.
Après un retrait suite aux révélations du Financial Times, Dryden Brown et la « Praxis » sont revenus sur le devant de la scène au cours du printemps 2024. En 2024, Praxis revendiquait 2 034 citoyens, 124 entreprises membres avec une valeur de 452 milliards de dollars.
En novembre 2024, Dryden Brown s’est rendu au Groenland avec pour projet d’acheter le territoire pour y réaliser son utopie de « Cité-État libérée », à quoi s’est ajoutée l’idée d’y installer un laboratoire pour l’expérimentation de la vie en conditions extrêmes dans le but d’une future colonisation de Mars, attirant ainsi l’attention appuyée d’Elon Musk.
Lors de ce voyage, Dryden Brown a affirmé :
« Soutenir l’indépendance du Groenland par la création d’un État à charte privée serait dans l’intérêt des États-Unis »
L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en novembre 2024, puis son investiture officielle en janvier 2025, a acté l’offensive libertarienne des monopoles de la Tech pour la relance du capitalisme américain en acquérant le Groenland pour en faire une base libérée pour « l’élan entrepreneurial ».
Si l’on résume le projet des monopoles de la Tech, on a l’addition de l’idéal libertarien d’Ayn Rand combiné à l’espoir d’un possible retour au début du capitalisme, avec ses villes marchandes (Florence, Venise, Gênes, Anvers, Amsterdam…).
Il s’agit ici de faire une poche autonome et séparée de la société défaillante pour des entrepreneurs aristocrates dans le but de relancer la machine à profits, en
profitant de l’élan des forces productives de la période 1989-2020, particulièrement dans l’économie numérique.
L’idéal libertarien est dorénavant « possible » par l’approfondissement sans commune mesure de la trajectoire initiée par le taylorisme, à savoir la division entre intellectuels et manuels.
C’est l’idée de « l’État-réseau » développée par Balaji Srinivasan, fondateur de la plateforme de cryptomonnaies « Coinbase ».
Les dirigeants des monopoles de la dernière période d’accumulation capitaliste s’imaginent pouvoir gérer leurs capitaux en sécession complète de leur valorisation réelle.
Il est recherché un élan nouveau en revenant aux sources historiques de l’accumulation capitaliste, un élan qui se veut pouvoir embarquer toutes les forces capitalistes occidentales dans cette perspective.
C’est un idéal qui est évidemment réactionnaire. Mais il faut remarquer que cette démarche, couplée à sa base matérielle que sont les nouvelles technologies, permet de faire impression auprès des classes dominantes du capitalisme occidental.
On se retrouve ici en réalité dans une sorte de néo-futurisme, avec le même maniement d’une projection futuriste sur la base des technologies de vitesse (ici le numérique qui facilite les transactions et les échanges rapidement), tout en légitimant la chose par la réactivation du passé.
Rappelons ici les points principaux du manifeste du futurisme italien, écrit par Filippo Tommaso Marinetti et publié notamment en 1909 par le quotidien français Le Figaro.
« 1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.
2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace et la révolte.
3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle: la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux, tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.
6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.
7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme.
8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !… À quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.
9. Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde –, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées qui tuent, et le mépris de la femme.
10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.
11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes, électriques; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées; les ponts aux bonds de gymnastes lancés, sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés; les paquebots aventureux flairant l’horizon; les locomotives au grand poitrail qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeaux et des applaudissements de foule enthousiaste. »
Notons ici ce point essentiel, propre à la situation italienne.
Derrière le futurisme, compagnon de route culturel du fascisme, il y avait la conjugaison d’une fascination entre la vitesse du train, de la voiture, avec, dans les faits, le triomphe de l’urbanité sur la campagne maintenue dans l’arriération complète.
Et c’est bien là que l’on voit que cet idéal libertarien est né directement de la vaste poussée capitaliste de la période 1989-2020.
En effet, si le fascisme du XXe siècle a cherché à combiner nouvelles forces productives avec la réactivation romantique du passé féodal, les libertariens n’en reviennent pas au fantasme du « pays réel » et de ses « paysans enracinés ».
Ce dont ils rêvent, c’est de l’entrepreneur marchand et de la ville-État capitaliste des débuts.
Finalement, et cela se lit dans les comportements de Donald Trump, Elon Musk et tous les autres, ces capitalistes agressifs se verraient bien en patriciens.
Ils aimeraient flotter au-delà de la réalité en étant des notables richissimes, qui apporteraient par leurs initiatives des élans géniaux au capitalisme. C’est un fantasme d’entrepreneur s’imaginant comme relevant d’une nouvelle aristocratie.
C’est là le signe au fond que la roue de l’Histoire ne peut pas revenir en arrière dans les grands pays capitalistes, qui sont devenus impérialistes.
Il n’est même plus possible de puiser dans le passé féodal pour espérer bloquer la roue de l’Histoire. Cela n’est plus valable que pour les pays du tiers-monde, qui restent bloqués dans une situation semi-féodale semi-coloniale.
Pour la bourgeoisie des pays capitalistes, il faut en revenir au capitalisme lui-même, car il n’y a plus que lui, tous les anciens modes de production ayant été assimilés.
Seuls les éléments à la marge veulent réactiver des formes passées, comme les narcos qui veulent faire réémerger des formes du mode de production esclavagiste.
Cela ne concerne pas cependant la réalité des forces productives au sens strict.
L’émergence des libertariens est ainsi à la fois un signe de décadence du capitalisme, mais de maturité pour l’avènement général du socialisme.
Le renouvellement du capitalisme sur la base de fantasmes est impossible.
C’est l’heure historique de la socialisation.